Les méthodes en philo

Un blog du WebPédagogique

liberté et feux rouges

Trés sympa cet exemple trouvé sur le site de Catherine Kintzler, là http://www.mezetulle.net/article-33092130.html:

« Je suis dans ma voiture, il est 3h du matin. J’arrive à un feu tricolore qui vient de passer au rouge. Il n’y a personne de l’autre côté. Imaginons Spinoza à ma place. Voici le raisonnement que, j’imagine, il pourrait tenir : le stupide s’arrêtera au feu sans réfléchir parce qu’il en a l’habitude, le craintif s’y arrêtera en pensant qu’un radar est peut-être caché à proximité, le soucieux s’arrêtera en réfléchissant qu’il n’a peut-être pas tout vu et qu’après tout le feu le protège, mais le sage s’arrêtera en poussant la pensée jusqu’à son comble : il comprend que la loi qui règle les feux tricolores est profondément fondée et juste, il voit que cette loi il aurait pu lui-même la décider, il peut se penser comme l’auteur de cette loi en même temps qu’il y est soumis (nous appelons cela un « sujet-législateur »), et ainsi il est au summum de la liberté philosophique en attendant à l’arrêt que le feu passe au vert ! Mais ce qui est important, c’est de montrer que l’insensé et le sage, lorsque la loi « formelle » est juste, font exactement la même chose : on ne leur demande ni d’être des héros au-dessus d’eux-mêmes, ni d’être des imbéciles au-dessous d’eux-mêmes.

Vous avez sans doute remarqué que dans ma classification j’ai oublié un personnage : le petit malin. C’est celui qui, après avoir regardé, brûle le feu « puisqu’il n’y a personne ». Le petit malin est intelligent, et il pense que les lois ne sont faites que pour ceux qui sont bêtes. Il pense que si tout le monde était intelligent comme lui, il n’y aurait même pas besoin de lois, tout se passerait très bien… Il considère que sa science surpasse l’autorité du code de la route, cette dernière étant faite pour les stupides. Nous le croisons tous les jours, nous sommes nous-mêmes parfois ce petit malin. Si on lui fait remarquer qu’il n’a pas à brûler de feu ni à circuler sur le trottoir (car très souvent il s’agit d’un cycliste bienpensant, quoique pour les limitations de vitesse ce soit plus souvent un camionneur ou quelqu’un qui conduit « la bagnole du patron »), il s’offusquera et nous considérera comme des réactionnaires doublés d’imbéciles maladroits. On devrait presque le remercier de se mettre en danger et les autres avec lui. Gardons-nous de jouer le rôle du petit malin qui, trop sûr de sa vigilance et de sa virtuosité, s’expose et expose les autres. Lorsque la loi est juste, il vaut bien mieux faire la bête, car qui veut faire l’ange fait la bête. »                               

Identité nationale?

  

  À la question « êtes-vous favorable ou opposé à ce que les enfants apprennent la Marseillaise à l’école? », 77 % des personnes interrogées (79 % des femmes, 75 % des hommes) ont répondu « favorable », 22 % y étant en revanche opposés. L’adhésion est plus sensible chez les plus de 65 ans (89 %) que chez les moins de 35 ans (67 %), souligne le sondage. La part des personnes favorables à l’apprentissage de la Marseillaise à l’école est par ailleurs plus importante chez les employés (83 %) et les ouvriers (74 %) que chez les cadres (64 %). Les sympathisants de droite sont plus nombreux à y être favorables (88 %) que les sympathisants de gauche (69 %).

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Si on s’en tient à ce sondage, sans doute représentatif de la société française dans sa diversité, la question de l’identité nationale ne semble pas vraiment se poser pour les français. 80% des personnes interrogées se sentent françaises. Il n’y aurait pas de troubles de l’identité dans la population. Alors pourquoi cette question et cette interrogation sur l’identité proposé par l’Etat ?

 

LES CAUSES

 

Pour les comprendre, on pourrait réfléchir sur les causes qui font qu’un individu peut s’interroger sur sa propre identité, une Nation étant finalement un grand individu, c’est-à-dire une totalité indivisible unique et distincte des autres nations.

Un individu s’interroge sur son identité quand il a un sentiment d‘éclatement, il n’a plus le sentiment de demeurer le même sous la diversité de ses états de conscience ou des personnages qu’il est amené à jouer. Il peut aussi s’interroger quand il a observé un changement profond en lui-même, on peut ici penser aux grandes périodes qui jalonnent l’histoire de la construction de soi ( la période du non des 2 ans, l’adolescence…) ou aux accidents de la vie qui changent ce qui servait de fondement à notre identité: permanence du corps, structure familale…. Une perte de conscience ou/et de mémoire pourrait être à l’origine de cette interrogation, cette inconscience ayant brisé  la continuité passé/présent qui donne le sentiment de demeurer le même. Là ce sont les autres qui m’assurent que je suis encore moi. On peut enfin penser qu’on revient sur notre identité quand celle-ci n’est pas reconnue et par là menacée, quand l’autre ne nous reconnaît pas dans notre particularité ce qui nous empêche d’accéder à la confiance en soi, au respect de soi et à l’estime de soi. On s’interroge aussi sur son identité, sur ce qui est quand manisfestement le futur n’est plus le cadre d’une réalisation. ” L’identité, c’est la redondance, la fuite malsaine dans le passé, l’incapacité à construire le présent”, comme le dit Anne Sauvenargues, maître de conférence en lettres et sciences humaines.

