Déroulement du spectacle

« L’ HOMME NU ET AUTRES RECITS »

Parcours 1

PLATON « L’HOMME NU »

Extrait de Protagoras, traduit du grec par F. Ildefonse. Paris, G-F, 1997.

ARISTOTE « LA TEMPETE»

Extrait de l’Éthique à Nicomaque, traduit du grec par J. Tricot, III, 1.

Paris, Vrin, 1959.

ROGER-POL DROIT « SOURIRE A N’IMPORTE QUI »

Extrait de 101 expériences de philosophie quotidienne, Odile Jacob,2001

KANT « LE RIRE »

Extrait de Anthropologie d’un point de vue pragmatique,

traduit de l’allemand par Michel Foucault, (III § 79. Paris, Vrin, 1984.)

NIETZSCHE « L’INCONNU »

Extrait de le gai savoir, traduit de l’allemand par Patrick Wotling. Paris, G-F, 1997.

ROGER-POL DROIT « S’ARRACHER UN CHEVEU »

Extrait de 101 expériences de philosophie quotidienne, Odile Jacob,2001

PLATON
« L’homme nu »

Extrait de Protagoras, traduit du grec par F. Ildefonse Paris, G-F, 1997.

« Il fut un temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n’existaient pas. Lorsque fut venu le temps de leur naissance, fixé par le destin, les dieux les façonnent à l’intérieur de la terre, en réalisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui se mêle au feu et à la terre.

Puis, lorsque vint le moment de les produire à la lumière, ils chargèrent Prométhée et Epiméthé de répartir les capacités entre chacune d’entre elles, en bon ordre, comme il convient.

Epiméthée demande alors avec insistance à Prométhée de le laisser seul opérer la répartition: « Quand elle sera faite, dit-il, tu viendras la contrôler. » L’ayant convaincu de la sorte, il opère la répartition. Et dans sa répartition, il dotait les uns de force sans vitesse et donnait la vitesse aux plus faibles; il armait les uns et, pour ceux qu’il dotait d’une nature sans armes, il leur ménageait une autre capacité de survie. A ceux qu’il revêtait de petitesse, il donnait des ailes pour qu’ils puissent s’enfuir ou bien un repaire souterrain; ceux dont il augmentait la taille voyaient par là même leur sauvegarde assurée ; et dans sa répartition, il compensait les autres capacités de la même façon. Il opérait de la sorte pour éviter qu’aucune race ne soit anéantie; après leur avoir assuré des moyens d’échapper par la fuite aux destructions mutuelles, il s’arrangea pour les prémunir contre les saisons de Zeus : il les recouvrit de pelages denses et de peaux épaisses, protections suffisantes pour l’hiver, mais susceptibles aussi de les protéger des grandes chaleurs, et constituant, lorsqu’ils vont dormir, une couche adaptée et naturelle pour chacun; il chaussa les uns de sabots, les autres de peaux épaisses et vides de sang. Ensuite, il leur procura à chacun une nourriture distincte, aux uns l’herbe de la terre, aux autres les fruits des arbres, à d’autres encore les racines; il y en a à qui il donna pour nourriture la chair d’autres animaux; à ceux-là, il accorda une progéniture peu nombreuse, alors qu’à leurs proies il accorda une progéniture abondante, assurant par là la sauvegarde de leur espèce. Cependant, comme il n’était pas précisément sage, Epiméthée, sans y prendre garde, avait dépensé toutes les capacités pour les bêtes, qui ne parlent pas; il restait encore la race humaine, qui n’avait rien reçu, et il ne savait pas quoi faire.

