Les méthodes en philo

Un blog du WebPédagogique

La philosophie de Dr House et des autres…

                                          

 

Un livre de Thibaut Saint Maurice, édité chez Ellipses, à ne pas manquer pour ceux qui veulent découvrir la philosophie à travers leurs séries préférées. Un livre clair, net et utile pour mettre des images derrière les concepts! Mais aussi pour lire le corps de Michael Scoffield avec la loupe de Spinoza ou suivre pas à pas le DR House dans sa méthode expérimentale avec le microscope de Gaston Bachelard et Jack dans ses dilemnes avec Mill ou Bentham….

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Hannah Arendt et la crise de la culture!

         

Juive allemande et philosophe, née à Hanovre en 1906, formée par deux grands maîtres, Heidegger et Jaspers, Hannah Arendt a connu deux fois l’exil, en France (1933), puis aux États-Unis (1941), dont elle devint citoyenne. Elle mourut en 1975.

Son œuvre politique s’appuie sur une analyse du totalitarisme, dont elle retrace la généalogie dans nos sociétés modernes et dont elle fait ressortir les implications historiques et philosophiques dans Les origines du totalitarisme (1951), Eichmann à Jérusalem et Essai sur la Révolution publiés en 1963, Du mensonge à la violence (1972).

A partir du fait totalitaire, Hannah Arendt propose une relecture critique des notions fondamentales du politique qui ont émergé en Occident avec les cités grecques et qui ont été occultées par les dérives totalitaires: liberté et justice, autorité et raison, responsabilité et vertu,….

      Between Past and Future. Eight Exercises in Political Thought, traduit en français sous le titre La Crise de la culture. (Huit exercices de pensée politique), est pour la première édition, parue en 1961 et était composée de six essais. La traduction française basée sur la deuxième édition, parue en 1968 est composée de huit essais complétés d’une importante préface.
Dans La Crise de la Culture, Hannah Arendt part de l’ « usure » de la tradition dans nos sociétés qui nous rend « incompréhensible » un certain nombre de concepts de la pensée politique occidentale qui sont nés avec Aristote et Platon, et dont elle fait l’histoire « critique », de leur naissance à leur remise en cause moderne : l’Histoire, l’autorité, la liberté, l’éducation, la culture …. Parallèlement, elle essaye d’envisager les conséquences de leur crise ou de leur déclin pour nos sociétés. 

 On peut organiser ces 8 essais en trois parties.

1. partie liminaire, composé de 2 essais “La tradition et l’âge moderne” et “Le concept d’histoire” : antique et moderne qui traitent de la rupture moderne dans la tradition et du concept d’histoire par lequel l’âge moderne a voulu tourner le dos à la tradition philosophique

2. partie qui examine en 2 essais deux concepts politiques centraux et liés, l’autorité et la liberté, en montrant qu’aux questions : “qu’est-ce que l’autorité ? ”  et “qu’est-ce que la liberté”, aucune des réponses fournies par la tradition ne sont plus bonnes ni utilisables.

3. partie composée de 4 essais : “La crise de l’éducation”, “la crise de la culture : sa portée sociale et politique”, “vérité et politique”, “la conquête de l’espace et la dimension de l’homme” qui sont des tentatives pour appliquer le mode de pensée mis en place dans les deux premières parties à des problèmes contemporains plus immédiats.
 

Vous avez dit divertissement, Pascal ?

