PLATON, République, livre X, Garnier-Flammarion,trad. E. Chambry. 1966, p. 359 sq.

Cet artisan je parle n’est pas seulement capable de faire toutes sortes de meubles, mais il produit encore tout ce qui pousse de la terre […], tout ce qu’il y a dans le ciel, et tout ce qu’il y a sous la terre, dans l’Hadès.
Voilà un sophiste tout à fait merveilleux ! […]
Si tu veux prendre un miroir et le présenter de tous côtés tu feras vite le soleil et les astres du ciel, la terre, toi-même, et tous les êtres vivants, et les meubles, et les plantes, et tout ce dont nous parlions à l’instant.
Oui mais ce seront des apparences et non des réalités […]
Mais tu me diras, je pense que ce que fait [le peintre, plus que tous les artisans] n’a point de réalité, n’est-ce pas ? et pourtant, d’une certaine manière, le peintre lui aussi fait un lit. Ou bien non ?
Si, répondit-il, du moins un lit apparent.
Et le menuisier ? N’as-tu pas dit tout à l’heure qu’il ne faisait point la Forme (eidos), ou, d’après nous, ce qui est le lit, mais un lit particulier ?
Je l’ai dit en effet.
Or donc, s’il ne fait point ce qui est, il ne fait point l’objet réel, mais un objet qui ressemble à ce dernier, sans en avoir la réalité […]
Maintenant, considère ce point : lequel de ces deux buts se propose la peinture relativement à chaque objet : est-ce de représenter ce qui est tel qu’il est, ou ce qui paraît, tel qu’il paraît ? Est-elle l’imitation de l’apparence ou de la réalité ?
De l’apparence.
L’imitation est donc loin du vrai, et si elle façonne tous les objets, c’est, semble-t-il, parce qu’elle ne touche qu’à une petite partie de chacun, laquelle n’est d’ailleurs qu’un simulacre (eidôlon)…
Lorsque quelqu’un vient nous annoncer qu’il a trouvé un homme instruit de tous les métiers, qui connaît tout ce que chacun connaît dans sa partie […], il faut lui répondre qu’il est un naïf, et qu’apparemment il a rencontré un charlatan et un imitateur.

LUCRECE, De Natura Rerum, livre IV

Il existe pour toutes choses ce que nous appelons leurs simulacres, sortes de membranes légères, détachées de la surface des corps et qui voltigent en tous sens dans les airs. C’est eux qui le jour comme la nuit viennent effrayer nos esprits en nous faisant apparaître des figures étranges ou les ombres de ceux qui ne jouissent plus de la lumière ; et ces images nous ont souvent arrachés au sommeil, frissonnants et glacés d’effroi. Ne croyons pas que ce soient des âmes échappées de l’Achéron, des ombres qui viennent errer parmi nous ; ni d’ailleurs que rien de nous puisse subsister après la mort, lorsque le corps et l’âme, frappés d’un même coup, ont été rendus l’un et l’autre à leurs éléments.

46.

Ma thèse est donc que la surface des corps émet des figures et images subtiles, auxquelles nous pourrions donner le nom de membranes ou d’écorces, puisqu’elles ont la même forme et le même aspect que les corps, quels qu’ils soient, dont elles émanent pour errer dans l’espace. C’est ce que mon raisonnement pourra faire comprendre à l’esprit le moins pénétrant.

51.

Et d’abord il existe un grand nombre de corps qui mettent à la portée de nos sens leurs émanations : les unes se détachent pour s’évanouir en tous sens, comme la fumée du bois vert ou la chaleur du feu ; les autres sont d’une contexture plus serrée, comme les rondes tuniques que les cigales déposent à l’été, comme la membrane dont se débarrassent les veaux naissants ou la robe que le serpent abandonne en glissant au milieu des ronces : nous voyons souvent cette dépouille flottante suspendue aux buissons. Puisque de telles métamorphoses se produisent, il faut croire aussi à ces images impalpables qui se détachent de la surface des corps. Pourquoi en effet certaines émanations seraient-elles possibles et non pas d’autres plus subtiles ? On ne saurait répondre. Songeons surtout qu’une multitude de corpuscules imperceptibles, qui se trouvent à la surface des corps, peuvent s’évader sans perdre leur structure, sans changer leur figure première, et d’autant plus rapidement que peu d’entre eux ont des obstacles à redouter sur leur route, et qu’ils sont placés au premier plan.

70.

Il est certain que nous voyons nombre de particules se détacher non seulement du plus profond des corps, comme je l’ai dit auparavant, mais de leur surface même, comme il arrive pour les couleurs. Vois notamment l’effet produit par les voiles jaunes, rouges et verts tendus au-dessus de nos vastes théâtres et qui flottent et ondulent entre les mâts et les poutres. Le public assemblé, le décor de la scène, les rangs des sénateurs, des matrones et les statues des dieux, tout cela se colore des reflets qui flottent avec eux. Et plus le théâtre est étroit et élevé, plus aussi tous les objets s’égayent à ces couleurs dans la lumière raréfiée. Or si des éléments colorés se détachent de ces toiles, n’est-ce pas tout objet qui doit émettre de subtiles images, puisqu’il s’agit toujours d’émanations superficielles ? Voilà donc bien les simulacres qui voltigent dans l’air sous une forme si impalpable que l’œil ne saurait en distinguer les éléments.

Maurice Merleau-Ponty, L’oeil et l’esprit, p.21-22, Gallimard, Folio-Essais.

Puisque les choses et mon corps sont faits de la même étoffe, il faut que sa vision se fasse en quelque manière en elles, ou encore que leur visibilité manifeste se double en lui d’une visibilité secrète: « la nature est à l’intérieur », dit Cézanne. Qualité, lumière, couleur, profondeur, qui sont là-bas devant nous, n’y sont que parce qu’elles éveillent un écho dans notre corps, que parce qu’il leur fait accueil. Cet équivalent interne, cette formule charnelle de leur présence que les choses suscitent en moi, pourquoi à leur tour ne susciteraient-elles pas un tracé, visible encore, où tout autre regard retrouvera les motifs qui soutiennent son inspection du monde? Alors paraît un visible à la deuxième puissance, essence charnelle ou icône du premier. Ce n’est pas un double affaibli, un trompe l’oeil, une autre chose. Les animaux peints sur la paroi de Lascaux n’y sont pas comme y est la fente ou la boursouflure du calcaire. Ils ne sont pas davantage ailleurs. Un peu en avant, un peu en arrière, soutenus par sa masse dont ils se servent adroitement, ils rayonnent autour d’elle sans jamais rompre leur insaisissable amarre. Je serais bien en peine de dire où est le tableau que je regarde. Car je ne le regarde pas comme on regarde une chose, je ne le fixe pas en son lieu, mon regard erre en lui comme dans les limbes de l’Etre, je vois selon ou avec lui plutôt que je ne le vois.

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