Alors qu’il était dans l’embarras, Prométhée arrive pour inspecter la répartition, et il voit tous les vivants harmonieusement pourvus en tout, mais l’homme nu, sans chaussures, sans couverture, sans armes. Et c’était déjà le jour fixé par le destin, où l’homme devait sortir de terre et paraître à la lumière. Face à cet embarras, ne sachant pas comment il pouvait préserver l’homme, Prométhée dérobe le savoir technique d’Héphaïstos et d’Athéna, ainsi que le feu – car, sans feu, il n’y avait pas moyen de l’acquérir ni de s’en servir -, et c’est ainsi qu’il en fait présent à l’homme. De cette manière, l’homme était donc en possession du savoir qui concerne la vie (…)

Puisque l’homme avait sa part du lot divin, il fut tout d’abord,du fait de sa parenté avec le dieu, le seul de tous les vivants à reconnaître des dieux, et il entreprit d’ériger des autels et des statues de dieux; ensuite, grâce à l’art, il ne tarda pas à émettre des sons articulés et des mots, et il inventa les habitations, les vêtements, les chaussures, les couvertures et les aliments qui viennent de la terre.

Ainsi équipés, les hommes vivaient à l’origine dispersés, et il n’y avait pas de cités; ils succombaient donc sous les coups des bêtes féroces, car ils étaient en tout plus faibles qu’elles, et leur art d’artisans, qui constituait une aide suffisante pour assurer leur nourriture, s’avérait insuffisant dans la guerre qu’ils menaient contre les bêtes sauvages. En effet, ils ne possédaient pas encore l’art politique, dont l’art de la guerre est une partie. Ils cherchaient bien sûr à se rassembler pour assurer leur sauvegarde en fondant des cités. Mais à chaque fois qu’ils étaient rassemblés, ils se comportaient d’une manière injuste les uns envers les autres, de sorte que, toujours, ils se dispersaient à nouveau et périssaient. Aussi Zeus, de peur que notre espèce n’en vînt à périr tout entière, envoie Hermès apporter à l’humanité la Honte et la Justice, pour constituer l’ordre des cités et les liens d’amitié qui rassemblent les hommes. Hermès demande alors à Zeus de quelle façon il doit faire don aux hommes de la Justice et de la Honte: « Dois-je les répartir de la manière dont les arts l’ont été? Leur répartition a été opérée comme suit: un seul homme qui possède l’art de la médecine suffit pour un grand nombre de profanes, et il en est de même pour les autres artisans. Dois-je répartir ainsi la Justice et la Honte entre les hommes, ou dois-je les répartir entre tous? » Zeus répondit: « Répartis-les entre tous, et que tous y prennent part ; car il ne pourrait y avoir de cités, si seul un petit nombre d’hommes y prenaient part, comme c’est le cas pour les autres arts ; et instaure en mon nom la loi suivante: qu’on mette à mort, comme un fléau de la cité, l’homme qui se montre incapable de prendre part à la Honte et à la Justice »

ARISTOTE

« La tempête »

Extrait de l’Éthique à Nicomaque, traduit du grec par J. Tricot, III, Paris, Vrin, 1959.

Puisque la vertu a rapport à la fois à des affections et à des actions, et que ces états peuvent être soit volontaires, et encourir l’éloge ou le blâme, soit involontaires, et provoquer l’indulgence et parfois même la pitié, il est sans doute indispensable, pour ceux qui font porter leur examen sur la vertu, de distinguer entre le volontaire et l’involontaire; et cela est également utile au législateur pour établir des récompenses et des châtiments.

On admet d’ordinaire qu’un acte est involontaire quand il est fait sous la contrainte, ou par ignorance. Est fait par contrainte tout ce qui a son principe hors de nous, c’est-à-dire un principe dans lequel on ne relève aucun concours de l’agent ou du patient.: si, par exemple, on est emporté quelque part, soit par le vent, soit par des gens qui vous tiennent en leur pouvoir.