« Quand un homme n’a plus rien à construire ou à détruire, il est très malheureux. Les femmes, j’entends celles qui sont occupés à chiffonner et à pouponner, ne comprendront sans doute jamais bien pour quoi les hommes vont au café et jouent aux cartes. Vivre avec soi et méditer sur soi, cela ne vaut rien.
Dans l’admirable Wilhem Meister de Goethe, il y a une « Société de Renoncement », dont les membres ne doivent jamais penser ni à l’avenir ni au passé. Cette règle, autant qu’on peut la suivre, est très bonne. Mais pour qu’on puisse la suivre, il faut que les mains et les yeux soient occupés. Percevoir et agir, voilà les vrais remèdes. Au contraire, si l’on tourne ses pouces, on tombera bientôt dans la crainte et dans le regret. La pensée est une espèce de jeu qui n’est pas toujours très sain. Communément on tourne sans avancer. C’est pourquoi le grand Jean-Jacques Rousseau  a écrit : « L’homme qui médite est un animal dépravé. »
La nécessité nous tire de là, presque toujours. Nous avons presque tous un métier à faire, et c’est très bon. Ce qui nous manque, ce sont de petits métiers qui nous reposent de l’autre. J’ai souvent envié les femmes, parce qu’elles font du tricot ou de la broderie. Leurs yeux ont quelque chose de réel à suivre ; cela fait que les images du passé et de l’avenir n’apparaissent vivement que par éclairs. Mais, dans ces réunions où l’on use le temps, les hommes n’ont rien à faire, et bourdonnent comme des mouches dans une bouteille.
Les heures d’insomnie, lorsque l’on n’est pas malade, ne sont si redoutées, je crois, que parce que l’imagination est alors trop libre et n’a point d’objets réels à considérer. Un homme se couche à dix heures et, jusqu’à minuit, il saute comme une carpe en invoquant le dieu du sommeil. Le même homme, à la même heure, s’il était au théâtre, oublierait tout à fait sa propre existence.
Ces réflexions aident à comprendre les occupations variées qui remplissent la vie des riches. Ils se donnent mille devoirs et mille travaux et y courent comme au feu. Ils font dix visites par jour et vont du concert au théâtre. Ceux qui ont un sang plus vif se jettent dans la chasse, la guerre ou les voyages périlleux. D’autres roulent en auto et attendent impatiemment l’occasion de se rompre les os en aéroplane. ll leur faut des actions nouvelles et des perceptions nouvelles. Ils veulent vivre dans le monde, et non en eux-mêmes. Comme les grands mastodontes broutaient des forêts, ils broutent le monde par les yeux. Les plus simples jouent à recevoir de grands coups de poing dans le nez et dans l’estomac ; cela les ramène aux choses présentes, et ils sont très heureux. Les guerres sont peut-être premièrement un remède à l’ennui ; on expliquerait ainsi que ceux qui sont les plus disposés à accepter la guerre, sinon à la vouloir, sont souvent ceux qui ont le plus à perdre. La crainte de mourir est une pensée d’oisif, aussitôt effacée par une action pressante, si dangereuse qu’elle soit. Une bataille est sans-doute une des circonstances où l’on pense le moins à la mort. D’où ce paradoxe : mieux on remplit sa vie, moins on craint de la perdre. »                

                                                                                                                      Alain, Propos sur le bonheur (1909)

Un bon complément pour ceux qui auraient à étudier les pensées de Pascal, enfin certaines liasses!!

7 leçons philosophiques

 

Un  livre de G. Pigead de Gubert, édité chez Ellipses,

trés instructif, intéressant et de qualité!

Son principe est de faire une leçon sur quelques notions du programme de terminale à partir d’un sujet de dissertation bien choisis, et cela en adoptant dans un I une position, pour ensuite la renverser ou en montrer les limites en II.

Cela permet de voir ce qui est attendu dans le I et le II d’une dissertation et comment on passe d’un point de vue à un autre sans pour autant se contredire. Une démonstration qu’on  n’est pas condamné à une thèse/antithèse stérile et contradictoire.

Les sujets traités sont
- qu’est-ce que c’est que ça la philosophie?
- la raison éclaire-t-elle le réel?
- l’existence dans le temps remet-elle en cause l’dentité du sujet?
- nier la liberté est-ce fuir sa responsabilité?
- la culture donne-t-elle naissance à un monde humain?
- le vivant peut-il être objet de pensée?

Il y a aussi quelques éléments méthodologiques : l’idée que le devoir peut suivre 2 voies pour passaer d’une réponse 1 à une réponse 2:

1. soit partir d’une Réponse 1 en I pour  montrer ses obscurités  en II : cette clarification amenant à préférer une réponse 2 plus solide : il s’agit de montrer que la réponse 1  n’était finalement adoptée que par paresse, facilité, d’où une philosophie du clair , associé à Leibniz pour qui on ne peut juger sans avoir tout examiner, pour qui on ne peut donc se dispenser de l’effort de penser.

