Claude Lévi-Strauss aura 100 ans cette année !
Max Ernst
Thèmes majeurs :
Nature et culture
“La nature c’est tout ce qui est en nous par hérédité biologique ; la culture, c’est au contraire, tout ce que nous tenons de la tradition externe.” Le point d’articulation entre nature et culture serait la règle de l’interdit de l”inceste qui est relative (se manifeste de manière différente selon le degré de parenté) , mais aussi universelle (présente dans toute société)
Cette règle est comme le négatif (au sens photographique) de l’échange (le don d’une femme de sa famille en échange d’une autre) sans lequel la société n’existerait pas.
Il existe bien une diversité des cultures mais aucune distinction qui rejetterait certaines formes vers une nature primitive : Lévi-Strauss permet de condamner l‘ethnocentrisme, forme insidieuse de racisme qui affirme la supériorité d’une culture sur une autre. La pensée sauvage, pour reprendre un titre de son oeuvre, n’est pas primitive au sens de l’élémentaire et de l’irrationnel, mais différente de la nôtre.
Aucune analyse réelle ne permet de saisir le point du passage entre les faits de nature et les faits de culture, et le mécanisme de leur articulation. Mais la discussion ne nous a pas seulement apporté ce résultat négatif, elle nous a fourni, avec la présence ou l’absence de la règle dans les comportements soustraits aux déterminations instinctives, le critérium le plus valable des attitudes sociales. Partout où la règle se manifeste, nous savons avec certitude être à l’age de la culture. Symétriquement, il est aisé de reconnaître dans l’universel le critérium de la nature. Car ce qui est constant chez tous les hommes échappe nécessairement au domaine des coutumes, des techniques et des institutions par lesquelles leurs groupes se différencient et s’opposent. À défaut d’analyse réelle, le double critérium de la norme et de l’universalité apporte le principe d’une analyse idéale, qui peut permettre – au moins dans certains cas et dans de certaines limites – d’isoler les éléments naturels des éléments culturels qui interviennent dans les synthèses de l’ordre le plus complexe. Posons donc que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier.Les Structures élémentaires de la parenté,
P.U.F. 1949, p. 8-9.
Sciences humaines (ethnologie)
Cette diversité des cultures peut être observée et étudiée, c’est le travail de terrain de l’ethnographe, mais elle permet aussi d’élaborer une théorie, au delà de la relativité, de toute société en général. Un modèle universel nous permet de comprendre le fonctionnement de toute société : il consiste à dégager des structures fondamentales de l’organisation sociale.
Lévi-Strauss va s’inspirer de la linguistique de Ferdinand De Saussure (voir cours le langage) qui avait dégagé des structures, malgré la diversité des langues, en définissant le langage comme “un système de signes”. Cette approche structurale permet d’affirmer qu’une société, comme une langue n’est pas un ensemble d’éléments isolés mais de relations qui ont une certaine logique interne. Il y a une cohérence entre les membres d’une société, même si ses acteurs n’en sont pas toujours conscients.
L’objet des sciences humaines n’est pas l’homme mais des systèmes culturels : “Nous croyons que le but dernier des sciences humaines n’est pas de constituer l’homme, mais de le dissoudre.” Le structuralisme vise à dénoncer un certain humanisme (celui de Descartes en particulier qui détermine le choix de la pensée occidentale : “se rendre maître et possesseur de la nature”). Supposer l’homme seigneur du vivant par ses choix scientifiques et techniques, c’est l’origine de l’ethnocentrisme et de toutes ses dérives (colonialisme, génocides, destruction même de la nature…)
| L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés jans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. “Habitudes de sauvages cela n’est pas de chez nous “, ” on ne devrait pas permettre cela “, etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire ” de la forêt “, évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit. [...] Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était ou non, sujet à la putréfaction.Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d’autres formes) : c’est dans la mesure même où l’on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l’on s’identifie le plus complètement avec celles qu’on essaye de nier. En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus “sauvages” ou ” barbares ” de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.Race et Histoire, Unesco, 1952, pp. 19 sq. |
Histoire
Il s’agit de relativiser l’histoire de l’occident en montrant que l’histoire cumulative n’est ni le privilège d’une seule région du globe, ni d’une époque (la modernité). il faut penser l’histoire à l’échelle de l’humanité sans prendre comme critère le progrès technique (le faux évolutionnisme). Aujourd’hui le relativisme culturel est plus largement admis, mais il faut se replacer dans le contexte des premières exploration des peuples dits “primitifs” pour comprendre l’enjeu de cette notion d’histoire. Des peuples sans écriture ou sans machinisme étaient considérés comme hors de l’histoire et dotés d’un système de pensée archaïque. L’ethnologue insiste sur le fait que les sociétés ne se développent pas selon un progrès continu et homogène. Toute race a une histoire ou plus, la race la race est l’histoire.
