Théétète : connaissance et sensation.

Publié le 25 juillet 2007 par lionel dans Comprendre

Notre première interrogation portera sur la nouvelle approche des objets sensibles que propose Platon. Il semble de prime abord que rien n’a vraiment changé. Platon se défie autant que ses prédécesseurs du caractère trompeur des objets fluctuants et changeants qui se donnent à notre perception faillible. Vous avez compris que le but final visé par Platon est de rendre à l’homme des facultés qui l’affranchissent du lien qu’il entretenait avec les choses pour pouvoir, par le biais des hypothèses, remonter à leurs principes généraux. Mais une méthode reste un examen, une conduite de recherche, et Platon ne saurait avoir la prétention de déclarer sans détour la validité de la noèsis. Il lui faut donc aller « au charbon ». Qu’en est-il par exemple de la valeur de ces choses en rapport avec nos sens ? En effet Platon ne néglige nullement l’importance de nos perceptions et le monde sensible dans lequel ces perceptions s’inscrivent
Théétète est disciple de Protagoras, sophiste dont vous connaissez à présent la formule célèbre : « l’homme est à la mesure de toutes choses ». Protagoras est lui-même disciple d’Héraclite. Vous connaissez l’apport héraclitéen à la philosophie du concept de logos comme « saisie de l’être ». Mais vous savez aussi que sa conception mobiliste du monde a très vite fait l’objet d’une critique en profondeur de la part des philosophies qui l’ont suivie, celle de Parménide en tête. Le système de Protagoras est un système cohérent, et Platon, à travers Socrate, est le premier à le reconnaître. Il prie Théétète de lui rappeler le postulat principal : « il me paraît, dit Théétète, que celui qui sait une chose sent ce qu’il sait et, autant que j’en puis juger en ce moment, la science n’est autre chose que la sensation ». (151 e). Dans le mouvement constant des choses se produisent des mélanges qui apparaissent à nous comme autant d’êtres. Cette connaissance est tributaire de nos sensations particulières, et en vertu de la particularité de ces rencontres, la connaissance des choses reste individuelle. Socrate explique lui-même ce relativisme, pour mieux le combattre :
« Suivons le principe (…) qu’il n’existe rien qui soit un en soi. Nous reconnaîtrons ainsi que le noir, le blanc ou toute autre couleur quelconque résulte de l’application des yeux à la translation appropriée et que ce que nous disons être telle ou telle couleur n’est ni l’organe appliqué ni l’objet auquel il s’applique, mais un produit intermédiaire propre à chaque individu. » (153 e).
Connaître équivaudrait à sentir et la certitude ne viendrait alors que de la rencontre du phénomène avec la sensation que j’en ai. Or, relève Platon, dire que l’on ne connaît qu’en sentant revient à réduire l’être au phénomène. La réduction de l’être à des conditions fluctuantes, instables, contingentes, consacre la doctrine phénoméniste et relativiste qui fonde les principes de connaissance selon Protagoras. Je ne connais l’être que par mes sens et l’être ne serait alors qu’être senti. Au-delà de la critique « cognitiviste » à laquelle va se prêter Platon, transparaît le constant souci politique de rendre à la Cité des règles qui lui font décidément défaut. Se mettant à la place de Protagoras afin d’anticiper les réponses que celui-ci lui apporterait, Socrate traduit l’inquiétude, sur le mode badin, que lui inspire le relativisme au regard du rapport entre les hommes : « Quant à la sagesse et à l’homme sage, je suis bien loin d’en nier l’existence ; mais par homme sage j’entends précisément celui qui, changeant la face des objets, les fait apparaître et être bons à celui à qui ils apparaissent et étaient mauvais » (166 e). Louable intention qui camoufle difficilement le danger que pose une nouvelle fois une connaissance des choses reposant sur des critères qui se définissent par eux-mêmes.

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