2. soit partir d’une réponse 1 en I et montrer que sa clarté n’est qu’ apparente en II, qu’en somme elle n’avait été adoptée que  par peur d’une réponse 2, plus difficle à admmettre. Il s’agit donc de montrer  les obscurités profondes  en II  de la réponse 1 , d’où une philosophie de l’obscur, d’inspiration nietzschéenne, Nietzsche voyant dans le besoin de clarté, un instinct de peur, amenant à réduire les obscurités du réel à une simplicité rassurante au lieu d’affronter la compléxité et l’obscurité du réel. 

( c’est donc un plan en 2 parties qui est proposé! Ce qui peut être trés discutable. On peut y préférer un plan en 3 parties sans pour autant tomber sous le joug hégélien et réduire par là le III à une simple synthèse. Il me semble en trois parties permet de bien distinguer en I la R1, en II ses limites pour exposer en III, la R2 résultat de son dépassement par la clarification ou l’acceptation de l’obscur. Cela permet aussi peut-être d’aller encore plus loin en III en analysant les problèmes sous-jacents au problème posé, ce que j’appelle, le ou les présupposés!)

Ceci, c’est selon la  seconde voie que la plupart des leçons sont construites ( sauf la 4).

Ce livre défend donc un droit à l’obscur sans obscurantisme! Il est trés nietzschéen et par là trés vivifiant!

 

Bonne question !

(2006)

Idées principales de ce livre trés intéressant, limpide et inspiré de Pascal et de ses Pensées:

I. L’éthique d’entreprise

L’idée d’éthique d’entreprise, venue des Etats-Unis, affirme que l’éthique améliore le climat interne de l’entreprise, donc la qualité du produit, et donc la productivité et les marges. L’éthique est performante et fait vendre. Le mot ” markéthique ” a été inventé pour désigner l’enfant issu de ces amours étranges entre le marketing et l’éthique.
Cette notion d’éthique d’entreprise me laisse perplexe et réticent pour trois raisons. Tout d’abord, parce ce que ce serait la première fois que la vertu ferait gagner de l’argent. Ensuite, parce qu’il est vrai que le devoir et l’intérêt peuvent aller dans la même direction, mais que dans ce cas, aucun problème moral ne se pose. Enfin parce que, si on accomplit une action morale par intérêt, cette action n’a aucune valeur morale même si elle est conforme à la morale, puisque le propre de la morale est le désintéressement.
Je crois que l’éthique d’entreprise tient de ce type de comportement, et qu’elle relève du management et du marketing, et non de la morale. Plutôt que de parler d’éthique d’entreprise, je préfère distinguer un certain nombre de domaines, d’ordre d’idées, et marquer clairement les limites entre eux.

II. Les quatre ordres

Se poser le problème des limites revient à se demander ce qui n’est pas permis.

1. L’ordre économique, technique et scientifique
Nous pouvons commencer par exemple par nous interroger sur les limites qu’il faut fixer aux sciences du vivant. La biologie peut dire quelles sont les manipulations génétiques techniquement possibles, mais il n’est pas de son domaine de dire lesquelles sont permises. Il en va de même pour l’économie de marché.
Nous avons là un premier domaine, le domaine économico-techno-scientifique, structuré intérieurement par l’opposition entre le possible et l’impossible.
Laissé à sa seule spontanéité, il vérifierait ce que le biologiste Jacques Tesmare appelle ” l’uniquematie de l’univers technique “, dont le principe est que tout le possible sera fait, à la condition que l’anarchie s’installe. Or le possible devient aujourd’hui singulièrement effrayant. Il est donc nécessaire de limiter cet ordre techno-scientifique, et de le limiter de l’extérieur, puisqu’il est incapable de se limiter lui-même.

