La Passion de Didon

Didon confie à sa soeur Anne son amour pour Enée, Cette dernière l’encourage à accepter l’amour d’un homme envoyé par les dieux , dans l’intérêt de Carthage ; Didon veut cependant rester fidèle à son premier époux, Sichée. Une passion douloureuse et secrète l’obsède, elle va se livrer à des rites et des sacrifices pour rendre les dieux favorables à son projet. Cependant, la passion ne cesse de croître, la rendant malheureuse (infelix) et même démente (furens).

Chant IV, vers 68-89

Uritur infelix Dido, totaque uagatur
urbe furens, qualis coniecta cerua sagitta,

70 quam procul incautam nemora inter Cresia fixit
pastor agens telis, liquitque uolatile ferrum
nescius; illa fuga siluas saltusque peragrat
Dictaeos; haeret lateri letalis arundo.
Nunc media Aenean secum per moenia ducit,

75 Sidoniasque ostentat opes urbemque paratam;
incipit effari, mediaque in uoce resistit;
nunc eadem labente die conuiuia quaerit,
Iliacosque iterum demens audire labores
exposcit, pendetque iterum narrantis ab ore.

80 Post, ubi digressi, lumenque obscura uicissim
luna premit suadentque cadentia sidera somnos,
sola domo maeret uacua, stratisque relictis
incubat, illum absens absentem auditque uidetque;
aut gremio Ascanium, genitoris imagine capta,

85 detinet, infandum si fallere possit amorem.
Non coeptae adsurgunt turres, non arma iuuentus
exercet, portusue aut propugnacula bello
tuta parant; pendent opera interrupta, minaeque
murorum ingentes aequataque machina caelo.

extrait d’un tableau extrait de Filippo Falciatore (Naples 1728 – 1768),
La chasse royale de Didon et Énée


Aide pour l’explication :

Pour comprendre le personnage de Didon, comparer son destin à celui d’Ariane ou de Médée séduites et abandonnées par Thésée et Jason

Quel rôle jouent ces héroïnes dans la geste du héros qui débarque chez elles ?

Quels sont les motifs de la conduite d’Enée ?

Quels sont, pour Virgile, les « symptômes » de la passion amoureuse ?

Montrer les caractéristiques de la passion de Didon. Est-elle seulement une femme amoureuse ?

Quels traits de son caractère relève de sa fonction de reine ?

La mort de Didon

Pierre-Paul Rubens, La mort de Didon
huile sur toile 183 cm x 117 cm
© [Louvre.edu] –  Photo RMN

Enée a pris la mer, ses navires gagnent le large. Furieuse de douleur, la reine Didon fait installer un bûcher pour faire des sacrifices, d’où elle lance de terribles malédictions. Puis, dans un geste héroïque, elle se donne la mort.

Chant IV, vers 642, sq.

 » At trepida et coeptis immanibus effera Dido
sanguineam volvens aciem maculisque trementis
interfusa genas et pallida morte futura,
interiora domus inrumpit limina et altos
conscendit furibunda gradus ensemque recludit
Dardanium, non hos quaesitum munus in usus.
Hic, postquam Iliacas vestis notumque cubile
conspexit, paulum lacrimis et mente morata
incubuitque toro dixitque novissima verba :
<< Dulces exuviae, dum fata deusque sinebat,
accipite hanc animam meque his exsolvite curis,
Vixi et quem dederat cursum fortuna peregi,
et nunc magna mei sub terras ibit imago.
Urbem praeclaram statui, mea moenia vidi,
ulta virum poenas inimico a fratre recepi,
felix, heu nimium felix, si litora tantum
numquam Dardaniae tetigissent nostra carinae.

Dixit, et os impressa toro << Moriemur inultae,
sed moriamur >> ait. << Sic, sic iuvat ire sub umbras.
Hauriat hunc oculis ignem crudelis ab alto
Dardanus, et nostrae secum ferat omina mortis.>>
Dixerat, atque illam media inter talia ferro
conlapsam aspiciunt comites, ensemque cruore
spumantem sparsasque manus.

Éléments d’explication :

Enée  a du quitter Carthage, rappelé à sa mission qui est la fondation d’une ville nouvelle. Il n’a pas pris congé de Didon , cragnant sa colère et son desespoir. Celle-ci comprend ce départ et fait dresser un bûcher dans l’intention d’y brûler les armes (ensem dardanium), les vêtements (vestis Illiacas, dulces exuuiae) de celui qu’elle considère comme traite à son amour. Même les linges du lit (notum cubile) où les deux amants se sont unis devront être détruits par le feu.