Mais pour les actes accomplis par crainte de plus grands maux ou pour quelque noble motif (par exemple, si un tyran nous ordonne d’accomplir une action honteuse, alors qu’il tient en son pouvoir nos parents et nos enfants, et qu’en accomplissant cette action nous assurerions leur salut, et en refusant de la faire, leur mort), pour de telles actions la question est débattue de savoir si elles sont volontaires ou involontaires. C’est là encore ce qui se produit dans le cas d’une cargaison que l’on jette par-dessus bord au cours d’une tempête: dans l’absolu, personne ne se débarrasse ainsi de son bien volontairement, mais quand il s’agit de son propre salut et de celui de ses compagnons un homme de sens agit toujours ainsi. De telles actions sont donc mixtes, tout en ressemblant plutôt à des actions volontaires, car elles sont librement choisies au moment où on les accomplit, et la fin de l’action varie avec les circonstances de temps. On doit donc, pour qualifier une action de volontaire ou d’involontaire, se référer au moment où elle s’accomplit. Or ici l’homme agit volontairement, car le principe qui, en de telles actions, meut les parties instrumentales de son corps, réside en lui, et les choses dont le principe est en l’homme même, il dépend de lui de les faire ou de ne pas les faire. Volontaires sont donc les actions de ce genre, quoique dans l’absolu elles soient peut-être involontaires, puisque personne ne choisirait jamais une pareille action en elle-même.

Les actions de cette nature sont aussi parfois objet d’éloge quand on souffre avec constance quelque chose de honteux ou d’affligeant en contrepartie de grands et beàux avantages; dans le cas opposé, au contraire, elles sont objet de blâme, car endurer les plus grandes indignités pour n’en retirer qu’un avantage nul ou médiocre est le fait d’une âme basse. Dans le cas de certaines actions, ce n’est pas l’éloge qu’on provoque, mais l’indulgence: c’est lorsqu’on accomplit une action qu’on ne doit pas faire, pour éviter des maux qui surpassent les forces humaines et que personne ne pourrait supporter. Cependant il existe sans doute des actes qu’on ne peut jamais être contraint d’accomplir, et auxquels nous devons préférer subir la mort la plus épouvantable: car les motifs qui ont contraint par exemple l’Alcméon d’EURIPIDE à tuer sa mère apparaissent bien ridicules. Et s’il est difficile parfois de discerner, dans une action donnée, quel parti nous devons adopter et à quel prix, ou quel mal nous devons endurer en échange de quel avantage, il est encore plus difficile de persister dans ce que nous avons décidé, car la plupart du temps ce à quoi l’on s’attend est pénible et ce qu’on est contraint de faire, honteux; et c’est pourquoi louange et blâme nous sont dispensés suivant que nous cédons ou que nous résistons à cette contrainte.

Quelles sortes d’actions faut-il dès lors appeler forcées? Ne devons-nous pas dire qu’au sens absolu, c’est lorsque leur cause réside dans les choses hors de nous, et que l’agent n’y a en rien contribué? Les actions qui, en elles-mêmes, sont involontaires, mais qui, à tel moment et en retour d’avantages déterminés, ont été librement choisies et dont le principe réside dans l’agent, sont assurément en elles-mêmes involontaires, mais, à tel moment et en retour de tels avantages, deviennent volontaires et ressemblent plutôt à des actions volontaires : car les actions font partie des choses particulières, et ces actions particulières sont ici volontaires. Mais quelles sortes de choses doit-on choisir à la place de quelles autres, cela n’est pas aisé à établir, car il existe de multiples diversités dans les actes particuliers.

­ Et si on prétendait que les choses agréables et les choses nobles ont une force contraignante (puisqu’elles agissent sur nous de l’extérieur), toutes les actions seraient à ce compte-là des actions forcées, car c’est en vue de ces satisfactions qu’on accomplit toujours toutes ses actions. De plus, les actes faits par contrainte et involontairement sont accompagnés d’un sentiment de tristesse, tandis que les actes ayant pour fin une chose agréable ou noble sont faits avec plaisir. Il est dès lors ridicule d’accuser les choses extérieures et non pas soi-même, sous prétexte qu’on est facilement capté par leurs séductions, et de ne se considérer soi-même comme cause que des bonnes actions, rejetant la responsabilité des actions honteuses sur la force contraignante du plaisir.

Ainsi donc, il apparaît bien que l’acte forcé soit celui qui a son principe hors de nous, sans aucun concours de l’agent qui subit la contrainte.

