Un noeud gordien.
Publié le 20 avril 2007 par lionel dans ComprendreSoulez cherche à déterminer en quoi les Formes platoniciennes elles-mêmes sont aptes à intégrer une pensée discursive. Se portant en faux contre la thèse qui affirme que les genres suprêmes ne sont rien d’autre que des Formes pures, sans lien avec des règles discursives (qui fait dire par exemple à Emile Bréhier que « Socrate n’aboutit jamais à l’idée. Mais il discipline l’esprit » (Bréhier, 100), Soulez, analysant la théorie du langage dans le Cratyle, soutient l’existence dans les textes de Platon d’un système de règles où la manipulation des « catégories du dicible » est effective. Il s’agit alors de déterminer la nature propre d’une langue constituée par les relations entre les genres. Si l’on peut dégager de ces relations une syntaxe, cette dernière exhiberait en premier lieu « la structure idéale de la langue telle qu’elle est » (Soulez, 25). Ce qui veut dire que l’enjeu se place une nouvelle fois dans une distinction nécessaire, non plus, comme dans le Gorgias entre noms, définitions et essence (puisque l’enjeu était de savoir à quelle définition et donc à quelle essence se rattachait le nom de « justice »), mais entre choses sensibles, noms et Idées. En effet, Platon montre, contre la thèse de Cratyle, qu’il n’existe pas de lien direct entre les noms et ces choses, dans le sens où le langage imiterait les choses. Ce que Hermogène détaille en ces termes :
« Cratyle, que voici, prétend, Socrate, qu’il y a pour chaque chose un nom qui lui est naturellement approprié et que ce n’est pas un nom que certains hommes lui ont attribué par convention, en lui appliquant tel ou tel son de leur voix, mais que la nature a attribué aux noms un sens propre, qui est le même chez les Grecs et chez les barbares. » (383 a)
A ce titre, Cratyle juge qu’Hermogène n’est pas le nom d’Hermogène. Etrange paradoxe justifié par la thèse cratylienne, puisque Hermogène veut dire : « qui est de la race d’Hermès », dieu du gain et de l’éloquence, attributs en contradiction avec le caractère d’Hermogène, peu disert et dans le besoin !
Ce que Platon, par la voix de Socrate, défait : l’imitation – la « mimesis » – ferait des noms une copie conforme des choses, qu’il nous serait impossible de distinguer des noms qui les désignent et qui non seulement ne nous apprendraient rien, mais nous permettraient également de ne jamais dire le faux. Ce que la réalité dément. « On pourra dire aussi bien : « ceci est juste par participation à l’Idée de Justice », que « la Justice est juste, puisque l’Idée de Justice a le nom de l’instance qui y participe, en même temps qu’elle dénote la propriété qu’elle représente exemplairement ». (107) » On a vu plus haut qu’il ne suffit pas de rattacher la notion de justice à son nom pour en assurer une définition juste. A la vérité, dit Soulez, « les noms ne sont pas sur le même plan que les choses sensibles ». Ce sont les Idées qui se lient avec les choses sensibles, par une « participation » (methexis) qui fait de ces choses qu’elles obtiennent une garantie d’existence. Or Platon défend la thèse selon laquelle c’est d’après l’Idée, précisément, que les choses sont dénommées : nœud Gordien où l’ineffectivité de la mimesis au niveau du nom rend caduque la possibilité donnée à une participation entre choses et Idée de nous rendre compte de cette conformité par le biais d’un nom dont on a rejeté la fonction représentative. Soulez appelle cela « la crise de la mimesis » (18). C’est tout l’enjeu du passage d’un rapport copie/originel à une relation d’identité de structure entre « forme logique » (appartenant à l’Idée comme « structure de la possibilité du sens ») et « forme grammaticale » qui représente « la forme linguistique apparente des expressions du langage ».

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