Méthode versus procédé (?)

Publié le 28 février 2007 par lionel dans Comprendre

On traduit communément le verbe dialegesthai par « discuter » ou « dialoguer ». C’est certes la restitution la plus fidèle du sens de ce terme ; mais elle ne suffit pas à en éclairer les nuances. En effet, comme le remarque Monique Dixsaut, « ce qui vient emplir le verbe d’un autre sens, c’est Socrate : parler avec lui, c’est se soumettre à ses exigences, quitter la manière commune de converser, accepter d’être mis à l’épreuve, examiné, être contraint de rendre raison de ce que l’on avance et de ce que l’on est » (Métamorphoses de la dialectique dans les dialogues de Platon, Paris, Vrin, 2001, p. 15, c’est nous qui soulignons). Tout ce que, précisément, Calliclès refuse.

Reprenons donc notre fil conducteur. Vous avez compris quel était le lien qui s’était formé entre un exercice purement « intellectuel » et les enjeux politiques que cet exercice supposait. Ce lien n’aurait probablement pas existé, du moins dans la réflexion platonicienne, si l’esprit n’avait pas été clairement menacé par la vacuité sophistique. L’entreprise qui consiste à sauver la Cité en péril associe comme le recto et le verso d’une feuille la construction mentale et l’édification politique. Platon ne va pas séparer de la pensée ce qui, en tant que finalité politique, rendait caduque la validité de la connaissance. Il va au contraire renforcer ce lien en cherchant comment, au-delà de l’aspect rigoureusement théorique, une méthode visant à la connaissance doit intégrer le facteur politique comme une donnée nécessaire pour rendre à l’esprit toute sa viabilité et définir ainsi ce à partir de quoi il peut espérer connaître et agir (ce sera, disons-le tout de suite, l’Idée du Bien).

Méthode, vraiment ? Peut-on aussi vite donner à l’activité dialectique le nom de méthode, quand Socrate entend précisément se mesurer au procédé sophistique qui est, en soi, une méthode destinée à prouver ce dont on estime détenir déjà la réponse ? On sait que le sophiste crée des « raisons nouvelles » en revendiquant une compétence en tous les domaines. Il ne saurait admettre la remise en cause de ses affirmations. Pour ce faire, c’est bien à une méthode, à une « recette », à des « trucs » qu’il fait appel. Mais tout cela, il faut le comprendre, ne fonctionne que dans le but de prouver, jamais dans celui d’analyser. Pour une simple raison : le discours rhétorique ne se porte pas sur d’autre objet que le discours lui-même. Contrairement au discours que l’on peut tenir (ou que l’on peut ne pas tenir) sur un objet, qui fixe une distance critique nécessaire, la rhétorique fait de la performance discursive son propre objet et se trouve ainsi exemptée de tout usage, notion clé dans la philosophie de Platon, qui ne signifie pas un but (partisan) à viser, mais la mise à l’épreuve du concept employé par l’usage qu’on en fait, l’épreuve que doit subir tout mot dans sa pratique pour permettre à celui qui l’emploie d’en tirer la bonne valeur. Un scrupule qui s’oppose à la finalité et aux procédés sophistiques.

L’un de ces procédés est la longueur, le flux, le débit. Louer ou blâmer, activité propre au sophiste, c’est, comme on l’a vu précédemment, brouiller les facultés critiques de l’auditeur par un chant aussi redoutable que celui des Sirènes.

A ce charme qui, en définitive, fait oublier à celui qui en est la victime la teneur de la question initiale, Socrate répond par la brièveté et recentre l’exercice de la parole sur l’objet du discours, et non sur le sujet qui écoute et sur la vulnérabilité duquel le sophiste cherche à agir.

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