2. L’ordre politique et juridique
J’introduis donc un deuxième ordre, l’ordre de la loi et de la justice, structuré intérieurement par l’opposition du légal et de l’illégal.
Il est lui aussi incapable de se limiter ; et cela est nécessaire pour deux raisons :
- une raison individuelle : un individu qui respecterait scrupuleusement la légalité du pays dans lequel il se trouve, mais s’en contenterait, pourrait parfaitement mentir, faire preuve d’égoïsme, et de méchanceté. Nous n’avons rien dans cet ordre ni dans le premier pour échapper à ce spectre du ” salaud ” légaliste, et peut-être aussi scientifiquement compétent.
- une raison collective : il y a quelques années, en licence à la Sorbonne, j’ai proposé comme sujet de dissertation de philosophie politique ” le peuple a-t-il tous les droits ? “. La quasi-totalité des étudiants ont répondu qu’en démocratie, le peuple est souverain, et qu’il a donc tous les droits, puisque c’est lui qui fait le droit. La conclusion logique de cette position est que le peuple a le droit de prendre des mesures antidémocratiques. On aboutit ici au spectre du peuple qui aurait tous les droits.

3. L’ordre de la morale
Le domaine qui vient limiter celui de la politique et de la justice est celui de la morale, structuré intérieurement par l’opposition du bien et du mal, du devoir et de l’interdit.
Il semble que la morale n’a pas à être limitée : comment pourrait-on être trop moral ? Mais elle doit être complétée, car elle est insuffisante. Un individu qui ferait toujours son devoir, et seulement son devoir, serait un pharisien, il lui manque une dimension peut-être essentielle : l’amour.

4. L’ordre de l ‘amour
D’où un quatrième ordre : l’ordre éthique, l’ordre de l’amour, qui ne limite pas à l’ordre de la morale, mais le complète, l’ouvre par en haut. J’appelle morale ce qu’on fait par devoir, et éthique ce qu’on fait par amour.
Je ne vois pas bien ce qu’on pourrait mettre au-dessus de l’amour. Un croyant pourrait envisager un cinquième ordre, l’ordre du divin, qui assurerait la cohésion de l’ensemble. Mais la foi est une possibilité que je ne peux pas faire mienne, et qui ne me manque pas vraiment, car l’amour infini n’est pas à craindre, pour deux raisons : on ne pourrait rien nous souhaiter de meilleur, et ce n’est pas notre principale menace.
Prétendre que le capitalisme est moral serait donc prétendre que le premier ordre serait soumis au troisième, ce qui me paraît exclu par la structuration interne de chacun de ces ordres : le possible et l’impossible n’ont que faire du bien et du mal. Imaginez la réaction d’un physicien qui vous expliquerait la grande équation d’Einstein, E=mc2, et à qui l’un d’entre vous objecterait que cela n’est pas très moral puisque cela fait exploser des bombes atomiques : il répondrait que vous ne parlez pas de la même chose.
Dans l’ordre économico-techno-scientifique, rien n’est jamais moral. Rien n’est non plus immoral, car pour être moral, il faut pouvoir être immoral. Tout y est amoral, ce qui signifie que la morale est privée de toute pertinence pour expliquer un processus qui se déroule dans ce premier ordre.
A la question : le capitalisme est-il moral ? Je réponds donc évidemment non : il est radicalement et définitivement amoral. Si nous voulons qu’il y ait une morale dans une société capitaliste, cette morale doit venir d’ailleurs que du marché.