ROGER-POL DROIT

« Sourire à n’importe qui »

Extrait de 101 expériences de philosophie quotidienne, Odile Jacob,2001

Dans la rue, dans les boutiques, au travail, au marché, au village comme en ville, en voyage ou dans votre pays, la plupart du temps, vous ne connaissez pas les gens que vous croisez. Souvent, surtout si vous habitez une grande ville, ou un lieu touristique, vous ne les avez jamais vus, vous ne les reverrez jamais. Vous pouvez avoir envie de ne rien manifester à ces inconnus. Vous avez même le droit le plus fondamental de choisir d’être revêche, mutique, indifférent ou glacial.

Expérimentez un sourire. Discret, retenu, distinct mais réservé, simplement bienveillant. Essayez. Quand votre regard croise celui d’une personne inconnue, quand vous êtes quelques instants côte à côte. Pas toujours facile. Trop appuyé, votre sourire peut paraître idiot ou équivoque. Trop fin, il risque d’être imperceptible. n s’agit de trouver, variable selon les circonstances, selon les personnes, selon la vitesse de croisement, un sourire disant: « Faisons notre possible pour être à peu près supportables les uns envers les autres, et puisque je n’ai aucune raison de vous en vouloir ni de vous aimer, et d’ailleurs vous non plus, je vous souhaite une bonne journée », ou bien encore: « Partisan mansuétude. Stop », ou n’importe quoi de ce genre qui vous convienne.

Nulle raison d’attribuer à cette expérience une vertu particulière. L’idée vous viendra toutefois en la pratiquant que sa généralisation adoucirait les mœurs. A moinsqu’elle n’accroisse l’hypocrisie. Ou les deux. A moins que le radoucissement des mœurs ne soit pas nécessairement une bonne chose. A moins que plus d’hypocrisie ne soit souhaitable. Des questions qui font sourire.

KANT

« Le rire »

Extrait de Anthropologie d’un point de vue pragmatique, traduit de l’allemand par Michel Foucault,lII, § 79. Paris, Vrin, 1984.

Par certaines émotions, la nature favorise mécaniquement la santé: à cette catégorie appartiennent avant tout le rire et les larmes. La colère, si on a la possibilité de bien se fâcher (sans craindre de résistance), aide d’une manière assez sûre à la digestion, et plus d’une maîtresse de maison ne prend pour tout exercice intérieur que la gronderie des enfants et de la domesticité ; si les enfants et les domestiques la supportent patiemment, elle sent une agréable détente de son énergie se répandre uniformément dans tout son organisme: mais ce n’est pas sans inconvénient, car elle mécontente les habitants de la maisonLe rire bienveillant (non pas sarcastique et mêlé d’amertume) est plus plaisant et plus profitable; ce rire aurait été recommandé à un roi de Perse qui avait offert une récompense à qui «découvrirait un nouveau plaisir ». L’expulsion saccadée (comme convulsive) de l’air (dont l’éternuement n’est qu’un mince, mais vivifiant effet, pourvu qu’on le laisse exploser sans contrainte) renforce le sentiment de l’énergie vitale par un mouvement salutaire du diaphragme. Ce peut être un bouffon à gages (un Arlequin) qui nous fait rire, ou un farceur, dans un groupe d’amis, qui, sans laisser paraître de malice ni faire voir ce qu’il a derrière la tête, sans non plus prendre part au rire, détend brusquement, avec une apparente simplicité, les attentions en arrêt (comme on lâche une corde tendue). Le rire est alors toujours l’oscillation des muscles de la digestion ; et il la favorise bien mieux que ne le ferait la sagesse du médeéin. Une grosse balourdise chez quelqu’un qui fait une erreur de jugement peut produire le même effet, mais bien entendu aux dépens du soi-disant sage.

