Jeff Koons au château de Versailles

Éléments de correction pour la dissertation :

Peut-on considérer l’art comme un langage ?

Face à une œuvre contemporaine, nous sommes souvent déroutés et nos jugements consistent à lui refuser le statut d’art. Nous nous sentons supérieurs à l’artiste identifié à un charlatan qui se moque de son public ou profite de sa notoriété pour nous tromper ou en séduire quelques uns. C’est sans doute parce que nous recherchons un message, que par habitude nous croyons déceler dans les œuvres d’art et qui là, nous échappe. Quelle soit figurative ou non, tout se passe comme si cet œuvre, proposée, exposée, ne nous « disait » rien.  Dans cet exemple d’étrangeté, où nous mêmes devenons muets, nous considérons l’art comme un langage, c’est-à-dire  la représentation d’un sens. Nous supposons une intention de la part de l’artiste, un état d’âme, un sentiment à transmettre, un message à faire passer. Ainsi appliquons nous les notions propres au langage (l’émetteur, le message et son code, le récepteur) à l’œuvre qui serait alors un support, le matériau propre à cette transmission particulière.

En linguistique, on entend par langage un code formé par l’articulation de signes, ou de symboles quand le lien entre le signifié et le signifiant est arbitraire. Si l’art est un langage, cela revient à appliquer les concepts caractéristiques de la linguistique à la compréhension d’une œuvre. Il suffirait de « décoder » ou déchiffrer ses signes pour en découvrir son sens.  La finalité de l’œuvre serait alors extérieure à celle-ci, extérieure au sentiment de plaisir qu’elle peut nous procurer : elle serait véhicule d’un sens, transmission, représentation. Bien plus, c’est la définition, l’essence même de l’art qui est en jeu dans cette identification de l’art au langage. L’art peut-il être défini comme une catégorie du langage et par la même apprécié comme ce qui donne sens et signification à la vie humaine, ou bien faut-il affirmer que l’œuvre n’a pas de sens, si ce n’est la multiplicité de sens que lui confère  librement son créateur et ses admirateurs ? Le poète Rimbaud parlait du « dérèglement de tous les sens », c’est peut-être cela qui nous fait admirer une œuvre sans dessus dessous, sans une direction privilégiée de nos cinq sens : par exemple tournons dans tous les sens le célèbre carré blanc sur fond noir de Malévitch (1918). Est-ce encore de l’art ?

1. L’œuvre fonctionne comme un langage

  • Il y a une communication qui s’instaure entre un émetteur, un récepteur, le code et le message circule par l’intermédiaire d’un matériau. Cependant, l’art se distingue de règles précises qui régissent le rapport entre le signifiant et le signifié. Le langage humain se caractérise par la double articulation, c’est-à-dire que l’on peut découper un énoncé linguistique en unités minimale de sons (phonèmes) et de sens (monèmes); Cela est impossible pour une œuvre qui est toujours une unité.
  • Il y a compréhension de l’œuvre lorsque l’on sait immédiatement à quoi elle renvoie (un paysage, un portrait, etc.) Comme les sons émis par la voix, les lettres tracées par écrit, les matériaux de l’artiste sont des symboles des états d’âmes du créateur. Mais l’œuvre n’est pas forcément comprise par le récepteur et les matériaux utilisés défient toute règle mise en œuvre pour la création. C’est l’artiste qui donne ses propres règles.
  • Comme pour les langues qui peuvent être traduites en interprétant les signes qui renvoient au même sens, on pourrait si l’art était un langage, changer les signes artistiques, ce qui est impossible : on ne peut pas plus tracer d’autres lignes ou utiliser d’autres couleurs pour changer de tableau que l’on ne pourrait traduire une peinture en musique, un poème en chorégraphie, etc.