En ce qui concerne la Nation française, on pourrait retrouver les mêmes raisons de s’interroger, c’est en tout cas ce que s’efforce de souligner le premier Ministre, François Fillon dans son discours, dont voilà quelques extraits:

 ”Devant l’étiolement des vertus civiques, devant la résurgence des communautarismes et la puissance des flux migratoires, devant cette forme de repentance qui voyait les pages sombres de notre Histoire prendre systématiquement le pas sur ses pages les plus lumineuses, il fallait réagir. Refuser ce débat et stigmatiser l’idée même que notre peuple puisse avoir une identité singulière, c’est laisser le champ libre aux extrémistes, eux dont le succès repose notamment sur la prétendue faiblesse de notre sentiment national. C’est aussi baisser notre garde devant tous ceux, nihilistes ou intégristes, qui contestent l’autorité et la laïcité de la République. Je ressens honte et colère lorsque je vois la Marseillaise sifflée par des supporters, tout comme je suis scandalisé de voir les émeutiers, à Poitiers, détruire les biens publics. Je suis également inquiet devant l’expression radicale des appartenances ethniques ou religieuses. Tous ces comportements sont les signes d’une société qui a besoin de raffermir ses repères historiques, civiques et moraux. Débattre de notre identité et agir pour la renforcer, c’est revitaliser notre pacte national, c’est retisser notre socle social et redresser nos idéaux républicains. Nous sommes les héritiers d’une Histoire exceptionnelle dont nous n’avons pas à rougir. Nous sommes les dépositaires d’une culture brillante, dont le rayonnement international doit être fermement défendu. Nous avons nos mœurs et un certain art de vivre dont les observateurs étrangers perçoivent, souvent mieux que nous-même, la singularité. Dans la mondialisation, c’est le pluralisme et la richesse des patries, des langues et des héritages qui déjouent l’unilatéralisme des Etats les plus puissants et la standardisation appauvrissante qui guette notre humanité. Pour relever les immenses défis de notre temps, les 65 millions de Français doivent faire bloc. Mais pour faire bloc, encore faut-il être convaincu que ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous divise. Un peuple uni et fier de ses racines, est un peuple ouvert et généreux. En revanche, le poison xénophobe s’insinue dans le cœur des hommes dès lors que l’âme fédératrice de la nation est desséchée et brisée. A l’origine, cette identité ne fut ni spontanée, ni même le fruit d’une géographie évidente. Notre nation n’a jamais cessé de se bâtir, de s’agrandir, de s’unifier, fédérant des provinces rebelles, refoulant  nos patois, embrassant des religions aux cultes distincts, recevant des vagues d’immigrants aux cultures dissonantes. Par la force de l’Etat, par la communion de la langue et la marque du droit, par le prix du sang et par la flamme de la mémoire et des mythes, sous le sceau enfin d’une République démocratique et laïque, l’identité française s’est faite pas à pas. C’est cette longue trajectoire avec nous-mêmes que nous devons prolonger et actualiser. Elle n’est pas, et n’a jamais été, l’expression d’une race, pas plus qu’elle ne fut et ne doit être une juxtaposition de communautés repliées sur elles-mêmes. De Hugues Capet à Henry IV, de Richelieu à Georges Clemenceau, la sédimentation progressive de notre creuset national et notre ferme volonté politique d’unir nos différences se sont imposées sur nos particularismes et nos vieux penchants pour la division.
Transcendant nos provinces, nos origines et nos religions, nous sommes depuis le début, une nation fondée sur la volonté d’être précisément… une nation ! Et depuis 1789, nous sommes une nation de citoyens, ce qui, au demeurant, nous impose plus de devoirs que de droits, plus de civisme que d’égoïsme, plus de volonté que d’indifférence. Il est impossible de s’intégrer s’il n’y a rien à intégrer ! Etre Français, vouloir devenir Français, vivre parmi nous, ça n’est pas seulement disposer d’une pièce d’identité et avoir ses papiers en règles. Etre Français, c’est une chance mais c’est aussi une charge.”

Donc si on en croit ce discours, l’identité française serait chancelante, il y aurait un déclin français :

1) à cause d’un changement de visage ( la diversité serait devenue une division avec le repli communautaire, un non-respect des signes traditionnels de l’identité: drapeau, hymne.., une population de plus différente)

2) à cause d’un changement de rapport au passé ( on ne se reconnaîtrait plus dans un passé commun et revendiqué, assurant la continuité dans le temps)

3) à cause d’une reconnaissance insuffisante ou en danger : la menace semble être aussi bien intérieure ( extrémisme, communautarisme, nihilisme, multiculturalisme à l’américaine, racisme, honte d’être français..) qu’extérieure ( mondialisation et uniformisation, ou même européinisation?).

 

 

LES DANGERS

 

Ils apparaissent comme étant nombreux:

- d’abord confondre identité et appartenance comme le souligne Marcel Gauchet : “dites a est a, je suis je, et voilà l’identité; et vous dites a appartient à telle collection et voilà l’appartenance”. Le risque est alors de se condamner à la persécution, de générer de l’exclusion et de conduire au nationalisme et au racisme, puisqu’on réduit les individus à des appartenances: il est ceci , cela, alors qu’un individu est la somme changeante de ses appartenances.

- ensuite si on réaffirme son identité parce qu’elle est menacée, si on retourne le stigmate discriminatoire en un élément revendiqué et une fierté, c’est pour affirmer sa différence, la radicaliser. Et dans ce cas on peut tomber dans un nationalisme exacerbé ( machine à exclusion) où  on ne se définit plus  dans une opposition à…, contre… que par…..”Je te hais donc je suis”

- il y a aussi un risque de réduire la Nation ( telle qu’on l’aura définie) à une communauté ( français de souche, chrétiens, etc..) d’où une nouvelle forme de communautarisme

“Ce qui survient dès lors que l’on ne pense plus la nation comme simple communauté civique (réunie autour de principes juridiques et politiques), mais aussi et de plus en plus comme communauté française de langue et de traditions. Une communauté présentée comme lestée de valeurs irréductibles à celles de toute autre communauté. Dans ce cas, une forme de communautarisme guette le nationalisme républicain, parce que la fidélité à l’identité nationale en vient à prendre le pas sur le respect des droits et des devoirs impliqués par l’appartenance à l’humanité comme telle” selon Alain Renaut, philosophe.

