Le réflexe lexical.
Publié le 28 mars 2007 par lionel dans ComprendreVoilà bien l’un des points irréductibles de la définition de la dialectique : « celui qui interroge doit se servir de ce que celui qui est interrogé dit qu’il sait » (Monique Dixsaut, Métamorphoses de la dialectique dans les dialogues de Platon, Paris, Vrin, 2001, p. 37) « la distinction entre la manière plus dialectique de discuter et la manière éristique ne se résume donc peut-être pas à une opposition entre querelle stérile et ‘forme constructive, coopérante de conversation’. Cette dimension existe, mais la pacification n’est possible qu’à la condition de donner à la discussion son but : la découverte de l’essence, de la forme, de la chose en question, ce qui à son tour n’est possible que si questionner et répondre sont indissociables ». (Monique Dixsaut, ibid. p. 41)
Aussi, Socrate, suivant en cela une action dialogique intègre-t-il des notions connues de tous pour sérier une notion souffrant encore d’amphibologie, manipule des termes simples comme : « beau », « bien », « laid », « mal », « plaisir », « douleur ». Chaque croisement de ces données donne lieu à des points sur lesquels achoppent ses contradicteurs. Si l’on peut dire qu’il est plus avantageux de commettre l’injustice que de la subir, c’est qu’on s’en tient à une position qui voit dans l’assouvissement de tous les désirs et de toutes les ambitions une source de plaisir. Ce qu’entend illustrer Polos en affirmant qu’Archélaos, roi de Macédoine, est le plus heureux des hommes parce qu’il a obtenu ce qu’il désirait, en dépit des crimes qu’il a commis. En revanche tout le monde s’entendra sur le fait que commettre une injustice est plus laid que la subir. On assiste alors à un « réflexe lexical » qui voit Polos réagir à un aspect plus profond de la notion d’injustice dès lors que l’évidence le place, à son insu, devant une définition plus valable, laquelle l’oblige à s’en remettre à l’idée que commettre une injustice est laid ; en quelque sorte, « c’est laid, donc c’est mal ». Cela n’entraîne pas qu’on dise de l’injustice qu’elle aurait pour seule définition d’être laide, mais que sa détermination selon un usage précis requiert l’emploi d’un qualificatif précis. Il faut donc comprendre immédiatement que l’action de Platon, par la voix de Socrate, ne consiste pas à dresser un lexique clos des noms. Le langage sert à connaître.
Le mépris de la loi, assimilée aux faibles, révèle, dans sa position « extrémiste » que rien ne rattache un mot à l’usage qui le définit dans la rhétorique développée au cours du dialogue.
En quoi Platon peut-il affirmer de la dialectique qu’elle est la seule science ? En ce sens que sa pratique discursive cherche à établir des définitions, ce qui suppose, on le comprend maintenant, qu’on établisse une partition : un nom appelle sa définition qui, elle-même nous enjoint d’en trouver l’essence. Nom/définition/essence, c’est la trilogie à partir de laquelle Platon va construire son interrogation. « Savoir questionner, c’est donc se demander quelle est la définition qui rendra le nom adéquat à l’essence qu’il nomme, soit, inversement, se demander quel est le nom qui convient à la définition qu’on a donnée de la chose. Est donc toujours mise en question la conformité de l’essence et du nom, et cette question est toujours médiatisée par le logos » (Monique Dixsaut, ibid. p. 51, c’est nous qui soulignons).
« L’ousia est (…) ce qui centre sur elle la question de savoir ce que c’est, et l’eidos est ce par quoi les choses multiples acquièrent leur nom et leurs propriétés. Il est certain qu’on ne peut les atteindre par induction (puisqu’il faut d’abord savoir ce qu’est le pieux pour décider si un acte est vraiment pieux), et que le seul moyen est de poser la question où l’essence est impliquée. Cela ne suffit peut-être pas à leur donner une existence séparée des choses sensibles, ou transcendante, mais cela suffit à leur donner une existence différente, qu’aucune expérience ne peut constituer et qu’aucune sensation ni aucune expérience sensible ne peut appréhender. Seulement une question ». (Dixsaut, 32-33)

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