Les pleurs, respiration (convulsive) doublée des sanglots, s’ils sont accompagnés de larmes, manifestent par leur rôle adoucissant une précaution de la nature pour notre santé; une veuve qui, comme on dit, ne veut pas se laisser consoler, c’est-à-dire ne veut pas arrêter le flot de ses larmes, prend soin sans le savoir, ou à proprement parler sans le vouloir, de sa santé; une colère qui se produirait dans cet état arrêterait vite cet épanchement, mais au détriment de la santé: il est vrai que ce n’est pas toujours le chagrin, mais aussi la colère qui jette les enfants et les femmes dans les larmes. – Car le sentiment qu’on est impuissant en face d’un mal qui suscite une émotion très forte (colère ou tristesse) fait appel aux signes extérieurs et naturels qui d’ordinaire (en vertu du droit du plus faible) désarment une âme virile. L’expression de cette fragilité qui désigne la faiblesse du sexe peut toucher l’homme compatissant, sinon au point de le faire pleurer, du moins de lui faire venir les larmes aux yeux; car en pleurant, il offenserait son propre sexe, et une telle féminité ne saurait porter protection au plus faible; mais sans larmes il n’apporterait pas à l’autre sexe une compassion dont sa virilité lui fait un devoir, prescrivant de prendre le plus faible sous sa protection : ainsi le veut le caractère que les livres de chevalerie prêtent à l’homme courageux, et qui consiste précisément dans cette attitude de protection.

Pourquoi les jeunes gens préfèrent-ils les tragédies, et aiment-ils à les représenter quand ils fêtent leurs parents, alors que les gens d’âge préfèrent les spectacles comiques, et même burlesques ? Pour la première de ces préférences, la cause est en partie celle qui pousse les enfants à rechercher le danger: probablement par un instinct naturel à éprouver leurs forces ; en partie aussi, parce que dans la frivolité de la jeunesse aucune humeur sombre ne subsiste des impressions qui serrent le cœur ou suscitent l’effroi, dès que la pièce est finie, mais rien qu’une agréable lassitude, qui Suit une violente agitation intérieure et qui dispose de nouveau à la joie. Au contraire chez les personnes âgées, de telles impressions ne s’effacent pas aussi facilement et ils ne peuvent pas, avec autant de facilité, recouvrer leur disposition à l’enjouement. Chez eux, un Arlequin qui a l’esprit vif provoque, par ses trouvailles, un ébranlement du diaphragme et des viscères : ce qui aiguise leur appétit pour le dîner et le rend plus vif encore par la conversation.

Remarque générale

Certains sentiments corporels sont apparentés aux émotions ; mais ils ne sont pas cependant des émotions ; ils sont instantanés, éphémères et ne laissent pas de trace: par exemple, le frémissement d’horreur qui saisit les enfants quand le~rs nourrices leur racontent le soir des histoires de fantômes. A cette catégorie appartient le frisson où on a l’impression d’être transi par une eau froide (comme sous une averse). Ce n’est pas la perception du danger, mais la pure pensée du danger (on sait bien pourtant qu’il n’existe pas) qui produit cette impression: celle-ci ne paraît pas désagréable, si elle n’est qu’un accès de peur et non point une panique.

Le vertige et même le mal de mer semblent appartenir par leurs causes à cette catégorie de dangers qui n’existent qu’en idée. On peut avancer sans chanceler sur une planche qui repose par terre; mais si elle est au bord d’un abîme, ou, pour celui dont les nerfs sont faibles, si elle est au-dessus d’un fossé, alors l’appréhension d’un vain danger devient elle-même dangereuse. Sous un vent même modéré, un navire s’abaisse et se redresse alternativement. Quand il s’enfonce, l’effort naturel pour se relever (tout mouvement de chute emporte avec soi la représentation du danger), par conséquent le mouvement de l’estomac et des viscères de bas en haut, sont liés mécaniquement à une impulsion à vomir qui peut être accrue si le patient regarde par la fenêtre de la cabine et qu’il aperçoit à tour de rôle le ciel et la mer, ce qui renforce encore l’impression illusoire qu’on lui retire son point d’appui.

