“Rien n’est”
0 Commentaire(s) Publié le 6 décembre 2006 par lionel dans Comprendre

Rien n’est.
Conclusion implacable, martelée à chaque point de raisonnement du traité Sur le non-être ou sur la nature.
Qu’a donc fait Gorgias ? Comment a-t-il pu si facilement ruiner une théorie parménidienne de l’être qui devait garantir à la pensée le départ le plus sûr pour une recherche méthodique ? Comment a-t-il pu pervertir, sans ambages, deux lois fondamentales et irrécusables de la logique (l’identité et la non-contradiction) ?
C’est l’exploitation de plusieurs ambiguïtés, dont Parménide s’était rendu responsable à son corps défendant, qui va permettre à Gorgias de produire le plus audacieux des sophismes. Ambiguïté du terme “être” d’abord, que l’on identifie à la fois à un sujet (to on, participe présent neutre du verbe “être”, eimi), à un verbe (esti, “est”) et à un prédicat (einai, infinitif de eimi, qu’on traduit également par “être”). Le prédicat est une action ou un caractère qu’on affirme ou nie d’un sujet : « ce gâteau est appétissant », « cette vitre n’est pas sale ». On sait que, bientôt, Aristote établira des principes prédicatifs au sein desquels l’emploi de la copule “est” sera conservé, conservation qui répond à un but précis : faire d’une seule copule qu’elle remplisse une fonction universelle de prédication (dans le sens où la proposition « l’homme se promène » se décompose en « l’homme est se promenant », Métaphysique, Δ, VII, 1017, a29) ; énoncer clairement, dans l’analyse d’une substance (et non plus dans celle du genre suprême de l’être, cela dans le souci de ne pas dissocier substances sensibles et non sensibles), ce qui lui est propre (« l’homme est riant ») et ce qui n’est qu’accident (« l’homme est blanc »). Nous verrons plus tard la place qu’occupera le prédicat dans la pensée scolastique.
Or il existe également un jugement où le prédicat forme un tout avec le sujet et ne peut en être séparé ; c’est un jugement qu’on appelle “indivis“. On se souvient du « il pleut » de Berrendonner : celui-ci est valable grammaticalement, indépendamment du recours à un jugement d’existence (« Pierre existe »), ou à un jugement de relation (« Pierre est le fils de Paul »). La “personne d’univers” s’attache d’abord à un verbe et n’a pas d’autres fonctions que de construire une assertion. On peut donc saisir selon ces optiques différentes la double valeur de la proposition parménidienne qui associe une substance prédiquée à un jugement indivis : to on esti, « l’être est » ; to on esti einai, « l’être est être » ; (to on) esti einai, « (l’être) est être », c’est-à-dire : « (Il) est »
C’est là qu’intervient la deuxième ambiguïté parménidienne, celle qui ne nous permet pas de distinguer dans le verbe “être” la copule prédicative (« Il est quelque chose ») et le jugement d’existence (« Il est » = « Il existe »). Gorgias exploite cette double ambiguïté. Dire d’une chose qu’elle est seulement impliquerait aussitôt, selon lui, l’existence, et dire d’un être qu’il est suppose d’une part qu’il est inutile d’en dire plus (loi d’identité) et d’autre part qu’on conserve la double fonction de jugement indivis (qui apparaît dans l’énonciation parménidienne du principe d’identité) et de jugement d’existence. Articulant ainsi les propositions, Gorgias peut jouer avec les procédés les plus “illusionnistes” et développer cette ambivalence autour de la notion de non-être. Il ouvre son discours en lançant que « s’il y a quelque chose, ce sera l’être ou le non-être ou, à la fois, l’être et le non-être ». Il use ainsi du trouble qu’occasionne l’emploi simultané d’une conjonction et de deux disjonctions ; puis il développe son raisonnement de la manière suivante (traduction de Jean Voilquin in Les penseurs grecs avant Socrate, Paris, Garnier, 1964, pp. 218-220) : Si le non-être est, il est à la fois et ne sera pas.
Or il serait tout à fait contradictoire qu’une chose fût à la fois et ne fût pas.
Par conséquent, le non-être n’est pas.
Si le non-être est, l’être ne sera pas.
Car ces propositions sont contraires entre elles et, si on accorde au non-être qu’il est, il s’ensuivra que l’être n’est pas.
Si le non-être est et si l’être est également, le non-être sera la même chose que l’être, en ce qui concerne l’existence.
Et pour cette raison ni l’un ni l’autre n’est.
Car on a convenu que le non-être n’est pas et on a montré que l’être est la même chose que le non-être.
L’être ne sera donc pas.
Incroyable tour de passe-passe… voyons de quelle manière Gorgias a procédé (ou plutôt, joué à procéder).
Si le non-être est exprimé comme jugement indivis (comme si, au « (Il) est » de Parménide, on substituait « (Il) n’est pas », qui serait une proposition assertive au même sens que « il ne pleut pas »), il rend compte d’une simple négation de l’être dont on rapporte le fait (au sens où la proposition « il ne pleut pas » existe parce que je l’ai rapportée ; je dis : « il ne pleut pas » parce qu’il ne pleut pas). Si au non-être il associe clairement la copule être, il fait intervenir dans le même temps le non-être comme sujet, et l’être comme prédicat ayant une double nature (propre au sens aristotélicien du non-être et jugement d’existence). Dans ce dernier cas le non-être ne peut pas être, suivant un raisonnement qui aboutit à une contradictoire (car Gorgias associe au non-être l’être comme propre, et si l’être est le propre du non-être, on aboutit forcément à une impossibilité). Cependant, dans le premier cas, le non-être considéré comme sujet reçoit une copule qui a valeur elle aussi de jugement d’existence, mais dans le sens où le “non-être” est pris dans son ensemble comme une entité dont on peut affirmer l’existence (de la même manière qu’on aurait pu la nier).
La manœuvre est astucieuse et Gorgias l’énonce d’ailleurs clairement : « Dans la mesure où il n’est pas pensé comme être, il ne sera pas, mais dans la mesure où il est non-être, il sera à nouveau ». Art (technè selon ses propres termes) de parler à la manière de Gorgias (gorgiaxein)…
Illustration : Fabio Cherman, Untitled.








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