Mais toute cette mise en scène, que Didon présente comme un sacrifice, n’a pour but que de tromper sa soeur et sa nourrice. Dans la fureur et la violence de sa passion, c’est à elle même qu’elle destine ce bûcher, desespérée, elle se porte le coup fatal avec l’épée du Dardanien.

Plan possible :

La mise en scène

  • La symbolique du lit : v.648 notum cubile, v.650 incubuit toro , v.659 os impressa toro : union et désunion des amants ; le décor est cependant dépouillé, c’est le vide laissé par l’amant infidèle
  • La solitude de Didon : elle s’adresse aux vêtements délaissés v. 651 dulces exuuviae, seules les servantes assistent à sa mort v. 664 comites

La violence des sentiments

  • L’effroi : v.642 trepida, effara, v.643sanguineam volvens aciem, v 644 maculisque trementis interfusa genas, v.646 furibunda
  • Le desespoir de l’abandon v. 644 et pallida morte futura. Une seule phrase pour la décrire v.642 – 647, ensuite style indirect ou direct, ce sont ses dernières paroles : consciente et volontaire elle se sacrifie en un seul geste sans hésitation ni compassion : une seule phrase pour évoquet ce geste v.663-665

Le tragique et l’héroïsme du geste

  • La résolution et la rapidité de son exécution v.642 coeptis immanibus, v. 647 non hos quaesitum munus in usus v. 645 interiora domus irumpit limina et altos conscendit, v. 650 incubuit toro.
  • Sang et fatalité. Le sang est présent du début à la fin de la scène : sanguineam volvens aciem et v. 665 ensemque cruore spumantem sparasque manus

Références :

  • « Le sentiment des beautés élevées de la poésie vint faire diversion à ces rêves océaniques, quand j’eus quelque temps ruminé (…)et Virgile. Le poëte latin, bien avant le fabuliste français, dont les enfants sont incapables, en général, de sentir la profondeur cachée sous la naïveté, et la science de style voilée par un naturel si rare et si exquis, le poëte latin, dis-je, en me parlant de passions épiques que je pressentais, sut le premier trouver le chemin de mon cœur et enflammer mon imagination naissante. Combien de fois, expliquant devant mon père le quatrième livre de l’Énéide, n’ai-je pas senti ma poitrine se gonfler, ma voix s’altérer et se briser!… Un jour, déjà troublé dès le début de ma traduction orale par le vers:«At regina gravi jamdudum saucia cura,» (…) j’arrivais tant bien que mal à la péripétie du drame; mais lorsque j’en fus à la scène où Didon expire sur son bûcher, entourée des présents que lui fit Énée, des armes du perfide, et versant sur ce lit, hélas! bien connu, les flots de son sang courroucé; obligé que j’étais de répéter les expressions désespérées de la mourante, trois fois se levant appuyée sur son coude et trois fois retombant, de décrire sa blessure et son mortel amour frémissant au fond de sa poitrine, et les cris de sa sœur, de sa nourrice, de ses femmes éperdues, et cette agonie pénible dont les dieux mêmes émus envoient »

HECTOR BERLIOZ, compositeur français du XIX° siècle ( a écrit un opéra, les Troyens)

  • Dans l’Opéra de Purcell « Dido and Aeneas » voir et entendre la voie de Jessye Norman « When I am laid… »

http://www.youtube.com/watch?v=qnzXbx97_UI&feature=related

  • Pour des représentations de Didon et Enée

http://www.ac-nancy-metz.fr/enseign/lettres/languesanciennes/textes/Virgile/Didon.htm


Quelques mots de la postérité…

MACTE ANIMO !

Paroles encouragement, qui se retrouvent légèrement modifiées dans ce vers de Virgile (Enéide, livre IX, v. 641) : Macte, nova virtute, puer, sic itur ad astra ! (Courage, enfant, c’est ainsi que l’on arrive aux cieux !).
C’est Apollon qui adresse ces mots au jeune Ascagne.

Louis XVIII avait un faible pour la langue latine. Il s’en servait même dans les circonstances les plus graves et les plus critiques, témoin cette question qu’il adresse à Dupuytren sur l’état du duc de Berry, quelques heures après l’attentat de Louvel, et à laquelle le grand opérateur, qui était meilleur chirurgien que latiniste, ne sut pas répondre. Cette manie royale donna lieu un jour à un quiproquo comique.
On sait que les petits levers furent rétablis sous la Restauration ; Louis XVIII s’y montrait très aimable, très spirituel surtout. Un jour, il congédia ses courtisans par ces deux mots d’encouragement : « Macte animo ! – Tiens ! dit un marquis à l’un de ses voisins, qu’a donc Sa Majesté ce matin ? Elle nous dit marchez, animaux. »
Cette phrase exclamative était la locution favorite de Voltaire ; elle se trouve souvent dans sa correspondance.