Un acteur qui lui-même est de sang-froid, grâce au jeu de son seul entendement et d’une grande puissance d’imagination, peut toucher par une émotion simulée (feinte) mieux que par une émotion vraie. Un véritable amoureux est embarrassé, maladroit et de peu de séduction en présence de la personne qu’il aime. Mais quelqu’un qui joue à l’amoureux, et qui a du talent, peut jouer son rôle avec tant de naturel qu’il amène dans ses filets la malheureuse qu’il dupe; justement parce que, son cœur n’étant pas prévenu, sa tête demeure claire, et qu’il est donc en pleine possession de ses moyens pour imiter très naturellement l’apparence de l’amour.

Le rire bienveillant (en toute franchise) a une valeur sociale (dans la mesure où il appartient à l’émotion de joie): le rire sarcastique (ricanement) a valeur de haine.

Le distrait, à la manière de Terrasson, faisant gravement son entrée avec, sur la tête, son bonnet de nuit au lieu de sa perruque, et son chapeau sous le bras, tout plein du combat sur la prééminence des anciens et des modernes dans les sciences, suscite un rire du premier type; on le plaisante, mais on ne se moque pas de lui pour autant. L’original qui n’est point sot, on en sourit plaisamment, sans qu’il lui en coûte rien: il participe au rire. – Un rire mécanique, (à qui manque tout principe spirituel) est fade, et rend insipide la compagnie des rieurs. Celui qui ne rit pas est grincheux ou pédant.

Il faut habituer très tôt les enfants, singulièrement les petites filles, au sourire de bonne humeur, au sourire sans contrainte. Ainsi cette illumination des traits du visage s’imprime peu à peu jusque dans la vie intérieure et produit une disposition à l’enjouement, à l’amabilité, à la sociabilité quecette préparation à la vertu de bienveillance prépare très tôt.

Dans un groupe, il est bon pour l’entrain ou la bonne humeur, et aussi pour la culture de tous, qu’il y ait un homme qui fasse rebondir les jeux d’esprit sans aucune méchanceté (de l’ironie, mais pas de pointe), et en face duquel le partenaire est armé de son propre esprit pour fournir des répliques du même genre et déclencher un éclat de rire. Mais si cela se produit aux dépens d’un benêt qu’on se renvoie de l’un à l’autre comme une balle, le rire, empreint de malignité, manque de délicatesse; et quand il s’agit d’un parasite qui, pour faire bonne chère, se prête délibérément au jeu en se laissant transformer en bouffon, ceux qui en font les gorges chaudes prouvent leur mauvais goût et un sens moral bien émoussé. Quant à la situation du bouffon de cour, qui, pour chatouiller agréablement l’épigastre des gens de haute volée, doit larder de plaisanteries leurs principaux serviteurs et pimenter de rire le repas, elle est, selon la manière de les prendre au-dessus ou au-dessous de toute critique.

NIETZSCHE

« L’inconnu »

Extrait de le gai savoir, traduit de l’allemand par Patrick Wotling. Paris, G-F, 1997.

L’origine de notre concept de « connaissance ». – j’emprunte l’explication qui va suivre à la rue; j’entendis une personne du peuple dire « il m’a reconnu» ce qui m’a fait me demander: qu’entend au juste le peuple par connaissance? que veut-il lorsqu’il veut de la « connaissance» ? Rien de plus que ceci : quelque chose d’étranger doit être ramené à quelque chose de bien connu. Et nous, philosophes – avons-nous véritablement entendu par connaissance quelque chose de plus? Le connu, cela veut dire : ce à quoi nous sommes suffisamment habitués pour ne plus nous en étonner, notre quotidien, une règle quelconque dans laquelle nous sommes plongés, absolument tout ce en quoi nous nous sentons chez nous: – comment? notre besoin de connaître n’est-il justement pas ce besoin de bien connu, la volonté de découvrir dans tout ce qui est étranger, inhabituel, problématique, quelque chose qui ne nous inquiète plus? Ne serait-ce pas l’instinct de peur qui nous ordonne de connaître? La jubilation de l’homme de connaissance ne serait-elle pas justement la jubilation du sentiment de sécurité retrouvée?.. Ce philosophe s’imagina le monde «connu» lorsqu’il l’eut ramené à 1’« Idée» : ah, n’était-ce pas parce que 1’« Idée» était pour lui si bien connue, si habituelle? parce que 1’« Idée» lui causait désormais si peu de peur? – Oh, qu’ils sont faciles à satisfaire, les hommes de connaissance! qu’on considère donc ‘leurs principes et leurs solutions des énigmes du monde sous ce rapport! S’ils retrouvent dans les choses, sous les choses, derrière les choses, quoi que ce soit qui ne nous est que trop bien connu, par exemple notre table de multiplication, ou notre logique, ou notre vouloir et notre désir, qu’ils sont soudain heureux!

