“L’être est” (avancement immobile des travaux sur la méthode).

Publié le 8 novembre 2006 par lionel dans Comprendre
La théorie de Parménide s’articule autour de deux refus. Le premier porte sur l’idée du changement, qui nous rend incapables selon lui de déterminer un monde stable. A cela il lance deux traits cinglants : les seules vérités sont que l’être est et que la pensée est égale à l’être. De telles affirmations supposent des lois rigoureuses. Et il les énonce, nous allons voir comment. Second refus : Parménide s’attaque à l’idée du discours comme commentaire du monde, trop faillible à ses yeux. Deux critiques qui s’adressent, vous l’avez compris, au mobilisme héraclitéen.
Louise Bourgeois, Eyes. Voyons le premier refus. S’il existe des relations constantes qui règlent les choses, ce n’est pas chez un dieu qu’il faut les trouver, ni dans les éléments de la nature. C’est encore au-delà. Parménide entend répondre à l’assertion ionienne selon laquelle l’être peut venir du non-être (c’est-à-dire du néant). Que l’être soit tributaire de la physique, au sens propre du terme, comme nous l’avons vu : "accroissement", et que les choses puissent naître à partir de rien, cela, il ne peut le souffrir. Il ne veut plus parler du monde comme l’a fait Héraclite. Il veut s’en tenir vigoureusement à un principe simple, qu’il est impératif de dire de l’être qu’il est. Cela peut vous sembler étrange de vouloir affirmer une chose si évidente. Et c’est justement cette évidence qui importe à Parménide. Réfléchissons : ne pas affirmer fermement que l’être est, c’est supposer qu’on pourrait dire de lui qu’il serait autre chose, en l’occurrence qu’il ne serait rien. Idée insupportable que celle d’accepter que le néant existe, ou du moins qu’il précède toute apparition de l’être. Le philosophe d’Elée choisit une voie qui va lui permettre de régler les difficultés qui s’étaient posées à ses prédécesseurs. Il va s’affranchir des modèles physiques pour expliquer le monde, lequel, bien qu’il en défende l’existence, réfléchit pour la pensée une image trop imprécise. Il va aussi, parallèlement, interdire à cette pensée de se laisser entraîner par ses impressions contradictoires et de dire tout ce qui lui passerait "par la tête". Parménide nous oblige à accepter une discipline supérieure. Le meilleur moyen consiste à rapprocher au plus près la définition de l’être de l’être même, de ne pas dire autre chose de lui que ce qu’il est : "l’être est" signifie que la seule vérité qu’on puisse en dire réside dans l’identité de l’être à lui-même. Première loi.
C’est dans l’examen de notre propre assentiment qu’il y a quelque chose plutôt que rien que se manifeste cette relation absolue (expression dont il faut dire, pour prévenir tout anachronisme, qu’elle n’aura été ainsi formulée qu'au XVIIème siècle, par  Leibniz, dans le § 13 de son Discours de Métaphysique). Et la découverte qui s’ensuit ne nous place plus face aux choses, puisque nous aurions beau savoir "ce qu’il y a", nous ne serions pas encore assurés de la rigueur de notre savoir : elle nous dit que notre propre pensée est égale à l’être que nous contemplons. L’être n’est pas autre que nous, il ne nous est pas étranger, notre pensée au contraire ne s’identifie qu’avec le seul objet permis, l’être. Notre pensée ne se définit qu’en tant que pensée de l’être. Il n’y a pas de méthode chez Parménide pour affirmer cela, car le chemin qu’il nous invite à prendre sert d’abord à nous éloigner de la doxa, cette opinion qui est moins le produit fluctuant de l’expérience du sensible qu’une « actualisation inachevée du rationnel » (Alain Petit, "la rationalité" in Notions de philosophie, Paris, Gallimard, 1995, p. 219). S’il n’expose pas la démonstration de ce