J’ai reçu, monsieur, votre lettre du 10 décembre, et, depuis ce temps, une heureuse occasion a fait parvenir jusqu’à moi votre livre de philosophie. Mes louanges vous seront fort inutiles ; je suis un juge bien corrompu. Je pense absolument comme vous presque sur tout. Si l’intérêt de mon opinion ne me rendait pas un peu suspect, je vous dirais : Macte animo, generose puer, sic itur ad astra. Mais je ne veux pas vous louer, je ne veux que vous remercier.

VOLTAIRE
Lettre à M. le marquis d’Argenson

Cultivez votre génie, mon cher enfant. Je vous y exhorte hardiment, parce que je sais que jamais vos goûts ne vous feront oublier vos devoirs, et que chez vous l’homme, le poète et le philosophe seront également estimables. Je vous aime trop pour vous tromper : Macte animo, generose puer, sic itur ad astra. En allant ad astra, n’oubliez pas Cirey.

VOLTAIRE
Lettre à Helvétius

Il ne faut que cinq ou six philosophes qui s’entendent pour renverser le colosse. Cette grande mission a déjà d’heureux succès. La vérité gagne au point que j’ai vu, dans ma retraite, des Espagnols et des Portugais détester l’inquisition comme des Français. Macte animo, generose puer, sic itur ad astra. Autrefois, on aurait dit : Sic itur ad ignem (au feu).

VOLTAIRE

Bonjour mon très cher enfant, je vous serre sur mon coeur. Si je vous voyais, je vous dirais peut-être quelques mots de plus. Macte animo. Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ? Adieu, adieu !

Joseph DE MAISTRE

MAGNAE SPES ALTERA ROMAE

Second espoir de la grande Rome (VIRGILE, Énéide, liv. XII, v. 167).

Hinc pater Aeneas, romanae stirpis origo,
Et juxta Ascanius, magnae apes altera Romae,
Procedunt castris…

« On voit sortir du camp Enée, tige de la race romaine, et son fils Ascagne, l’espérance de Rome après lui… »Cicéron, après avoir entendu réciter par la comédienne Cythéris l’églogue de Virgile intitulée Silène, où se trouve l’admirable tableau de la philosophie épicurienne, se serait écrié : Magnae spes altera Romae ! Compliment que le prince des orateurs romains s’adressait en partie à lui-même en désignant Virgile comme le second espoir de Rome, c’est-à-dire comme un autre Cicéron en poésie. D’après cette tradition, Virgile aurait pris soin de consigner dans son Enéide, ces flatteuses et prophétiques paroles du grand orateur.

Cicéron, pour quelques vers des Bucoliques qu’il avait entendus, appela Virgile, dans son enthousiasme, le second espoir de Rome, magnae spes altera Romae. Qu’eût-il dit à la lecture de l’Énéide ?

PROUDHON

ll me semble que notre chère nation tourne furieusement, depuis quelques années, à l’opprobre et au ridicule en plus d’un genre. J’ai vu la fin du siècle d’Auguste, et je suis déjà dans le Bas-Empire. Vous qui êtes spes altera Romae, faites revivre le bon goût, combattez hardiment en vers et en prose.

VOLTAIRE
Lettre à La Harpe

Le classique Enée, en sauvant les trésors de la patrie, dans l’incendie de Troie, oublia, il est vrai, la pauvre Créüse… Notre directeur, quel que soit son amour pour la Revue de Paris et ses manuscrits, spes altera Romae, mit d’abord en sûreté sa femme (Il s’agit d’un incendie qui, en 1833, se déclara dans les bureaux du journal).

Chronique de la Revue de Paris

Un commentaire pour “Virgile, la passion et la mort de Didon”

  1.  Jean Mauchamp dit :

    Je préfère le Virgile vert des Bucoliques : Tu patulae recubens sub tegminae fagi.. la sieste en latin c’ est la classe… Après il composa Les Géorgiques … puis la grande oeuvre l’ Enéide.Sur sa tombe il fit graver:
    Cecini pascua, rura, duces. J’ ai chanté les bergers, les campagnes, les chefs.

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