Usage et justesse du nom.
Publié le 9 mai 2007 par lionel dans ComprendreDans le Cratyle le débat porte donc sur deux thèses adverses tournant autour de l’idée de justesse. Pour Hermogène un nom est juste parce qu’il est un accord et une convention (384d). Pour Cratyle, on l’a vu, il existe un lien naturel entre la chose et le nom. Si l’on a vu en quoi cette thèse faisait l’objet d’une critique de la part de Platon, on va voir qu’elle n’est en rien intégralement rejetée, au même titre d’ailleurs que la thèse adverse dont Platon prouve aussi la prétention , celle d’éviter de dire le faux, en vertu cette fois-ci d’une convention commune préétablie.
Il ne faut jamais perdre à l’esprit que c’est la permanence de l’être qui conditionne tout usage juste de la langue :
« Dans « l’accord » passe la reconnaissance de l’identité de la chose dite et pensée. A condition qu’elle soit non arbitraire, c’est-à-dire « motivée » comme disent les linguistes, la convention préserve donc « l’identité typique de l’instrument » pour nommer et dire. Enfin l’articulation « naturelle » entre l’essence spécifique et identique de la chose et la forme de l’instrument dont on a vu que le dialecticien était l’expert, se vérifie dans le fait que l’usage et la convention « contribuent » à la représentation » », idée constituant la « thèse forte » qu’Antonia Soulez défend dans ce dialogue.
Antonia Soulez constate que Platon anime une série de questions portant sur trois mots-clés qui ont pour avantage de distinguer les « moments » de la dénomination : « qui nomme ? », « quelle chose ? », « quel nom ? ».
En effet ce n’est pas la justesse du nom qui importe, ce n’est pas simplement l’idée de nommer qu’on attend du nom, c’est le fait de pouvoir dire. L’usage reste capital. Cela ne dépend donc plus d’une « juste dénomination de la vue conforme d’une chose en position d’originel », mais plutôt une conformité à des règles assurant un succès de la performance = adaptabilité de l’instrument (nom) à la chose.
Platon rejette bien évidemment une vision naïve qui relierait choses et noms par autant de connexions qu’il y aurait de noms. A cette univocité stérile il entend répondre par la nécessité de voir autrement une chose désignée. Si celle-ci se prête dans le monde ici-bas à toutes les imprécisions du fait de la contingence de son existence, elle reste connaissable du fait de son attachement à l’Idée qu’elle représente. Mais cette imitation qui la rend pour nous si inconstante n’est pas un produit mimétique, elle est en premier lieu constituée par les Formes supérieures qui la rendent, d’abord, connaissable.
Contrairement à l’empirisme aristotélicien, la position de Platon défend un postulat de départ, condition sine qua non à toute connaissance : le tout existe et on ne saurait le connaître à partir de ses parties. Ce qui justifie le rejet d’une remontée aux origines d’une langue et à l’analyse des phonèmes comme unités originelles de sens. Après tout, on veut bien voir soi-même dans le mot « fouet » l’imitation onomatopéique du bruit qu’il fait, sans savoir que ce mot vient de « fugus », hêtre. Et ces Formes animent des principes logiques aussi abstraits que le mouvement, le repos, le beau, le juste, le même, l’autre. Ce qui exclut bien évidemment la vision naïve d’une image déformée. Une chose existe aussi par le système de relations que le langage correct entend reproduire.
Pas de coupure donc entre choses sensibles et Idées, seulement une nécessité, par le biais de l’usage linguistique, de rétablir le lien entre les unes et les autres, dans l’exercice logique de la parole, qui aura pour vertu de restituer une cohérence qui nous était jusqu’alors masquée. Et si la dialectique ascendante constitue une « montée » vers les Idées, elle n’en est pas moins, concrètement, la mise en œuvre d’une recherche du concept, dessein que tout dialecticien, « gardien du langage » (selon le mot d’Antonia Soulez) se doit de poursuivre pour écarter l’équivocité des notions disputées. « C’est le dialecticien que les mathématiciens comme le législateur des noms doivent prendre pour juge de ce qu’ils ont respectivement capturé et produit » (Monique Dixsaut, p. 54).
Quand bien même l’aporie est le résultat d’une telle recherche, ce qui compte est bien le postulat qu’une instance règle le jeu du langage et qu’à défaut de réminiscence, miracle divin d’une restitution d’une vérité à la rigueur toute mathématique, tout exercice qui consiste à sérier au plus près les concepts auxquels se rapporte un objet, prouve bien que ce dernier n’est nullement matière à rejet du fait de son inconstance. C’est la chose sensible qui reste malgré tout le point de départ et ce qu’elle aura livré, peut-être même restitué, deviendra à son tour la condition enfin clairement établie autorisant l’examen rigoureux de toutes choses sensibles, lesquelles seront envisagées cette fois-ci selon un modèle idéal, que la définition saura avantageusement révéler.
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