 

LES DIFFICULTES

 

En admettant que réfléchir sur l’identité nationale soit une nécessité, il s’agit là d’une entreprise périlleuse, on risque évidemment de tomber dans des caricatures, des clichés ou des considérations que l’on pourrait prêter à tout homme comme le souligne le clip de la Chanson du dimanche et son texte.

 http://www.dailymotion.com/videoxb2mv1 

Être honnête et courageux
C’est être Français
Être sage et généreux
C’est être Français

Être fier de son drapeau
C’est être Français
Aimer sa couleur de peau
C’est être Français

Aimer les Châteaux de France
C’est être Français
Et travailler le dimanche
C’est être Français

Fermer sa gueule ou s’en aller
C’est être Français
Ne pas savoir parler anglais
C’est être Français

Boire un verre entre copains
C’est être Français
Aimer sa femme au quotidien
C’est être Français

Se remémorer la chute du mur de Berlin
En allant chercher son pain
C’est être Français

Manger plein de spaghetti
C’est être Italien
Être obèse et en T-shirt
C’est être ricain
Être saoul comme un cochon
C’est être breton
Avoir du poil sur le torse
C’est ça être Corse

 

Selon Jean-Claude Kaufmann, Sociologue, directeur de recherche au CNRS, auteur de  L’Invention de soi, une théorie de l’identité, il y  a déjà 3 croyances erronées sur lesquelles s’appuie cette réflexion   :

“- La première est de croire que l’identité renvoie à l’histoire, à notre mémoire, à nos racines. En fait, c’est exactement le contraire. L’emploi inflationniste du terme ne date que d’un demi-siècle : avant (sauf pour l’administration), il était rarement question d’identité. Parce que justement l’individu faisait bloc avec son histoire et était défini par les cadres institutionnels qui le portaient.

- la deuxième c’est croire qu’il y a des critères objectifs : Je reconnais qu’il est difficile de comprendre que l’identité est du côté de la subjectivité et de la production de sens et non de celui des ” racines “. confondre l’identification administrative et la production du sens de sa vie. Les deux processus, qui emploient le même mot ” identité “, s’ opposent : “‘L’identification conduite par l’Etat consiste à repérer, ficher, classer des individus, en se fondant sur leur biologie ou la matérialité objective de leur histoire. C’est d’ailleurs pourquoi l’Etat est toujours très mal placé pour parler d’identité, car il n’a que cette vision étroite. La production de sens, au contraire, travaille avec ces éléments hérités, mais en les reformulant sans cesse. D’autant plus fortement que nous n’avons pas une seule histoire mais mille, enchevêtrées et contradictoires. C’est nous qui choisissons une part de notre passé ou une appartenance pour faire sens à un moment donné.

- La troisième erreur est de croire que l’identité pourrait être quelque chose de fixe et de stable. Toute identité se construit par une fixation et une réduction provisoires. Cela est nécessaire pour créer une totalité significative claire, voire simpliste, qui seule autorise l’action. Mais ces fixations ne durent qu’un instant et sont extraordinairement changeantes. Le processus identitaire en lui-même se caractérise au contraire par son ouverture et ses variations permanentes, ancrées dans le présent et dressant des scénarios d’avenir.”

 

En disant cela, le sociologue rejette déjà comme simple croyance, comme erreur une certaine conception de l’identité ( celle du droit du sang, du déterminisme, du passé d’un Barrès, d’un Mauras), en ce sens il se positionne pour une certaine conception de l’identité.

Il rejette aussi à travers l’idée de critères objectifs, l’idée d’une sorte de KIT IDENTITAIRE pourtant standardisé de manière transnationale. Les éléments du kit sont: une histoire multiséculaire, des ancêtres fondateurs, des héros, un folklore, une langue, une gastronomie… tout cela faisant en quelque sorte “l’âme d’un peuple”, son “génie”.

Il rejette aussi l’idée que l’identité puisse se réduire à une définition juridique, civique . C’est ce qu’on retrouve aussi sous la plume de Dominique Schnapper dans  Qu’est-ce que la citoyenneté ? (2000) : « La Nation n’est pas en effet purement « civique ». Toute nation est à la fois civique et ethnique. Il faut sortir de la traditionnelle opposition que les historiens et les penseurs ont faite entre la « nation ethnique » (le Volk allemand) et la « nation civique » (la nation politique française) à la suite des conflits entre nationalismes du siècle passé. Cette opposition est historique et idéologique. Mais dans la réalité, toute nation démocratique est, de fait, à la fois « ethnique » et « civique ». Toute société démocratique organisée comporte de manière indissoluble des éléments dits ethniques, une culture, une langue, une histoire commune, et la conscience de partager cette culture et cette mémoire, et un principe civique, selon lequel les individus sont également citoyens par-delà leurs diversités et leursinégalités. ».

Mais enfin, le sociologue semble indiquer qu’il est impossible de définir à un moment donné l’identité d’une Nation, celle-ci étant en changement. On pourrait ici faire à nouveau le parallèle avec l’individu, il se définit au fur et à mesure de son existence, de sa vie, par son passé mais aussi ses projets.

On se rend compte alors que toute définition de l’identité repose sur la croyance qu’elle est et peut-être cernée, mais aussi sur une certaine conception de ce qui fait l’identité d’une nation. C’est donc adhérer à un modèle.

 

 

Les grands modèles

 

 Il y a en somme  4  modèles essentialistes ou existentialistes! L’essece précède l’existence ou l’existence précède l’essence?

 1. un modèle issu de le Terre, le droit du sol et même du sang (essentialiste).

 2. un modèle issu d’un ciel de Valeurs, de principes ( sacrés pour lesquels il peut y avoir sacrilèges et sacrifices) et  d’une culture hérités ou voulues (essentialiste et existentialiste): «Plutôt que par des symboles, plaide Alain Finkielkraut, l’amour de la France s’acquiert par la familiarité avec la langue portée par la littérature française. L’amour de la France n’est pas un but, il est une conséquence possible de la connaissance de la civilisation française.»

 3. un modèle issu du passé, “les vivants sont toujours gouvernés par les morts” comme le disait Auguste Comte (essentialiste)

 4. un modèle tendu vers l’avenir: désir de vivre ensemble, de continuer une vie commune plutôt que de simplement perpétuer un passé, ce qui confirme l’idée du contrat social, “l’existence d’une nation est une définition volontariste” (existentialiste).   C’est un projet politique qui nous unit.

 

Ce qu’on trouvait chez Ernst Renan dès 1882, dans  Qu’est-ce qu’une nation ?

« Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ?(…)Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une,constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent.L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate : «Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie. Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure : «avoir souffert ensemble» ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun. »

 

Ernst Renan ” L’existence d’une nation est (…) un plébiscite de tous les jours comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. “

 

AUTRES PISTES 

  • Au fil du temps, cette ” identité démocratique “ n’a cessé de s’enrichir : sous le Front populaire, avec les lois sur les congés payés ; à la Libération, quand les femmes ont obtenu le droit de vote et que la Sécurité sociale a été créée ; en 1981, avec l’abolition de la peine de mort… L’existence de ce ” patrimoine commun de droits et de libertés “, dont la liste est par définition ouverte, constitue ce que Vincent Duclert appelle donc l’identité démocratique de la France – expression qu’il préfère à celle d’ identité nationale, dans la mesure où elle met l’accent sur un ” projet politique “ en devenir plutôt que sur une ” définition essentialiste “ fixée une fois pour toutes. La combinaison d’un héritage commun et d’une espérance partagée, une définition reposant paradoxalement sur le refus d’une définition trop précise…

 

  • ce qui définit l’identité, c’est la langue. C’était ce qui était au coeur du projet de Jules Ferry sous la IIIème république (1881;1882), faire du français, la langue de la Nation par de là les patois. La langue française, c’est une manière de penser, des mots chargés d’un sens construit au fur et à mesure de l’histoire, un héritage mais aussi ce qui est le reflet d’une diversité, que la langue peut intégré sans pour autant se perdre. René Rémond, qui vient de quitter la présidence de la Fondation nationale des sciences politiques, « l’identité n’est pas un musée, ni un conservatoire. La France a une capacité à créer et à innover. À condition de ne pas toucher aux principes généraux, son identité nationale est appelée à se développer. »René Rémond établit dans le même sens un parallèle avec l’évolution de la langue : « À la commission du dictionnaire de l’Académie française, dont je suis membre, l’on introduit quantité de nouveaux mots empruntés à des langues étrangères. Ils enrichissent le français, mais n’affectent pas sa syntaxe, qui modèle la structure de l’esprit. ». Dans ce cas, la nation française ne s’arrête pas aux frontières de la France.

 

  • On peut aussi penser que, de la même manière que nous ne sommes pas les mieux placés pour nous connaître et nous reconnaître, la nation n’est peut-être pas la mieux placée pour se définir. Vincent Cespédes dans un article de Libération, invite à se rappeler cette phrase de Nathalie Sarraute, française juive d’origine russe : “vue de l’intérieur, l’identité n’est rien”.

 

  • Enfin, on pourrait se demander si c’est au pouvoir politique de décider de cette définition de l’identité qui relève en en grande partie de la subjectivité d’un peuple et des individus. C’est d’ailleur ce qui distingue l’Etat de la Nation. Si toute société n’est pas nécessairement doté d’un Etat ( institution permanente séparée de la société civile au pouvoir transcendant et coercitif ayant pour mission de faire se tenir debout la société) et n’est pas un Etat ( communauté juridique), une nation n’est pas forcèment un Etat, ( ex: la nation Tzigane) et l’Etat n’est pas encore une nation, tout Etat n’est pas un Etat-Nation.

 On peut dire que sans la Nation, l’État demeurerait une tête sans corps, ou une belle âme, une volonté sans affectivité ou encore un corps sans âme. C’est pourquoi chez Rousseau le pacte d’association doit précéder le pacte de soumission ( contrat social) car la soumission d’individus épars ne saurait constituer une unité.

“La nation est une communauté de rêve” disait Malraux, la nation renvoie donc à une dimension morale, subjective ( venant des sujets). 

On pourrait se dire qu’en faisant de la question de l’identité une question étatique et juridique, on est dans une confusion des ordres. 

Ah ces philosophes!

Dans le Théétète, Socrate évoquait l’exemple de Thalès qui, tout occupé à observer les astres, perdu dans ses idées et absorbé par son souci de savoir, tomba dans un puits. Aristophane représentait Socrate dans les Nuées, comme suspendu dans un panier,  bien éloigné des préoccupations du commun des hommes. 

Cette image du philosophe inadapté, incapable d’une action ou d’une parole efficace a la dent dure, comme le montre ce match de foot philosophique imaginé par les Monty Python.

Le seul but du match est marqué par  Socrate sur une passe d’Archimède  poussé par l’énergie d’un Euréka; pour le reste, chacun est perdu dans ses questionnements ou se disperse dans des disputes comme Nietzsche avec l’arbitre Confucius sur la question du libre-arbitre justement, qui finit par lui mettre un carton rouge. Même Marx appelant pourtant au réveil du prolétariat et défendant un matérialisme historique ne parvient à entrer en action.

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A moins que l’on conclut de ce match :  que quiconque court après le savoir ne peut plus courir après un ballon.

Hypothèse facile et fondée sur un autre cliché?

Je vous laisse juge!

Ecole=vacances! Blague étymologique?

LE LOISIR,  les romains l’appelaient otium, les grecs l’appellent skhole. Cette racine grecque donnera le latin schola, qui dérivera vers le français école.

Une pause s’impose face à l’étonnement suscité par cette découverte. L’écolier du vingt et unième siècle pourrait croire à une étrange blague étymologique : comment l’école, ce lieu où l’on vante en permanence le travail, l’effort, l’absence de plaisir, la contrainte, la mise en examen permanente (planifiée, ou « surprise »), comment ce lieu peut il porter le nom que portait chez les grecs le loisir ? La raison en est finalement simple : l’école est en fait pour les grecs le lieu de l’apprentissage, autrement dit le lieu où l’on découvre les activités pleinement humaines, un endroit nécessairement exempt des préoccupations du labeur, de la production, des questions liées à la subsistance. C’est pour cette raison qu’originellement, l’école porte le nom des loisirs. Et cela nous en apprend beaucoup sur ce qu’est, dans le fond, le loisir : c’est le temps laissé libre pour devenir pleinement humain. C’est donc précisément ce temps qui sépare l’homme de l’esclave, et à plus forte raison, l’homme de l’animal. L’esclave ne peut être pleinement homme, car il doit produire les moyens de subsistances (Remarque importante ici : nous ne sommes pas en train de dire qu’essentiellement, l’esclave n’est pas humain, mais que sa condition d’esclave l’empêche d’être reconnu, et donc d’être pleinement humain). L’animal n’est pas humain car il n’a même pas idée que les moyens de subsistance doivent être produits et qu’il est souhaitable de s’élever au dessus de ce stade de la production ; il est dans la plus pure immédiateté de la vie biologique. Mais alors, si on a une hiérarchie orientée de l’animal à l’être pleinement humain, qui passe par l’esclave, on doit admettre qu’un être humain qui n’aurait pas besoin de travailler, (car il aurait des esclaves à son service (ou des machines)) et qui dépenserait ce temps gagné à ne rien faire, à se préoccuper de jeux, d’amusements, de futilités, retomberait pour ainsi dire au stade de la vie purement animale, puisqu’il se contenterait de la vie “première”, exactement comme un animal se laisse guider par ses instincts et le hasard des stimuli provoqués par son environnement. Celui qui est pleinement humain se libère des contraintes du labeur de survie pour dégager du temps lui permettant de s’adonner aux activités proprement humaines (art, philosophie, spiritualité…). Aristote nous le confirme avec un sens aigu du détail, précisant quelles sont les limites de l’amusement, et quelles sont les exigences du loisir pleinement humanisant :

