Platon

Publié le 10 janvier 2007 par lionel dans Comprendre

Nous savons désormais que les sophistes conservaient délibérément toute l’ambiguïté émanant du langage dans un but avoué : manipuler celui-ci, créer des « raisons nouvelles », prouver quelque chose qu’on estime déjà savoir, le prouver avec brio et invention, en usant de tous les ressorts propres au charme magique. Contre cela Socrate va opposer le seul moyen de restaurer le « trajet du savoir » : chercher ce que « veulent dire » les choses, c’est-à-dire savoir ce qu’elles signifient vraiment. On a vu que le sens accordé aux choses dépassait le seul cadre de la définition. Si le mot porte en lui une efficacité d’évocation qui fait appel aux rattachements occasionnels et à l’envoûtement phonique, c’est qu’il usurpe un pouvoir qui le rend autonome et qui tend à occulter son dessein principal : répondre à la définition la plus rigoureuse. Un mot sert d’abord à cela, et renverser le sens du rapport mot/signification ouvre à tous les abus. Vous avez vu combien la question de la connaissance, en dépit de son aspect spéculatif et désintéressé, pouvait dangereusement glisser vers un usage abusif de la langue. Le profit politique qu’on en tirait était alors considérable.

Il faut donc savoir où l’on doit se placer pour prévenir cette perversion que contient en puissance la langue, et « recadrer » le sens dans le périmètre de la signification. Il faut, en définitive, sauter par-dessus le piège que représente l’équivocité rhétorique et faire en sorte que le langage redevienne univoque, « puisqu’il doit faire comprendre et non engendrer des effets persuasifs divers selon les circonstances. A ce titre la norme du logos est la logique, c’est-à-dire l’argumentation présentant une évidence indéniable » (Michel Meyer, « La nouvelle rhétorique » in Le Monde, 14 juin 1978). C’est là, à la suite de Socrate, qu’intervient Platon.

Chance Agrella. Sans titre.Le système de Platon est monumental. Il se prête à des entrées multiples. Dans tous les cas, on ne saurait y entrer sans prudence. Platon n’énonce pas, comme le fera son élève Aristote, un programme structuré (même si celui d’Aristote fera l’objet d’une réorganisation qui n’est pas exempte d’artifice). Ses dialogues, par la voix de celui qu’il a suivi puis dépassé, Socrate, aborde de manière polyphonique chaque point constituant un système cohérent. Cela veut dire qu’apparaît, par exemple derrière une discussion sur l’amour, sur l’art de parler, sur la folie, la défense de la théorie des Idées. En cela notre lecture de Platon est une lecture en spirale. A l’instant où nous croyons avoir sérié une « doctrine » cohérente dans un dialogue, nous prenons la mesure du déploiement inattendu d’un autre problème, dissimulé à notre insu dans ce qu’on voudrait commodément nommer « Théorie des Idées », et qui nous force à reprendre le système en son entier, à la lumière de ce nouveau problème. Ce n’est pas le choix du terme que nous avons fait qui va résoudre aussi facilement cette difficulté. Au contraire : la méthode s’inscrit dans les « nervures » du système comme liée aux enjeux du langage, de la recherche, de l’élévation, et l’action même du philosophe comme sage suppose l’établissement d’un « chemin » qui nous fait traverser et retraverser un système qui n’a rien à envier à la cosmologie la plus étendue. Une solution consisterait à fournir à votre lecture de Platon un canevas arbitraire sur lequel nous reviendrons pour mieux l’enrichir, et cela sans prétendre toucher à l’exhaustivité. Notre ambition se bornera à livrer quelques grilles de lecture. Et tout d’abord, qu’est-ce qu’une Idée platonicienne ?

 

Illustration : Chance Agrella, Sans titre.

Un commentaire pour “Platon”

  1. Zeus n’est pas mort! - Le jardin des retours - LeWebPédagogique dit :

    [...] Pour mieux comprendre le langage des grecs, comme Platon par exemple, lire ce billet sur le blog de Lionel Bellec! Les élèves de classes préparatoires et les Terminales y trouveront un exemple à ajouter à leurs cours sur les mutations culturelles, la mondialisation, et le nationalisme. [...]

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