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Texte d’Alain sur le bonheur

« Il est bon d’avoir un peu de mal à vivre et de ne pas suivre une route toute unie. Je plains les rois s’ils n’ont qu’à désirer; et les dieux, s’il y en a quelque part, doivent être un peu neurasthéniques ; on dit que dans les temps passés ils prenaient forme de voyageurs et venaient frapper aux portes; sans doute ils trouvaient un peu de bonheur à éprouver la faim, la soif et les passions de l’amour. Seulement, dès qu’ils pensaient un peu à leur puissance, ils se disaient que tout cela n’était qu’un jeu, et qu’ils pouvaient tuer leur désir s’ils le voulaient, en supprimant le temps et l’espace. Tout compte fait ils s’ennuyaient. Le bonheur suppose sans doute toujours quelque inquiétude, quelque passion, une pointe de douleur qui nous éveille à nous-mêmes. Il est ordinaire que l’on ait plus de bonheur par l’imagination que par les biens réels. Cela vient de ce que, lorsque l’on a les biens réels, on croit que tout est dit, et l’on s’assied au lieu de courir. Il y a deux richesses ; celle qui laisse assis, ennuie ; celle qui plaît est celle qui veut des projets encore et des travaux, comme est pour le paysan un champ qu’il convoitait, et dont il est enfin le maître ; car c’est la puissance qui plaît, non point la puissance au repos, mais la puissance en action. L’homme qui ne fait rien n’aime rien. Apportez-lui des bonheurs tout faits, il détourne la tête comme un malade. Le difficile est ce qui plaît. Aussi toutes les fois qu’il y a quelque obstacle sur la route, cela fouette le sang et ravive le feu. J’ai connu plus d’un roi. C’étaient de petits rois, d’un petit royaume ; rois dans leur famille, trop aimés, trop flattés, trop choyés, trop bien servis. Ils n’avaient point le temps de désirer. Des yeux attentifs lisaient dans leur pensée. Eh bien ces petits Jupiters voulaient malgré tout lancer la foudre ; ils inventaient des obstacles ; ils se forgeaient des désirs capricieux, voulaient à tout prix vouloir, et tombaient de l’ennui dans l’extravagance. »                                             Alain, Propos sur le bonheur

1. dégagez la thèse et les étapes de l’argumentation

2. expliquez : a. « ils pouvaient tuer leur désir s’ils le voulaient, en supprimant le temps et l’espace » b. « Il est ordinaire que l’on ait plus de bonheur par l’imagination que par les biens réels »

 

 

 

CORRIGE

Q1 : la thèse  soutenue par Alain dans ce texte sur le bonheur, c’est que le bonheur n’est pas dans le fait d’avoir réussi mais de réussir, de s’efforcer vers un but. Cet effort, c’est le désir. Et il y a effort que s’il y a quelque chose qui résiste. D’où l’idée que sans obstacles à la réalisation de nos désirs, on ne peut être heureux. Le bonheur c’est le fait même de désirer. D’où le paradoxe suivant : atteindre le bonheur, c’est le perdre, car on n’a plus rien à désirer. On peut situer cette thèse soit lignes 12 à 15, soit ligne 1 ; ces lignes ne faisant que dire ce qui est implicite dans cette ligne.

         Cette thèse est exposée en 4 temps :

- ligne 1, Alain ouvre donc sa réflexion par une affirmation selon laquelle le « mal à vivre », les difficultés sont paradoxalement positifs pour nous, suggérant implicitement sa thèse.