qu’il affirme, c’est aussi parce qu’il prévient d’emblée et fermement le risque de l’approximation, de la vulnérabilité face aux choses, et il le fait en énonçant une autre loi. C’est ainsi qu’il pose pour la première fois dans l’histoire de la pensée une exigence, celle de ne pas se contredire : on ne peut dire de l'être qu'il est et le nier en même temps. Le principe de non-contradiction est né. Il sera fondamental pour la logique à venir. La "route" signifie alors une démarche du discours, une "réglementation" portant sur les phrases que l’on prononce.
C'est là que se situe le second refus. Cette réglementation a pour obligation expresse de prévenir les abus du langage, de s’assurer que ces phrases se construisent et s’enchaînent pour seulement produire une proposition cohérente. Aussi Parménide va-t-il très loin : il se défie des mots, il leur prête une inconsistance qui "brouille" le caractère logique de la vérité (« C’est pourquoi ne sera qu’entité nominale (et pur jeu de langage) tout ce que les mortels, croyant que c’était vrai, ont d’un mot désigné », Fragment VIII). Ce caractère logique qu'il entend défendre, c’est le legein, le fait de "dire l’être". La postérité aura confondu cette position avec celle, de prime abord contraire, qu’avait défendue Héraclite. Néanmoins, ces positions sont seulement contraires en apparence : elles ont pour point commun d’affirmer, comme le dit en substance Heidegger, que le véritable enseignement du monde n’est accessible qu’à ceux qui auront créé en eux les dispositions nécessaires pour entendre cet enseignement. Chez Héraclite ces dispositions sont le logos, qu’on traduit encore à ce stade, par "discours" ou "raison" (fragment 50 d’Héraclite : « Il est sage que ceux qui ont écouté, non moi, mais le discours, conviennent que tout est un »).
Chez Parménide, gardant l’esprit de la « saisie », ces dispositions s'opposeraient au kosmos des mots, dans le sens de ce qui relève non de l’ordre, non du monde même, mais bien, selon son autre sens, de la parure, de l’ornement (voir la traduction d’Anatole Bailly), avec son pouvoir d’illusion et sa propension à nous présenter une apparence d’ordre : « Qu’est-ce qu’un kosmos ? N’importe quoi d’ordonné ou d’harmonieux, mais aussi, par une extension évidente, tout ce qui est accommodé à des fins d’ornementation » (Robert Wardy, art. "Rhétorique" in Le Savoir Grec, 1996, Flammarion, p. 493). Voyez d’ailleurs le rôle d’embellissement que joue la cosmétique ! Aussi Parménide prévient-il celui qui l’écoute qu’en quittant un discours "digne de foi" il court le risque de retourner à ce qu’ont "en vue les mortels" et qui ne peut s’exprimer que par le "kosmos trompeur de mes mots" (traduction de Robert Wardy), expression que l’on traduit aussi par "l’ordre trompeur de mes dires" (traduction de Jean-Jacques Riniéri, in Jean Beaufret, Parménide, le Poème) ou par "l’ordre harmonieux du discours composé pour ton enchantement" (traduction de Jean-Paul Dumont). Les propres mots qu'il profère, s'ils ne traduisent pas l'engagement de "l'homme qui sait" dans la seule voie viable, nous exposent à tous les errements.
 
Seul « ce qui peut être dit (legein) et pensé se doit d’être » (fragment VI). Et la seule chose qui peut être dite et pensée, c’est l’être
 
Illustration : Louise Bourgeois (American, born France, 1911), Eyes, 1982, Marble; H. 74-3/4, W. 54, D. 45-3/4 in. (189.9 x 137.2 x 116.2 cm). Anonymous Gift, 1986 (1986.397)© Louise Bourgeois/Licensed by VAGA, New York, NY. Metropolitan Museum of Art, www.metmuseum.org.

Un commentaire pour ““L’être est” (avancement immobile des travaux sur la méthode).”

  1. L’être est at Partagez la connaissance ! dit :

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