Collection Lambert, Douglas Gordon

Correction du bac blanc : sujet LA QUESTION « QUI SUIS-JE ? »

ADMET-ELLE UNE RÉPONSE EXACTE ?

Lire le sujet et définir les mots clefs.

Éviter de répondre, surtout en déclinant son identité, montrer au contraire que toutes les qualités qui me sont attribuées par moi-même ou par autrui, en privé ou en public, ne suffisent pas à me définir, à dire qui je suis. Ne pas confondre la question qui suis je ? avec que suis je ? qui porte sur l’existence du sujet. La question ne se résume pas non plus à la définition de la nature de l’homme, qu’est-ce que je suis en tant qu’ homme, mais quelle personne suis-je, quel sujet s’exprime quand je dis « je suis » ? La question concerne non seulement la conscience de soi, mais aussi la connaissance de soi.

Pourquoi cette question « qui suis je » pose-t-elle problème, non pas en elle-même mais si l’on demande si elle admet une réponse exacte ?

Une réponse exacte (latin exigere = mesurer, achever, mener à terme) signifie

- que l’on peut donner de manière précise, intégrale, sans conteste ; elle s’oppose à l’à peu près, l’approximatif ou le vraisemblable

- une réponse juste (sens de la justesse), vraie, qui s’oppose au faux, à l’erreur ou à l’illusion.

On peut opposer sur plusieurs points:

La question qui suis je?…

- Elle amène une réponse subjective, arbitraire ou plusieurs réponses contradictoires, changeantes : « on ne peut pas être à la fois au balcon et se regarder passer dans la rue » dit A. Comte

- Il y a une part en nous qui nous échappe : c’est l‘inconscient psychique (cf textes de Freud, les données lacunaires de la conscience, l’homme n’est pas maître de sa propre maison…)

- C’est une question réflexive, qui renvoie au sujet qui connait, à la connaissance de soi sans objet d’étude autre que soi-même.

- Je ne dis pas qui je suis en donnant une liste d’attributs, des qualités sensibles ou morales (Cf. texte de Pascal « qu’est-ce que le moi ?)

… Une réponse exacte.

- C’est une réponse unique et détaillée

- C’est une réponse sur le modèle de la démonstration mathématique : qui peut être argumentée selon les règles de la logique (cf. modèle de la résolution d’un problème dans les sciences justement appelées « exactes » pour les différencier des sciences humaines).

- Une réponse exacte à une question suppose l‘objectivité, c’est-à-dire ce qui est à étudier doit être selon l’étymologie, placé, jeté (jectum) devant nous (ob), à distance de notre esprit connaissant.

- Le « je » est à la fois sujet et objet de l’étude, et même à considérer que je suis le mieux placé pour savoir qui je suis », il y a confusion.

Le sujet est difficile à connaitre d’une part, et d’autre part on ne peux pas mener l’analyse à son terme car il y a confusion entre le sujet connaissant et l’objet à connaitre dans la question qui suis-je ?

On arrive au problème du sujet :

La question qui suis-je est une question philosophique, ou du domaine des sciences humaines ,elle concerne le sujet. La réflexion que suscite cette question ne peut être menée à bien dans le cadre des sciences exactes, elle n’admet pas UNE réponse exacte dans la mesure où elle est une question réflexive et subjective. Cela ne veut pas dire que cette question ne mérite pas que l’on s’y attarde… Cette question a une valeur malgré l’absence de certitude.

L’enjeu est le domaine de la connaissance (science, vérité) et de l’anthropologie ; il concerne aussi les sciences humaines en général.

Plan possible :

  1. Les difficultés de répondre de manière exacte à la question qui suis – je ?
  • Le problème de l’introspection et de la rétrospection (au présent et dans le temps)
  • Le caractère irréductible de la subjectivité
  • La part d’inconscient en moi
  1. 2.L’intérêt de cette question au delà de l’exactitude.
  • Valeur de la connaissance de soi, fondement des autres connaissances
  • Donner un sens à sa vie et non des réponses (« C’est le problème philosophique vraiment sérieux  » pour Camus)
  • L’engagement moral : l’action, autrui, l’urgence des réponses n’exige pas l’exactitude mais « nous ne pouvons pas rester irrésolus » (Descartes)

Conclusion :

La question « qui suis-je  ? « n’admet pas une, ni même plusieurs réponses qui soient exactes. Les tentatives pour répondre à l’injonction adressée à Socrate par Apollon ‘ »connais toi toi même ») sont illusoires si l’on entend par connaissance de soi une connaissance précise, rationnelle et absolue sur le modèle de la vérité scientifique. Cependant, la subjectivité qui nous définit s’exprime comme action et permet de donner du sens à notre existence et de nous engager dans notre vie personnelle, irréductible à toute détermination exacte. La question est de la plus haute importance malgré l’absence de certitude et de caractère définitif qui ôterait sa valeur au sens de la vie.