- lignes 1 à 8 : pour illustrer sa thèse, il prend deux contre-exemples : les rois et les dieux. Ils incarnent la toute-puissance et donc la possibilité de pouvoir tout avoir (lignes 2/3). En général, on les envie. Mais Alain lui les plaint  précisément parce qu’ils peuvent  tout avoir. Donc ils ignorent donc les obstacles et à terme le manque, et donc ils n’ont « qu’à désirer » pour finir par ne plus rien désirer. Donc ils ne désirent pas au sens où ils ne font pas un effort vers ( les choses viennent à eux) et ils n’ont pas de manque à combler. Du coup, les rois et dieux qu’ont imagine comblés car tout puissants et même parfaits sont en réalité vides (car sans désir) et malheureux, imparfaits par rapport à nous.   C’est pourquoi, lignes 3/5, on racontait jadis que les dieux devant être parfaits et bienheureux (sans quoi ce ne seraient pas des dieux) ils avaient trouvé une stratégie pour ne pas être malheureux : ils prenaient forme humaine, celle de voyageurs en manque de nourritures et de logis. Une manière de ressentir le manque, de se donner l’occasion de faire effort vers.. . Mais comme le dit Alain, ce bonheur n’était que de façade et donc faux, car les dieux savaient que ce n’était qu’un jeu : jouer à être impuissant quand on est tout puissant ( et donc retenir cette puissance), c’est faire comme si on n’avait des manques, comme si on faisait réellement un effort. C’est du faux semblant. Pour être heureux dans le fait de désirer, il faut vraiment ressentir un manque et l’effort ne procure du plaisir que parce qu’il est réel. Jouer au pauvre quand on est riche ne fera jamais ressentir la sensation de s’enrichir que peut avoir un vrai pauvre. Bonheur illusoire, soulignant encore une fois le malheur des dieux et en quelque sorte qu’ils ne sont pas si parfaits que cela. Pas de quoi donc les envier.

- ligne 8 à 18, Alain va tirer de ces 2 contre-exemples  les raisons du malheur et les conditions du bonheur. Pour cela, il parle de 2 « richesses ». La première, c’est le fait d’avoir quelque chose : le problème, c’est que quand on possède quelque chose, on  n’en manque plus et on ne se l’imagine plus. On l’a, c’est tout, il n’y a plus de désir. Il s’agit donc d’une fausse richesse ; en réalité, on est pauvre puisqu’on ne désire plus. Donc la seconde richesse, c’est celle de chercher à avoir. Et celle-là, c’est la vraie richesse même si on ne possède pas la chose que l’on cherche. Car, du coup, on est libre de se l’imaginer, on n’est pas confronté à la réalité et à ses limites, et comme on fait effort vers cette chose, on se sent exister, être, vivant. On se sent puissant. Ce qui amène Alain à dire qu’un pauvre paysan est finalement plus riche qu’un roi ou même un dieu. Le paysan a conquis son champ et son champ n’est qu’un de ses désirs, il a désiré et n’a pas fini de désirer, d’expérimenter sa puissance, le sentiment de puissance que confère le fait désirer. Obtenir sans effort n’est pas le bonheur et c’est ce que nous savons tous inconsciemment puisqu’on n’aime pas les bonheurs tout faits.

- ligne 18 à la fin : pour finir il tire de sa démonstration une sorte de conseil d’éducation. On traite souvent nos enfants comme des enfants-roi. On veut qu’ils soient heureux, alors on cherche à ce qu’ils soient comblés. On anticipe leur désir ( les rois avaient au moins à désirer) et on les réalise. Mais en faisant cela on les rend malheureux, puisque le bonheur est d’avoir des désirs et de désirer. Mais les enfants savent eux qu’en voulant faire leur bonheur, on fait leur malheur et que le bonheur est ailleurs. D’où leur caprices et le fait qu’il exige la lune, comme on dit. Une manière de dire qu’ils veulent qu’on reconnaisse leurs désirs, leur capacité de désirer et qu’ils sentent bien que le bonheur est là. Mais c’est aussi ce qui peut redoubler leur malheur car ils vont désirer à tort et à travers, n’importe quoi.

Q2 : a) cette phrase signifie que le temps et l’espace sont la condition du désir. En effet, pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait représentation d’une satisfaction future et effort vers cela. Or si on abolit le temps, à peine pensé, le désir est satisfait, donc pas d’effort. De la même manière pour parcourir un espace, il faut du temps. Donc abolir l’espace, c’est abolir le temps.

        b) L’imagination est plus satisfaisant que la réalité, car dans l’imagination, tout est possible. Il n’y a pas de limites, de lois, de contraintes. J’imagine ce que je veux. Du coup, je peux et je vais idéaliser l’objet du désir, d’où un inévitable décalage quand je le rencontre dans la réalité. Et puis, l’imaginaire, ce n’est que du possible, du pas vraiment là. Je ne possède pas la chose que j’imagine, donc je peux encore la désirer. Tandis que quand elle est là dans le réel, le désir s’éteint. L’imaginaire est donc bien plus satisfaisant que le réel.