L’opinion vraie.

Publié le 20 juin 2007 par lionel dans Comprendre

On pourrait s’étonner que les sciences mathématiques, fixées dans leurs principes essentiels depuis plus d’un siècle, n’aient pas contribué à l’établissement d’une véritable méthode. C’est que les découvertes géniales de Pythagore ou de Thalès sont passées par l’intuition, l’induction, mais n’ont jamais été véritablement formulées. Platon est fasciné par l’apport des mathématiques. Avant d’être Socratique, il a été Pythagoricien. Mais une nouvelle fois - l’écho de Xénophane n’est pas si lointain - rien n’établit pour la pensée une voie claire qui permettrait à cette pensée d’appréhender avec certitude l’objet d’un raisonnement et, a fortiori, la nature mouvante des choses sensibles. L’apport des théories physiques présocratiques fut capital, on le sait, pour définir un point de départ rigoureux. Mais la conjecture ne suffit plus et en dépit de théories audacieuses qui seront le ferment des recherches ultérieures, comme la théorie de la combinaison corpusculaire d’Empédocle, l’audace ne concerne pas vraiment la pensée. Socrate lui-même raconte la déception qu’il a ressentie lorsque, à la lecture d’Anaxagore, il croyait enfin détenir la clé d’un système. En effet, Anaxagore laissait entendre que c’était le noûs, l’esprit, qui contribuait à la marche du monde. Mais aucun lien réel associant le monde mû par l’esprit et l’esprit même des hommes n’avait été fixé. Anaxagore restait encore au stade d’une cosmologie et n’avait pu prouver comment ce monde, tel qu’il l’avait décrit, pouvait nous être intelligible.
Il fallait donc trouver par le biais de la rigueur mathématique la voie dans laquelle s’engagerait enfin la pensée pour espérer dominer les apparences que nous livrent les sens. Pour ce faire, et fort de sa connaissance des mathématiques, Platon va chercher en quoi la vertu peut répondre à cette exigence. Dans le Ménon, et comme à son habitude, il va mettre en scène Socrate cherchant à convaincre son interlocuteur de l’inutilité de la question tant que le terme même de vertu n’aura pas été clairement défini. Embarras de Ménon, qui l’accuse de l’endormir comme une torpille. Socrate, à défaut de proposer à Ménon une définition claire de la vertu, expose alors un certain nombre de remarques. Parmi celles-ci il apparaît que la vertu ne peut être une science, car si elle l’était, il y aurait des professeurs de vertu. Cela se saurait : les hommes qui se sont distingués par leur vertu n’ont jamais été capables de transmettre cette qualité à leur descendance. Ce n’est pas une science. Mais elle reste pourtant bonne et utile. Or, Socrate défend l’idée que la science est pourvoyeuse d’utilité. Aussi la vertu se trouve-t-elle acculée dans une impasse. Elle est bonne mais elle n’est pas le produit de la science. Elle ne s’enseigne pas mais elle est l’égale des choses bonnes fournies par la science, qui sont, elles, enseignables. D’où vient-elle donc ? Elle relève, et c’est là une invention propre à Platon, non de la science mais de l’opinion vraie. Première étape. Et étape capitale. Vous avez gardé en mémoire l’évocation de la doxa, de l’opinion dont Xénophane de Colophon dénonçait la contingence et l’inconstance. Mais vous vous souvenez aussi que, pour reprendre les termes d’Alain Petit, cette opinion est également à comprendre comme une « actualisation inachevée du rationnel » (Alain Petit, « la rationalité » in Notions de philosophie, Paris, Gallimard, 1995, p. 219). C’est précisément ce point que privilégie Platon. L’opinion vraie, ou l’opinion « droite » est l’intermédiaire entre la sensation, responsable de contingence et la véritable science. Plus qu’un intermédiaire, elle est l’un des points primordiaux constituant le « plan de marche » qui définit la méthode selon Platon. Car ce dernier insiste sur l’idée d’activité de l’âme, de recherche, de collaboration active au discours. Ni contenu, ni degré entre ignorance et science, l’opinion vraie est « un discours que l’âme se tient tout au long à elle-même sur les objets qu’elle examine [...], c’est ainsi que je me figure l’âme en son acte de penser ; ce n’est pas autre chose, pour elle, que dialoguer, s’adresser à elle-même les questions et les réponses, passant de l’affirmation à la négation, quand elle a, dans un mouvement plus ou moins lent, soit même dans un élan plus rapide, défini son arrêt, que, dès lors, elle demeure constante dans son affirmation et ne doute plus, c’est là ce que nous posons être, chez elle, opinion [doxa] » (Théétète, 189 e-190 a). Aussi doit-on voir dans cette opinion vraie, le moyen d’accéder pour la pensée à ce qui est non pas la science, mais provisoirement la prise de conscience qu’une chose stable existe, qu’il est possible de prononcer sur elle un discours vrai et que le chemin vers la science est ouvert. Double mouvement qui concerne à la fois les choses à définir et les moyens rationnels de définition.
Dans le Ménon, en l’occurrence, la vertu est une faveur divine, qualité inspirée qui n’attend qu’une détermination claire, mais qui reçoit déjà tous les gages de l’existence.

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dagobert