III. Les dangers de la confusion des ordres

Pascal appelle ridicule ce qui manifeste une confusion des ordres, et tyrannie le ridicule arrivé au pouvoir, le désordre érigé en système de gouvernement.
Deux tyrannies nous menacent particulièrement aujourd’hui : la barbarie et l’angélisme. J’appelle barbarie la tyrannie des ordres inférieurs, qui prétend soumettre le plus haut au plus bas.
- La barbarie technocratique soumet l’ordre de la politique et du droit à l’ordre des sciences et de l’économie ; elle existe sous deux formes : la tyrannie libérale, la tyrannie des marchés.
- La barbarie politique soumet l’ordre de la morale à celui de la politique. ; là encore, deux écoles : la barbarie totalitaire, la barbarie démocratique, qui consiste à croire que tout ce qui est légal est nécessairement moral.
L’angélisme, lui, est le symétrique de la barbarie, puisque c’est une tyrannie des ordres supérieurs, qui prétend annuler le plus bas au nom du plus haut :
- L’angélisme politique et juridique prétend annuler les contraintes de l’ordre économico-techno-scientifique au nom de la politique et du droit. Il prend concrètement la forme du volontarisme.
- L’angélisme moral prétend annuler les contraintes du politique au nom de la morale. C’est ce que Laurent Joffin appelait il y a quelques années dans Libération ” la génération morale ” : contre la misère, les restaurants du cœur ; contre la guerre, l’action humanitaire, Médecins sans frontières. Pour l’intégration des immigrés, SOS Racisme. Des problèmes politiques se trouvent transformés en problèmes moraux, ce qui est la meilleure façon de ne jamais les résoudre.
- L’angélisme éthique prétend annuler les contraintes de la morale voire des trois premiers ordres au nom de l’ordre de l’amour. C’est par exemple l’idéologie Peace and Love des années 70.
La difficulté est que nous nous situons tous dans ces quatre ordres en même temps. Ils s’avèrent rapidement divergents, car ils sont soumis à des principes de structuration interne différents. Lequel de ces quatre ordres faut-il alors décider de privilégier ?
Apparaît à ce moment la notion de responsabilité. Faire preuve de responsabilité, c’est assumer le pouvoir qui est le sien, dans les quatre ordres, sans les confondre, sans les réduire tous à un seul, et choisir au cas par cas celui auquel on décide de se soumettre en dernier lieu, car on ne peut pas poser de règle générale. Seuls les niais et les saints choisissent de se soumettre toujours à l’ordre de l’amour, tandis que celui qui choisirait définitivement le premier ordre serait un ” salaud ” compétent et performant.
Cette responsabilité ne peut être qu’individuelle. Je ne vois pas de sens à parler d’éthique de l’entreprise : une entreprise n’a pas de morale, elle n’a que des intérêts et des contraintes. Mais c’est précisément parce qu’il n’y a pas de morale de l’entreprise qu’il doit y avoir une morale dans l’entreprise, par la médiation des seuls qui puissent être moraux, les individus qui y travaillent, et particulièrement ses dirigeants.

IV. La hiérarchie des quatre ordres

Je distingue la primauté, c’est-à-dire ce qui vaut le plus, subjectivement, pour l’individu, et le primat, c’est-à-dire ce qui est important, objectivement, pour le groupe. Ce qui vaut le plus pour les individus n’est jamais ce qui est le plus important pour les groupes.
Nous avons ici affaire non à une hiérarchie, mais à deux hiérarchies croisées : la hiérarchie ascendante des primautés, et l’enchaînement descendant des primats.
- Primauté de l’amour, primat de l’argent : les individus affirment généralement la primauté de l’amour ; mais une entreprise serait affectée bien moins gravement par une disparition de l’amour que par une disparition de l’argent.
- Primauté de la politique, mais primat de l’économie et des sciences. Il ne resterait rien de notre démocratie si toutes les infrastructures économiques et techniques disparaissaient.
- Primauté de la morale, primat de la politique : pour l’individu, mieux vaut perdre les élections que perdre son âme ; mais pour le groupe, à l’état de nature, en l’absence de construction politique, il n’y aurait pas de morale.
- Primauté encore de l’amour, mais primat de la morale : Freud a montré que sans morale, il n’y aurait pas d’amour, mais seulement la pulsion et le désir

Dans La Pesanteur et la grâce, Simone Weil appelle « pesanteur » tout ce qui descend et fait descendre, et « grâce » tout ce qui monte et fait monter. On pourrait dire que les groupes sont toujours soumis à la pesanteur ; ils tendent à privilégier légitimement ce qui pour eux est objectivement le plus important. Dans un groupe, la morale tend à se dégrader en morale, la morale en politique, et la politique en technique, en économie, en gestion. Et seuls les individus possèdent la capacité à remonter des contraintes économiques, techniques et scientifiques à la politique.
Le terme de grâce est un peu trop religieux pour que je puisse le faire absolument mien, mais je dirai que pour remonter cette pente sur laquelle les groupes autrement ne cessent de nous entraîner, je ne vois que trois choses : l’amour, la lucidité, et le courage.