Textes pour nourrir la réflexion :

« Puis, examinant avec attention ce que j’étais, et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps et qu’il n’y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n’étais point, et qu’au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j’étais, au lieu que, si j’eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j’avais jamais imaginé eût été vrai, je n’avais aucune raison de croire que j’eusse été, je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est ».

DESCARTES Discours de la Méthode, IVe partie.

« Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.
Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées. »

Pensées, BLAISE PASCAL

« Il y a certains philosophes qui imaginent que nous avons à tout moment la conscience intime de ce que nous appelons notre moi ; que nous sentons son existence et sa continuité d’existence ; et que nous sommes certains, plus que par l’évidence d’une démonstration, de son identité et de sa simplicité parfaites. Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment sans une perception et je ne peux rien observer que la perception. Quand mes perceptions sont écartées pour un temps, comme par un sommeil tranquille, aussi longtemps, je n’ai plus conscience de moi et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort et que je ne puisse ni penser ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, je serais entièrement annihilé et je ne conçois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait néant. Si quelqu’un pense, après une réflexion sérieuse et impartiale, qu’il a, de lui-même, une connaissance différente, il me faut l’avouer, je ne peux raisonner plus longtemps avec lui ».

DAVID HUME, Traité de la nature humaine, trad. A. Leroy, t. I, Aubier-Montaigne, 1968, pp. 342-344..


« Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, ie, un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise; et ceci, même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’ a dans sa pensée; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas en un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement. Il faut remarquer que l’enfant, qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.); et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant, il ne faisait que se sentir; maintenant, il se pense. »

KANT, Anthropologie du point de vue pragmatique, I, 1.

« Sur quoi repose l’identité de la personne? Non pas sur la matière du corps : celle-ci se renouvelle au bout de quelques années. Non plus sur la forme de ce corps elle change dans son ensemble et dans ses diverses parties, sauf toutefois dans l’expression du regard; c’est au regard qu’après un grand nombre d’années même on peut reconnaître une personne. Preuve que, malgré toutes les modifications que le temps provoque dans l’homme, quelque chose en lui reste immuable, et nous permet ainsi, a après un très long intervalle même, de le reconnaître et le retrouver intact. C’est ce que nous observons également en nous-mêmes nous avons beau vieillir, dans notre for intérieur nous nous sentons toujours le même que nous étions dans notre jeunesse, dans notre enfance même. Cet élément immuable, qui demeure toujours identique à soi sans jamais vieillir, c’est précisément le noyau de notre être qui n’est pas dans le temps. – On admet généralement que l’identité de la personne repose sur celle de la conscience. Si on entend uniquement par cette dernière le souvenir coordonné du cours de notre vie, elle ne suffit pas à expliquer l’autre. Sans doute nous savons un peu plus de notre vie passée que d’un roman lu autrefois; mais ce que nous en savons est pourtant peu de chose. Les événements principaux, les scènes intéressantes se sont gravés dans la mémoire; quant au reste, pour un événement retenu, mille autres sont tombés dans oubli. Plus nous vieillissons, et plus les faits de notre vie passent sans laisser de trace. Un âge très avancé, une maladie, une lésion du cerveau, la folie peuvent nous priver complètement de mémoire. Mais l’identité de la personne ne s’est pas perdue avec cet évanouissement progressif du souvenir. Elle repose sur la volonté identique, et sur le caractère immuable que celle-ci présente. C’est cette même volonté qui confère sa persistance à l’expression du regard. L’homme se trouve dans le coeur, non dans la tête. Sans doute, par suite de nos relations avec le dehors, nous sommes habitués à considérer comme notre moi véritable le sujet de la connaissance, le moi connaissant, qui s’alanguit le soir, s’évanouit dans le sommeil, pour briller le lendemain, avec des forces renouvelées, d’un plus vif éclat. Mais ce moi là n’est qu’une simple fonction du cerveau et non notre moi véritable. Celui-ci, ce noyau de notre être, c’est ce qui est caché derrière l’autre ».

SCHOPENHAUER, Le Monde comme volonté et comme représentation,   P.U.F. p.943-944..

Textes à puiser dans le cours de cette année :

Platon, Descartes, Freud, A. Comte, Bachelard (sur la connaissance), Camus…


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