« sont désirables en elles-mêmes les activités qui ne recherchent rien en dehors de leur pur exercice. Telles apparaissent être les actions conformes à la vertu, car accomplir de nobles et honnêtes actions est l’une de ces choses désirables en elles-mêmes. Mais parmi les jeux, ceux qui sont agréables font aussi partie des choses désirables en soi : nous ne les choisissons pas en vue d’autres choses, car ils sont pour nous plus nuisibles qu’utiles, nous faisant négliger le soin de notre corps et de nos biens (…) Ce n’est donc pas dans le jeu que consiste le bonheur. Il serait en effet étrange que la fin de l’homme fût le jeu, et qu’on dût se donner du tracas et du mal pendant toute sa vie afin de pouvoir s’amuser ! (…) au contraire, s’amuser en vue d’exercer une activité sérieuse, voilà la règle à suivre. Le jeu est, en effet, une sorte de délassement , du fait que nous sommes incapables de travailler d’une façon ininterrompue et que nous avons besoin de relâche. Le délassement n’est donc pas une fin, car il n’a lieu qu’en vue de l’activité. Et la vie heureuse semble être celle qui est conforme à la vertu ; or, une vie vertueuse ne va pas sans un effort sérieux et ne consiste pas dans un simple jeu. Et nous affirmons, à la fois, que les choses sérieuses sont moralement supérieures à celles qui font rire ou s’accompagnent d’amusement, et que l’activité la plus sérieuse est toujours celle de la partie la meilleure de nous-mêmes ou celle de l’homme d’une moralité plus élevée. Par suite, l’activité de ce qui est le meilleur est elle-même supérieure et plus apte à procurer le bonheur. De plus, le premier venu, fût-ce un esclave, peut jouir des plaisirs du corps, tout autant que l’homme de plus haute classe, alors que personne n’admet la participation d’un esclave au bonheur, à moins de lui attribuer aussi une existence humaine. »                                                                            Ethique à Nicomaque, livre X

Ainsi, si on s’en tient au sens antique du loisir, et si on assimile le divertissement au loisir, on peut affirmer qu’on ne se divertit précisément pas pour s’amuser, mais bien parce que c’est sur le terrain du loisir que ce trouve l’homme véritable, celui qui accomplit pleinement son essence particulière. Pour en tirer toutes les conséquences, et pour revenir sur le terrain ambigu de l’école, on pourrait considérer que les vacances sont précisément ce temps pendant lequel l’être humain est en retrait du monde, c’est-à-dire le temps scolaire : on ne peut aller à l’école que si on est en vacances. A l’origine, le mot « vacance » signifie l’absence (on parle d’un poste « vacant ». Les vacances sont la période du vacant, autrement dit du temps laissé libre, car vide. C’est par définition ce qui caractérise le temps de l’école, et celui des études : on ne peut simultanément se consacrer à l’étude tout en étant astreint aux contraintes de la survie. En ce sens, écoliers, collégiens, lycéens doivent être entretenus, leur société doit les décharger des astreintes de la survie, du labeur pénible pour qu’ils puissent se consacrer entièrement à leurs études. Ce serait là le véritable sens d’une école conçue comme un sanctuaire. A strictement parler, de la même manière que le loisir a deux sens, le travail lui aussi est double : ainsi l’école doit elle protéger les écoliers du travail, ce qui ne signifie pas qu’ils ne doivent effectuer aucun effort, mais que ces efforts doivent être pleinement orientés vers ce seul objectif de devenir pleinement humains. Toute infraction à cette mission de protection en ferait des esclaves, toute complaisance envers le l’envie des élèves de demeurer dans l’inaction et dans les amusements futiles en ferait des animaux.

On comprend donc en quel sens précis le temps de l’école peut être assimilé au seul et véritable temps de vacances.

                                                                                                                                                  Texte de Harry Staut

“l’occident s’achève en bermuda”

Je viens de découvrir cette phrase de Philippe Muray (1945.2006) et sa théorie de “l’homo festivus” venant remplacer “l’homo sapiens sapiens” et souligner “la regression anthropologique” qui caractérise notre monde moderne.

Je ne résiste pas à vous livrer quelques textes de cet auteur glanés sur le net:

1. Ce qui n’est pas « comme nous » est devenu synonyme de Mal ; les êtres « supérieurs » ou « exceptionnels » au premier chef. Il ne peut plus y avoir d’admiration quelconque, dans un monde non plus en proie à l’égalité mais à l’égalitisme, lequel est à l’égalité ce qu’une perversion est à une névrose,ou une secte à une religion, ou le respect des différences des sexes au brouillage intentionnel des différences sexuelles, ou le plaisir amoureux à la destructivité pornographique. Il n’y a plus d’admiration, ni d’êtres admirables ou supérieurs, quand toute la société est en proie à la recherche maniaque des discriminations, et possédée par l’ambition de les liquider.”