Car « ce qui est bien connu est connu tout court» : en cela ils sont tous d’accord. Même les plus prudents d’entre eux pensent qu’à tout le moins, le bien connu est plus facile à connaître que l’étranger; ce serait par exemple une exigence méthodologique de partir du « monde intérieur », des « faits de conscience» parce qu’ils seraient pour nous le monde le mieux connu! Erreur des erreurs! Le bien connu est l’habituel; et l’habituel est ce qu’il y a de plus difficile à « connaître », c’est-à-dire à voir comme problème, c’est-à-dire à voir comme étranger, éloigné, « extérieur à nous »…

La grande assurance des sciences naturelles, comparées à la psychologie et à la critique des éléments de conscience – sciences non naturelles, pourrait-on presque dire -, tient précisément à ce qu’elles prennent pour objet l’étranger: alors qu’il est presque contradictoire et insensé de vouloir prendre pour objet en général le non-étranger…

ROGER-POL DROIT

« S’arracher un cheveu »

Extrait de 101 expériences de philosophie quotidienne, Odile Jacob,2001

La douleur est minuscule. Une tête d’épingle, une pointe d’instant, juste un décollement sec, infime, de la peau du crâne. Vous avez saisi un de vos cheveux et tiré d’un coup sec, perpendiculaire. Peut-être avez-vous hésité, de peur d’avoir plus mal que prévu. Peut-être, aussi, avez-vous dû vous y prendre à plusieurs reprises avant de trouver l’élan suffisant, la brève saccade qui suffit.

A présent, ça y est. Le cheveu est entre vos doigts. Il ne reste sur votre tête, à l’endroit exact où il était, qu’un éclat circonscrit qui irradie petit à petit, comme par cercles immobiles allant grandissant. Douleur à la fois précise et floue – inhabituelle, parce que d’abord délimitée avec une absolue précision et s’estompant ensuite à mesure, jusqu’à devenir indistincte. Souvenir de douleur étalé sur la peau plutôt que perception encore présente.

Voilà bien une expérience idiote, direz-vous. Tout à fait inutile, dépourvue d’intérêt. Vous avez entièrement raison. C’est justement à cela qu’elle sert:. rendre sensible une infinité de questions sans portée autant que sans réponse. Vous voilà avec un cheveu en moins. Combien en aviez-vous tout à l’heure? Combien en avez-vous maintenant ? Vous êtes-vous jamais préoccupé de savoir le nombre exact de cheveux que vous avez? Pourquoi vous en désintéressez-vous? Avec un cheveu en moins, êtes-vous devenu chauve? A partir de combien de cheveux en moins est-on chauve? Qui le sait?

Ce sont des interrogations sans réponse parce qu’elles portent sur des questions de frontières, des délimitations d’identité. Or les frontières ne sont pas des lignes : nous savons que telle personne n’est pas chauve, que telle autre l’est, mais nous ne sommes pas en mesure de tracer une démarcation précise, exacte au cheveu près, entre chauve et non chauve. Nous cernons de la même manière approximativement, notre propre identité. Mais nous sommes évidemment des ensembles flous, des halos, des brumes, incapables de savoir, au cheveu près, où nous en sommes. Nous continuerons à n’en rien savoir, et à considérer que c’est une douleur minuscule.

Pour l’annonce du spectacle

http://www.philomag.com/fiche-agenda.php?event=188

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