 

Histoire d’un bon bramin , Voltaire, 1759

“Je rencontrai, dans mes voyages, un vieux bramin, homme fort sage, plein d’esprit et très savant; de plus, il était riche, et, partant, il en était plus sage encore; car, ne manquant de rien, il n’avait besoin de tromper personne. Sa famille était très bien gouvernée par trois belles femmes qui s’étudiaient à lui plaire; et, quand il ne s’amusait pas avec ses femmes, il s’occupait à philosopher. Près de sa maison, qui était belle, ornée et accompagnée de jardins charmants, demeurait une vieille Indienne, bigote, imbécile et assez pauvre. Le bramin me dit un jour: « Je voudrais n’être jamais né. » Je lui demandai pourquoi; il me répondit: « J’étudie depuis quarante ans, ce sont quarante années de perdues; j’enseigne les autres, et j’ignore tout: cet état porte dans mon âme tant d’humiliation et de dégoût, que la vie m’est insupportable. Je suis né, je vis dans le temps, et je ne sais pas ce que c’est que le temps: je me trouve dans un point entre deux éternités, comme disent nos sages, et je n’ai nulle idée de l’éternité: je suis composé de matière; je pense, je n’ai jamais pu m’instruire de ce qui produit la pensée: j’ignore si mon entendement est en moi une simple faculté, comme celle de marcher, de digérer, et si je pense avec ma tête comme je prends avec mes mains. Non seulement le principe de ma pensée m’est inconnu, mais le principe de mes mouvements m’est également caché: je ne sais pourquoi j’existe; cependant on me fait chaque jour des questions sur tous ces points: il faut répondre; je n’ai rien de bon à dire; je parle beaucoup, et je demeure confus et honteux de moi-même après avoir parlé. « C’est bien pis quand on me demande si Brama a été produit par Vitsnou ou s’ils sont tous deux éternels. Dieu m’est témoin que je n’en sais pas un mot, et il y paraît bien à mes réponses. « Ah! mon révérend père, me dit-on, apprenez-nous comment le mal inonde toute la terre. » Je suis aussi en peine que ceux qui me font cette question; je leur dis quelquefois que tout est le mieux du monde; mais ceux qui ont été ruinés et mutilés à la guerre n’en croient rien, ni moi non plus: je me retire chez moi accablé de ma curiosité et de mon ignorance. Je lis nos anciens livres, et ils redoublent mes ténèbres. Je parle à mes compagnons: les uns me répondent qu’il faut jouir de la vie et se moquer des hommes; les autres croient savoir quelque chose, et se perdent dans des idées extravagantes: tout augmente le sentiment douloureux que j’éprouve. Je suis prêt quelquefois de tomber dans le désespoir, quand je songe qu’après toutes mes recherches, je ne sais ni d’où je viens, ni ce que je suis, ni où j’irai, ni ce que je deviendrai. » L’état de ce bonhomme me fit une vraie peine: personne n’était ni plus raisonnable, ni de meilleure foi que lui. Je conçus que, plus il avait de lumières dans son entendement et de sensibilité dans son coeur, plus il était malheureux.
Je vis, le même jour, la vieille femme qui demeurait dans son voisinage; je lui demandai si elle avait jamais été affligée de ne savoir pas comment son âme était faite. Elle ne comprit seulement pas ma question: elle n’avait jamais réfléchi un seul moment de sa vie sur un seul des points qui tourmentaient le bramin; elle croyait aux métamorphoses de Vitsnou de tout son coeur, et, pourvu qu’elle pût avoir quelquefois de l’eau du Gange pour se laver, elle se croyait la plus heureuse des femmes. Frappé du bonheur de cette pauvre créature, je revins à mon philosophe, et je lui dis: « N’êtes-vous pas honteux d’être malheureux dans le temps qu’à votre porte il y a un vieil automate qui ne pense à rien et qui vit content? – Vous avez raison, me répondit-il; je me suis dit cent fois que je serais heureux si j’étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d’un tel bonheur. » Cette réponse de mon bramin me fit une plus grande impression que tout le reste: je m’examinai moi-même, et je vis qu’en effet je n’aurais pas voulu être heureux à condition d’être imbécile.
Je proposai la chose à des philosophes, et ils furent de mon avis. « Il y a pourtant, disais-je, une furieuse contradiction dans cette manière de penser; car, enfin, de quoi s’agit-il? d’être heureux. Qu’importe d’avoir de l’esprit ou d’être sot? Il y a bien plus: ceux qui sont contents de leur être sont bien sûrs d’être contents; ceux qui raisonnent ne sont pas si sûrs de bien raisonner. Il est donc clair, disais-je, qu’il faudrait choisir de n’avoir pas le sens commun, pour peu que ce sens commun contribue à notre mal-être. » Tout le monde fut de mon avis; et cependant je ne trouvai personne qui voulût accepter le marché de devenir imbécile pour devenir content. De là je conclus que, si nous faisons cas du bonheur, nous faisons encore plus cas de la raison.
Mais, après y avoir réfléchi, il paraît que de préférer la raison à la félicité, c’est être très insensé. Comment donc cette contradiction peut-elle s’expliquer? Comme toutes les autres. Il y a là de quoi parler beaucoup.”