2. On a tout essayé pour faire durer l’illusion de l’art. L’œuvre, l’absence d’œuvre, l’œuvre comme vie, la vie comme œuvre, l’œuvre sans public, le public sans œuvre, l’œuvre irrespectueuse (si irrespectueuse qu’elle n’est respectueuse que de l’irrespect), l’œuvre provocante, l’œuvre dérangeante. On a essayé l’intimidation, l’outrage, l’injure, la dérision, l’humiliation, la péroraison. En fin de compte, on le voit bien, il n’y a qu’une seule chose qui marche encore, c’est le chantage. L’art de la modernité en coma dépassé y fait entendre sa voix la plus irréfutable, en même temps qu’il s’enveloppe d’une sorte de sacré qui interdit absolument de s’interroger. Il y a peu, les amusants responsables du musée d’art moderne de la ville de Paris résolurent (en novembre 2002) d’acquérir une œuvre de l’artiste belge Marcel Broodthaers (1924-1976). Cette œuvre « met en scène », paraît-il, un perroquet. Pas un perroquet mort et empaillé, non, un beau perroquet vivant avec ses plumes aux couleurs multiples et son gros bec dur recourbé. Un perroquet, donc, destiné comme tout le monde, hélas, à mourir un jour. Une œuvre périssable en quelque sorte. Et même une œuvre de la nature. Un oiseau. De la famille des psitaccidés. Comme on en trouve généralement dans les régions tropicales. Ou, plus simplement, sur le quai de la Mégisserie. Ou chez des particuliers, dans des cages. Un de ces volatiles divertissants qu’on appelle d’ordinaire Coco et auxquels il arrive d’imiter le langage humain avec des voix de clowns enrhumés. Flanqué de deux palmiers et accompagné d’un magnétophone répétant en boucle un poème qui dit «  Moi je dis, moi je dis » sans fin, Coco est donc une œuvre d’art. Au même titre qu’un croquis de Michel-Ange. Le bonheur d’être art, de nos jours, est simple comme deux palmiers et un magnétophone. L’ours du Jardin de plantes, les lions de la savane et l’orang-outang de Bornéo en sont verts de jalousie : ils aspirent au magnétophone et aux palmiers en pot de la modernité. L’écureuil qui tourne sa roue attend aussi son Broodthaers. Et la grenouille dans son bocal avec sa petite échelle. Et les chiens de faïence, et les chiennes de garde. Et encore tant d’autres bestioles de compagnie comme les canaris et les crocodiles. D’autant que, ainsi artistifié, Coco a vu sa côte s’envoler : le musée d’Art moderne de la Ville de Paris l’a acquis pour la somme d’un million trois cent soixante-dix-sept mille de nos francs de l’année dernière. Et c’est là que les problèmes commencent. Ainsi que le chantage. Au-delà de quatre cent quatre-vingt-onze mille neuf cent soixante-sept francs (toujours de l’année dernière), les achats du musée d’Art moderne de la Ville de Paris doivent en effet être soumis pour approbation au Conseil de Paris. Où certains élus se sont tout de même émus. Et ont posé quelques timides questions. Du genre : est-il bien sage d’attribuer le statut d’œuvre d’art à un animal vivant et mortel, si plaisant soit-il ? Ou encore un million trois cent soixante-dix-sept mille de nos francs de l’année dernière pour l’achat d’un oiseau, même flanqué de deux palmiers, est-ce bien raisonnable ? Et aussi : une « œuvre » à laquelle il faut apporter tous les jours à manger et à boire peut-elle être considérée comme œuvre d’art au même titre que La Joconde ou La Vénus de Milo ? Et que dire de la nécessité de renouveler chaque soir le sable de sa cage ? Est-ce qu’on change le sable du Sacre de David ou des Noces de Cana de Véronèse ? Même pas celui des innombrables plages de Monet. Où pourtant il y a du sable. Du vrai. Peint. Autant d’interrogations dangereuses, comme on voit, et tout à fait en désaccord avec la modernité moderne qui exige comme première condition, pour ne pas se fâcher, qu’on ne la discute pas. C’est d’ailleurs par là que Christophe Girard, sinistre préposé à la Culture de la Mairie de Paris, a clos la controverse. En déclarant qu’hésiter plus longtemps à reconnaître sans réserve au perroquet de Broodthaers le statut d’œuvre d’art revenait à « ouvrir la porte au fascisme ». Devant une telle mise en demeure, qui ne se dresserait pas au garde-à-vous ? Qui, surtout, aurait le mauvais goût de faire remarquer que c’est précisément ça l’essence du fascisme, le refus de la discussion sur la réalité au profit des mots d’ordre ; et qu’en se servant du Mal comme instrument de chantage on le laisse s’incruster dans le discours du Bien et s’y exprimer avec la force décuplée de l’intimidation ? Personne. Voilà donc Coco, entre ses palmiers, destiné à monter la garde à la porte de l’enfer. Chargé de veiller au salut de la civilisation contre la barbarie. En tant qu’œuvre d’art confirmée et estampillée.”    

 Broodthaers aussi auteur au musée d’art contemporain de Düsseldorf d’un entretien avec un chat sur l’art contemporain en 1970:  http://www.arteradio.com/son.html?473