Encore une fois, tout cela ne vise pas à nier la réalité d’un progrès de l’humanité, mais nous invite à le concevoir avec plus de prudence. Le développement des connaissances préhistoriques et archéologiques tend à étaler dans l’espace des formes de civilisation que nous étions portés à imaginer comme échelonnées dans le temps. Cela signifie deux choses: d’abord que le “progrès” (si ce terme convient encore pour désigner une réalité différente de celle à laquelle on l’avait d’abord appliqué) n’est ni nécessaire, ni continu; il procède par sauts, par bonds, ou, comme diraient les biologistes, par mutations. Ces sauts et ces bonds ne consistent pas à aller toujours plus loin dans la même direction; ils s’accompagnent de changements d’orientation, un peu à la manière du cavalier des échecs qui a toujours à sa disposition plusieurs progressions mais jamais dans le même sens. L’humanité en progrès ne ressemble guère à un personnage gravissant un escalier, ajoutant par chacun de ses mouvements une marche nouvelle à toutes celles dont la conquête lui est acquise; elle évoque plutôt le joueur dont la chance est répartie sur plusieurs dés et qui, chaque fois qu’il les jette, les voit s’éparpiller sur le tapis, amenant autant de comptes différents. Ce que l’on gagne sur l’un, on est toujours exposé à le perdre sur l’autre, et c’est seulement de temps à autre que l’histoire est cumulative, c’est-à -dire que les comptes s’additionnent pour former une combinaison favorable.
Race et histoire, ch. 5, Gonthier, 1952, pp. 38-39
Art
L’homme est un animal symbolique c’est-à -dire capable de donner du sens dès l’apparition du langage, capable d’échanger par des paroles, des actes, des signes multiples un ensemble de significations. Mais il y a toujours un surplus de significations qui ne se dit pas par le seul code de la parole (des “signifiants flottants”) ; cet excès de signifiant est, dit Lévi-Strauss, “le gage de tout art, de toute poésie, toute invention mythique et esthétique”
En ce sens, on pourrait discuter du fait que l’art appartient à la sphère de l’échange (objet de réception et de demande), en tant que forme de culture. Mais sans doute l’art excède -t-il la définition d’un système de signes qui articulent un sens. L’art n’est pas un langage… Laissons tout de même la parole à Claude Lévi-Strauss pour comprendre sa volonté de construire un système conceptuel colossal par un travail minutieux d’élaboration des oeuvres d’art mythes, de l’histoire, des récits littéraires et de tous les signes anthropologiques qui relèvent d’une humanité commune.
«Parvenu au soir de ma carrière, la dernière image que me laissent les mythes et, à travers eux, ce mythe suprême que raconte l’histoire de l’humanité , l’histoire aussi de l’univers au sein de laquelle l’autre se déroule, rejoint donc l’intuition qui (…) me faisait rechercher dans les phases d’un coucher de soleil (…) le modèle des faits que j’allais étudier plus tard et des problèmes qu’il me faudrait résoudre sur la mythologie: vaste et complexe édifice, lui aussi irisé de mille teintes, qui se déploie sous le regard de l’analyste, s’épanouit lentement et se referme pour s’abîmer au loin comme s’il n’avait jamais existé. Cette image n’est-elle pas celle de l’humanité même et, par delà l’humanité, de toutes les manifestations de la vie: oiseaux, papillons, coquillages et autres animaux, plantes avec leurs fleurs, dont l’évolution développe et diversifie les formes, mais toujours pour qu’elles s’abolissent et qu’à la fin, de la nature de la vie de l’homme, de tous ces ouvrages subtils et raffinés que sont les langues, les institutions sociales, les coutumes, les chefs-d’oeuvre de l’art et les mythes, quand ils auront tiré leurs derniers feux d’artifice, rien ne subsiste?»
Mythologiques, L’homme Nu
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