Pour sauver Willy !

Aimer les animaux, c’est une chose mais compassion, émotion, passion ne sont pas raison!

Ce n’est pas parce que les animaux peuvent avoir pour nous une valeur affective, esthétique ou même écologique ( ils ont leur place dans le grand cycle de la vie ! ) que l’on peut pour autant leur accorder une valeur absolue, semblable à celle que nous attribuons aux hommes et qui fait qu’on se doit de les respecter par delà la diversité des cultures!

Que l’on accorde ou pas la capacité de parler aux animaux ( voir dans la catégorie films et vidéo, l’histoire de Kanzi!), ils font couler beaucoup d’encre!

Voici une sélection de 2 ouvrages dignes d’intérêt et sérieux sur l’animalité et sa frontière (?) avec l’humanité.

1. Après Le silence des bêtes, (oeuvre fondamentale), Elisabeth de Fontenay prend ici encore fait et cause pour les animaux

2. vient de paraître, en 2008!

 

Les animaux ont-ils des droits ? Avons-nous des devoirs envers eux ? Dans quelle mesure peut-on les tuer pour se nourrir, se divertir, faire de la recherche, enseigner, faire la guerre ? En quoi l’ élevage industriel est-il problématique ? Pourquoi le foie gras est-il interdit dans certains États ? Quels sont les enjeux éthiques des animaux transgéniques ? Faut-il abolir la corrida, la chasse aux phoques, l’utilisation d’animaux sauvages dans les cirques ? Voici quelques-unes des questions soulevées par l’ évolution des rapports entre l’homme et l’animal et ce livre de Vilmer. 

L’auteur de la préface est, lui, une des figures d’une écologie extensive, sur les pas de l’anglais Bentham  au XIXème siècle, qui ne se contente pas d’une écologique inclusive anthropocentrée qui en appelle au respect des générations futures humaines , comme Hans Jonas avec son principe de responsabilité. Même si on y insiste sur le développement durable et se pose comme défenseurs de la nature, on ne la préserve que comme moyen, seul l’home vaut en lui-même et se doit d’être respecté comme “sujet”, comme “fin en soi” , selon l’expression de Kant !

 

Peter Albert David Singer est un philosophe australien né le 6 juillet 1946.

Son livre La Libération animale  (1975, 2d édition en 1990 ; traduction française, Grasset, 1993) a influencé les mouvements modernes de protection des animaux. Dans son ouvrage, il argumente contre le spécisme : la discrimination entre les êtres sur la seule base de leur appartenance d’espèce, presque toujours en pratique en faveur des membres de l’espèce humaine et en défaveur des animaux non humains. L’idée est que tous les êtres capables de souffrir ou d’éprouver du plaisir (êtres sensibles) doivent être considérés comme moralement égaux, en ce sens que leurs intérêts doivent être pris en compte de manière égale. Il conclut en particulier que le fait d’utiliser des animaux pour se nourrir est injustifié car cela entraîne une souffrance disproportionnée par rapport aux bienfaits que les humains tirent de cette consommation ; et qu’il est donc moralement obligatoire de s’abstenir de manger la chair des animaux (végétarisme), voire tous les produits de leur exploitation (végétalisme).