3. De cette légifération galopante, de cette peste justicière qui investit à toute allure l’époque, comment se fait-il que personne ne s’effare? Comment se fait-il que nul ne s’inquiète de ce désir de loi qui monte sans cesse ? Ah! la Loi! La marche implacable de nos sociétés au pas de Loi! Nul vivant de cette fin du siècle n’est plus censé l’ignorer. Rien de ce qui est législatif ne doit nous être étranger. “Il y a un vide juridique! ” Ce n’est qu’un cri sur les plateaux. De la bouillie de tous les débats n’émerge qu’une voix, qu’une clameur “Il faut combler le vide juridique! ” Soixante millions d’hypnotisés tombent tous les soirs en extase. La nature humaine contemporaine a horreur du vide juridique, c’est-à-dire des zones de flou où risquerait de s’infiltrer encore un peu de vie, donc d’inorganisation. Un tour d’écrou de plus chaque jour! Projets! Commissions! Mises à l’étude! Propositions! Décisions! Élaboration de décrets dans les cabinets! Il faut combler le vide juridique! Tout ce que la France compte d’associations de familles applaudit de ses pinces de crabe. Comblons! Comblons! Comblons encore! Prenons des mesures! Légiférons!
… Saintes Lois, priez pour nous! Enseignez-nous la salutaire terreur du vide juridique et l’envie perpétuelle de le colmater! Retenez-nous, ligotez-nous au bord du précipice de l’inconnu! Le moindre espace que vous ne contrôlez pas au nom de la néo-liberté judiciairement garantie est devenu pour nous un trou noir invivable. Notre monde est à la merci d’une lacune dans le Code! Nos plus sourdes pensées, nos moindres gestes sont en danger de ne pas avoir été prévus quelque part, dans un alinéa, protégés par un appendice, surveillés par une jurisprudence. ” Il faut combler le vide juridique! ” C’est le nouveau cri de guerre du vieux monde rajeuni par transfert intégral de ses éléments dans la poubelle-média définitive.
… Il en a fallu des efforts, et du temps, il en a fallu de la ténacité, de l’habileté, des bons sentiments et des causes philanthropiques pour incruster bien profond, dans tous les esprits, le clou du despotisme légalitaire. Mais maintenant ça y est, c’est fait, tout le monde en veut spontanément. L’actualité quotidienne est devenue, pour une bonne part, le roman vrai des conquêtes de la Loi et des enthousiasmes qu’elle suscite. De nouveaux chapitres de l’histoire de la Servitude volontaire s’accumulent. L’orgie procédurière ne se connaît plus aucune borne. Si je n’évoque pas ici les affaires de magistrats vengeurs, les scandales de fausses factures, la sombre “révolte” des juges en folie, c’est que tout le monde en parle partout. Je préfère aller chercher mes anecdotes en des coins moins visités. Il n’y a pas de petites illustrations. En Suède, tout récemment, un type saute au plafond d’indignation dans un film de Bergman qui passe à la télé, il vient de voir un père donnant une gifle à son fils! Dans un film? Oui, oui. Un film. À la télé. Pas en vrai. N’empêche que ce geste est immoral. Profondément choquant, d’abord, et puis surtout en infraction par rapport aux lois de son pays. Il va donc, de ce pas, porter plainte. Poursuivre en justice. Qui n’approuverait cet homme sensible? Le cinéma, d’ailleurs, regorge d’actes de violence, de crimes, de viols, de vols, de trafics et de brutalités dont il est urgent de le purger. On s’attaquera ensuite à la littérature.
… Dura lex, sed tex! Il y a des soirs où la télé, pour qui la regarde avec la répugnance requise, ressemble à une sorte de foire aux lois. C’est le marché des règlements. Un lex-shop à ciel ouvert. Chacun s’amène avec son brouillon de décret. Faire un débat sur quoi que ce soit, c’est découvrir un vide juridique. La conclusion est trouvée d’avance. “Il y a un vide juridique!” Vous pouvez fermer votre poste. Le rêve consiste clairement à finir par interdire peu à peu, et en douceur, tout ce qui n’est pas encore absolument mort. “Il faut combler le vide juridique!” Maintenant, l’obsession pénaliste se réattaque de front au plaisir. Ah! ça démangeait tout le monde, de recriminaliser la sexualité! En Amérique, on commence à diriger vers des cliniques spécialisées ceux à qui on a réussi à faire croire qu’ils étaient des addicts, des malades, des espèces d’accros du sexe. Ici, en France, on a maintenant une loi qui va permettre de punir la séduction sous ses habits neufs de “harcèlement”. Encore un vide de comblé! Dans la foulée, on épure le Minitel. Et puis on boucle le bois de Boulogne. Tout ce qui se montre, il faut l’encercler, le menotter de taxes et décrets. A Bruxelles, de sinistres inconnus préparent l’Europe des règlements. Toutes les répressions sont bonnes à prendre, depuis l’interdiction de fumer dans les lieux publics jusqu’à la demande de rétablissement de la peine de mort, en passant par la suppression de certains plaisirs qualifiés de préhistoriques comme la corrida, les fromages au lait cru ou la chasse à la palombe. Sera appelée préhistorique n’importe quelle occupation qui ne retient pas ou ne ramène pas le vivant, d’une façon ou d’une autre, à son écran de télévision : le Spectacle a organisé un nombre suffisant, et assez coûteux, de distractions pour que celles-ci, désormais, puissent être décrétées obligatoires sans que ce décret soit scandaleux. Tout autre genre de divertissement est un irrédentisme à effacer, une perte de temps et d’audimat.
… Toutes les délations deviennent héroïques. Aux Etats-Unis, pays des lawyers en délire, les homosexuels de pointe inventent l’outing, forme originale de mouchardage qui consiste à placarder à tour de bras des photos de types connus pour leur homosexualité ” honteuse “, avec la mention ” absolute queer ” (parfait pédé). On les fait sortir de leur secret parce que ce secret porte tort, dit-on, à l’ensemble du groupe. On les confesse malgré eux. Plus de vie privée, donc plus d’hypocrisie.
… Transparence! Le mot le plus dégoûtant en circulation de nos jours! Mais voilà que ce mouvement d’outing commence à prendre de l’ampleur. Les chauves s’y mettent, eux aussi ils affichent à leur tour des portraits, des photos de célébrités qu’ils accusent de porter des moumoutes (pardon, des ” compléments capillaires”) ! On va démasquer les emperruqués qui ne s’avouent pas! Et pourquoi pas, après ça, les porteurs de fausses dents, les bonnes femmes liftées, les cardiaques à pacemakers? L’ennemi héréditaire est partout depuis qu’on ne peut plus le situer nulle part, massivement, à l’Est ou à l’Ouest.
… ” Le plus grand malheur des hommes, c’est d’avoir des lois et un gouvernement”, écrivait Chateaubriand. Je ne crois pas qu’on puisse encore parler de malheur. Les jeux du cirque justicier sont notre érotisme de remplacement. La police nouvelle patrouille sous les acclamations, légitimant ses ingérences en les couvrant des mots ” solidarité “, “justice”, “redistribution”. Toutes les propagandes vertueuses concourent à recréer un type de citoyen bien dévot, bien abruti de l’ordre établi, bien hébété d’admiration pour la société telle qu’elle s’impose, bien décidé à ne plus jamais poursuivre d’autres jouissances que celles qu’on lui indique. Le voilà, le héros positif du totalitarisme d’aujourd’hui, le mannequin idéal de la nouvelle tyrannie, le monstre de Frankenstein des savants fous de la Bienfaisance, le bonhomme en kit qui ne baise qu’avec sa capote, qui respecte toutes les minorités, qui réprouve le travail au noir, la double vie, l’évasion fiscale, les disjonctages salutaires, qui trouve la pornographie moins excitante que la tendresse, qui ne peut plus juger un livre ou un film que pour ce qu’il n’est pas, par définition, c’est-à-dire un manifeste, qui considère Céline comme un salaud mais ne tolérera plus qu’on remette en cause, si peu que ce soit, Sartre et Beauvoir, les célèbres Thénardier des Lettres, qui s’épouvante enfin comme un vampire devant un crucifix quand il aperçoit un rond de fumée de cigarette derrière l’horizon.
… C’est l’ère du vide, mais juridique, la bacchanale des trous sans fond. A toute vitesse, ce pseudo-monde en perdition est en train de recréer de bric et de broc un principe de militantisme généralisé qui marche dans toutes les situations. Il n’y a pas de nouvelle inquisition, c’est un mouvement bien plus subtil, une montée qui sourd de partout, et il serait vain de continuer à se gargariser du rappel des antiques procès dont furent victimes Flaubert ou Baudelaire : leur persécution révélait au moins une non-solidarité essentielle entre le Code et l’écrivain, un abîme entre la morale publique et la littérature. C’est cet abîme qui se comble chaque jour, et personne n’a plus le droit de ne pas être volontaire pour les grands travaux de terrassement. Qui racontera cette comédie? Quel Racine osera, demain, composer les Néo-Plaideurs? Quel écrivain s’échappera du zoo légalitaire pour en décrire les turpitudes?                Exorcismes spirituels I                                          

