L’Idée comme structure d’intelligibilité.

Publié le 17 janvier 2007 par lionel dans Comprendre

El Lissitzky. Untitled.On se souvient du postulat parménidien qui, somme toute, comptait sur la « remontée » simultanée de l’être et de la pensée pour atteindre un stade commun qui serait de nature logique et non plus substantielle : ce sont, dit Parménide, des lois qui régissent le savoir. C’est un aspect que Platon ne rejette pas, mais qui nécessite à ses yeux une refonte destinée à rendre effectif le lien entre pensée et être, dans l’espoir de produire une vraie connaissance. L’Idée apparaît dans l’histoire de la pensée comme le règlement du vieux problème encore irrésolu posé par le divorce entre les choses sensibles et nos facultés. Si les unes et les autres sont inconstantes, les premières ne peuvent espérer s’extraire de leur contingence quand les secondes ont en leur possession les moyens d’établir des vérités stables. Encore faut-il savoir vers quoi se tourner. Le « froid soleil de l’être » de Parménide (Heidegger) n’aura pas suffi. Il faut donc poser, de façon audacieuse, comme un véritable « pari », l’existence de « structures » à partir desquelles les facultés se régleront pour enfin appréhender le monde dans ce qu’il peut offrir de permanent. Dire cela lève une partie du doute qui pourrait affecter le système de Platon. En effet, l’Idée constitue un changement radical de perspective pour l’esprit car elle se pose comme la première vraie tentative de conceptualisation du discours. C’est un point important car il balaye l’imagerie un peu simpliste d’un système des Idées qui entérinerait la coupure entre les choses sensibles et les Formes suprêmes et qui serait de surcroît un monde divin au-dessous duquel nous vivrions dans le mensonge.

En tant que modèle, l’Idée fixe le terme de l’élévation de la pensée à ce qui lui apparaît le plus fidèle à la réalité. Car l’intelligible n’est pour la pensée aucunement un produit de l’intelligence. Le point auquel nous achoppons dans notre façon de comprendre les choses relève à la fois d’une invention géniale et de l’expression de la limite spéculative chez Platon. Ce dernier n’a pas pu imaginer qu’on puisse proposer un genre suprême ou un modèle idéal par le biais d’un concept affranchi de tous liens avec la réalité, comme l’est le concept selon le sens moderne. Le concept est « une structure d’intelligibilité que l’on crée pour penser une chose, mais ce n’est pas la chose » (François Châtelet, Une histoire de la raison, Paris, Editions du Seuil, 1992, pp. 64-65). C’est donc le concept qui rend intelligible la réalité et non la réalité directement. Le concept chez Platon, au contraire, est réel, il est même la seule chose réelle. Si notre esprit moderne peut admettre que les choses se rapportent à une idée plus générale, générique en quelque sorte, il lui est plus difficile en revanche d’admettre que cette idée est le véritable siège de la réalité : ainsi le beau en soi, le bon en soi, le bien en soi associent-ils le sommet de notre pensée spéculative (ce que nous pouvons penser au-dessus des choses sensibles) à la réalité pure, non pas un concept abstrait mais bien le monde tel qu’il apparaît une fois congédiée l’inconstance de nos sens.

Eidos selon Platon désigne ainsi une structure d’intelligibilité, qui est donc recevable par la pensée (qu’il appelle noèsis), et la Forme même des choses. On accède ainsi, chez Platon, à la possibilité de résoudre le problème posé par un objet de débat qui ne pouvait se prêter à la moindre généralité ou à la moindre abstraction tant que rien ne pouvait en livrer la définition. L’Idée joue donc ce rôle.

La notion de noèsis est excellemment traitée par Bernard Suzanne. Nous vous encourageons à consulter son site consacré à Platon, richissime.

 

Illustration : El Lissitzky, Untitled, ca. 1919–20. Oil on canvas, 79.6 x 49.6 cm. Peggy Guggenheim Collection. 76.2553 PG 43. El Lissitzky © 2005 Artists Rights Society (ARS), New York/VG Bild-Kunst, Bonn. www.guggenheim.org. .

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