2. L’art a une dimension esthétique

  • L’art ne se réduit pas à une activité cognitive de compréhension de son sens. Son énoncé n’est d’ailleurs jamais transparent car il touche avant tout notre sensibilité, notre subjectivité et renvoie à des expériences, à du vécu. De plus, c’est le matériau qui nous touche (par l’intermédiaire de nos sens). Les couleurs, les sons,, les formes, les notes ne renvoient à rien d’autre qu’à eux-mêmes. L’artiste  fait être une œuvre qui se suffit à elle-même. On peut citer l’exemple dans la littérature du XX° siècle, de l’absurde où le langage ne signifie rien. C’est le non-sens, l’absence de sens qui fait œuvre. On peut citer aussi les tableaux non figuratifs de Kandinsky intitulés « sans titre » qui ne « disent rien », pas même un nom.
  • L’œuvre est une présence immédiate, elle n’est pas proposée à un discours susceptible de la déchiffrer. le langage suppose à l’inverse un décodage, la médiation d’une réflexion pour savoir ce qui nous est dit ou montré ou signifié. L’œuvre ne dénote pas un sentiment comme un mot ou un signe. Elle est avant tout sensation, rencontre « entre sentant et sensible » dira Merleau-Ponty.
  • L’art n’instaure pas une communication par concept mais par la sensibilité. Ce n’est pas un accord sur le sens à donner à l’œuvre qui fait l’unanimité de la reconnaissance des œuvres mais la capacité des jugements de goût à partager, sans connaissance, un plaisir sensible. Pourtant, le beau n’est pas l’agréable, le beau n’est pas subjectif. On vise bien à travers nos jugement quelque chose de proprement humain, un accord universel dans le rapport esthétique à l’objet. ce n’est pas le sens de l’œuvre qui crée l’accord, mais le plaisir désintéresse qu’elle nous procure.

3. L’art est plus que le langage

  • Le langage désigne ou dénote des états du monde, dans un rapport à la vérité (dire ce qui est) ; il est ce sans quoi il  n’y a aurait pas de manifestation de la pensée (« c’est dans les mots que nous pensons » écrit Hegel). Cependant, pour recevoir un sens au-delà du discours, c’est vers l’art que le langage doit s’élever (« le parler à l’état pur est le poème » écrit Heidegger)
  • L’œuvre ne nous dit rien, « on n’y voit rien » dit le critique d’art contemporain Daniel Arasse. Mais ce rien fait de l’art un moyen de saisir ce que le langage nous refuse. Une dimension ontologique permet à l’œuvre de nous donner plus que le réel, d’ouvrir une multiplicité de sens qui échappe à tout système de signes et nous éloigne de toute fonction pratique assignée au langage.
  • L’art n’est pas un langage malgré leur caractère indissociable. Si le langage est cet appel à l’art dans sa manifestation, l’art est inséparable du discours sur l’œuvre. On ne fait que discuter des oeuvres, comme si le critère de reconnaissance d’un objet banal et d’une œuvre était non pas la perception mais ce que l’on en dit : « Les œuvres d’art elles-mêmes sont reliées de manière interne aux interprétations qui les définissent. » Arthur Danto L’art contemporain semble rendu accessible lorsqu’il renvoie à des discours qui donnent du sens, à une histoire de l’art et à tout un support spéculatif qui font objet d’interprétation.

L’art ne peut pas être considéré comme un langage au risque de laisser place à des moyens verbeux beaucoup plus performant. Il n’y aurait plus de poésie, si elle consistait à une transmission de message ; plus de photographie d’art, si elle tenait lieu de mémoire ou de reportage, etc. Pour reprendre l’expression de Walter Benjamin, « à l’époque de la reproductibilité technique », l’art est l’affirmation de se propre dimension esthétique sans renvoie à un sens déterminé. Il n’y a pas de contenu cognitif, ni d’émotion particulière, pas plus de fonction en dehors de l’expression de l’œuvre. Si l’œuvre d’art est indissociable du langage c’est parce qu’elle donne sens au langage ordinaire, elle donne sens au discours qui l’explicite.

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