  

Affaire de culture encore!

“Sous les religions mahométane et hindoue, les intérêts du reste de la création animale semblent avoir rencontré une certaine attention. Pourquoi [leurs intérêts] ne sont-ils pas, universellement, tout autant que ceux des créatures humaines, considérés en fonction des différences de degré de sensibilité ? Parce que les lois existantes sont le travail de la crainte mutuelle ; et les animaux les moins rationnels n’ont pas disposé des mêmes moyens que l’homme pour tirer parti de ce sentiment. Pourquoi [leurs intérêts] ne devraient-ils pas [être considérés] ? On n’en peut donner aucune raison. Si le fait d’être mangé était tout, il y a une très bonne raison pour laquelle il devrait nous être permis de les manger autant qu’il nous plait : nous nous en trouvons mieux ; et ils ne s’en trouvent jamais pire. Ils n’ont aucune de ces très longues anticipations de misère future que nous avons. La mort qu’ils subissent de nos mains est ordinairement, et sera peut être toujours, une mort plus rapide, et de ce fait moins douloureuse, que celle qui les attendrait dans le cours inévitable de la nature. Si le fait d’être tué était tout, il y a une très bonne raison pour laquelle il devrait nous être permis de tuer ceux qui nous attaquent : nous nous en trouverions pire pour qu’ils puissent vivre, et ils ne s’en trouvent jamais pire d’être morts. Mais n’y a-t-il aucune raison pour laquelle il nous serait permis de les mettre au supplice ? Pas que je sache. N’y en a-t-il aucune pour laquelle il ne devrait pas nous être permis de les mettre au supplice? Oui, plusieurs.. Autrefois, et j’ai peine à dire qu’en de nombreux endroits cela ne fait pas encore partie du passé, la majeure partie des espèces, rangée sous la dénomination d’esclaves, étaient traitées par la loi exactement sur le même pied que, aujourd’hui encore, en Angleterre par exemple, les races inférieures d’animaux. « Le jour viendra peut-être où il sera possible au reste de la création animale d’acquérir ces droits qui n’auraient jamais pu lui être refusés sinon par la main de la tyrannie. Les français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’est nullement une raison pour laquelle un être humain devrait être abandonné sans recours au caprice d’un tourmenteur. Il est possible qu’on reconnaisse un jour que le nombre de jambes, la pilosité de la peau, ou la terminaison de l’os sacrum, sont des raisons tout aussi insuffisantes d’abandonner un être sensible au même destin. Quel autre [critère] devrait tracer la ligne infranchissable? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être la faculté de discourir ? Mais un cheval ou un chien adulte est, au-delà de toute comparaison, un animal plus raisonnable, mais aussi plus susceptible de relations sociales qu’un nourrisson d’un jour ou d’une semaine, ou même d’un mois. Mais supposons que la situation ait été différente, qu’en résulterait-il ? La question n’est pas « peuvent-ils raisonner? », ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir? ». “                                                                                                                                             BENTHAM

                                                     
 2001, fièvre apteuse en GB, 7 millions de têtes de bétail éliminées par prévention.

OU 

 vache sacrée de l’Inde

La culture peut dénaturer!

« Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d’excuse et de beauté que cette maladie humaine peut en recevoir ; elle n’a autre fondement parmi eux que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en débat de la conquête de nouvelles terres, car ils jouissent encore de cette liberté naturelle qui les fournit sans travail et sans peine de toutes choses nécessaires, en telle abondance qu’ils n’ont que faire d’agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu’autant que leurs nécessités naturelles leur ordonnent ; tout ce qui est au-delà est superflu pour eux, ils s’entr’appellent généralement, ceux de même âge, frères ; enfants, ceux qui sont au-dessous ; et les vieillards sont pères à tous les autres. Ceux-ci laissent à leurs héritiers en commun cette possession de biens indivis, sans autre titre que celui tout pur que nature donne à ses créatures, les produisant au monde. Si leurs voisins passent les montagnes pour les venir assaillir, et qu’ils emportent la victoire sur eux, l’acquêt du victorieux, c’est la gloire, et l’avantage d’être demeuré maître en valeur et en vertu ; car autrement ils n’ont que faire des biens des vaincus, et s’en retournent à leur pays, où ils n’ont faute d’aucune chose nécessaire, ni faute encore de cette grande partie, de savoir heureusement jouir de leur condition et s’en contenter. Autant en font ceux-ci à leur tour. Ils ne demandent à leurs prisonniers autre rançon que la confession et reconnaissance d’être vaincus ; mais il ne s’en trouve pas un, en tout un siècle, qui n’aime mieux la mort que de relâcher, ni par contenance, ni de parole un seul point d’une grandeur de courage invincible ; il ne s’en voit aucun qui n’aime mieux être tué et mangé, que de requérir seulement de ne l’être pas. » 
                                                                                         Montaigne, des cannibales, Essais.