Platon et ses dialogues

  Platon, c’est sans doute le premier philosophe dont on va vous parler! Et de fait, c’est le premier, si on voit en Socrate, le père de la philosophie occidentale.

Vous connaissez Socrate, son procès et sa mort.

En 399, Anytos, Lychon et Mélétos accusent Socrate de corruption de la jeunesse et surtout d’impiété.

D’impiété, c’est-à-dire de non-respect de la religion officielle et des Dieux de l’Olympe alors vénérés. Et cela  à cause de son “daïmon”. Le “daïmon”, c’est en réalité la conscience morale de Socrate, une sorte de voix de la conscience qui lui dit de ne pas faire certaines choses, de ne pas dépasser certaines limites. Mais certains ont voulu y voir une sorte d’oracle privé, une sorte de Dieu personnel. Socrate adorerait donc un autre Dieu que ceux de la Cité.

Socrate est alors assigné pour un procès publique, c’est la Cité d’Athènes contre Socrate.

Socrate n’a jamais rien écrit, mais son disciple Platon a retranscrit dans des dialogues ( réels ou fictifs) les paroles et/ou  la philosophie de son maître.

5 de ces dialogues concernent ce procès:

  1. le Théetète  sur le savoir qui se clôt sur le départ de Socrate pour le Portique Royal. ( Le portique royal était un lieu de greffe, c’est là où on allait déposer plainte, mais c’est là aussi que l’accusé pouvait démontrer à l’Archonte roi que ce procès n’a pas lieu d’être, que l’ouvrir ne serait que calomnie)

  2. l’ Euthyphron sur la piété qui se déroule devant le fameux portique où Socrate croise Euthyphron, un devin venu porter plainte contre son père pour un meurtre involontaire: il a laissé mourir de faim et de soif dans sa cave un journalier qui, ivre, avait tué un de ses domestiques de la maison. Il avait enfermé ce journalier à la cave pour aller consulter l’exégète, pour avoir de lui la marche à ce genre de situation sans commettre d’impiété. C’est en voulant bien faire intentionnellement qu’il fait malgré lui le mal !

  3. L’apologie de Socrate qui est la défense de Socrate faite par lui-même lors de son procès. Déclaré coupable, Socrate proposera comme punition d’être nourri au prytanée ( c’est-à-dire être nourri et blanchi par la Cité, comme l’étaient les vainqueurs aux jeux olympiques!). Peu convaincus par cette proposition, les juges le condamneront à boire la cigüe, un poison mortel.

  4. Le Criton sur le devoir qui se déroule en prison. Ses amis le poussent à s’évader. Socrate refuse. C’est par son obéissance ( et non sa désobéissance comme Antigone!) qu’il montrera l’injustice des lois qui pourtant devraient incarner le juste et par là imposent un respect inconditionnel.

  5. Le Phédon sur l’âme qui décrit l’état d’esprit de Socrate au moment de sa mort, moment où son âme va être libéré de la “prison” qu’est le corps! D’où les derniers mots de Socrate: ” ce que vous ensevelissez, ce ne sera que mon corps. Criton, nous devons un coq à Esculape” Esculape n’est autre que le dieu de la médecine.

Tous ces dialogues sont trés intéressants mais Euthyphron est savoureux car :

- Socrate a vraiment face à lui un de ces plus piètres adversaires aussi maladroit et ignorant que prétentieux

- on y voit clairement à l’oeuvre la célèbre “maïeutique” de Socrate, l’art d’accoucher les esprits de leur ignorance ignorée , puis du désir de savoir et parfois d’un savoir non su ( théorie de la réminiscence)…

- il y a une claire définition de ce qu’est une claire définition, passage trés utile pour définir ensuite les mots d’un sujet de dissert par exemple

Un dialogue accessible pour découvrir Platon et définir la vraie piété, qui n’est pas nécessairement d’être au premier rang à l’église, à la mosquée ou au temple !!!