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Le mot déterminisme n’apparaît pas dans le roman Jacques le fataliste de Diderot, cependant on peut trouver l’écho de cette doctrine en de multiples passages de cette oeuvre.

Qu’est-ce que le déterminisme ? « Tout phénomène est régi par une ou plusieurs lois nécessaires telles que les mêmes causes entraînent dans les mêmes conditions les mêmes effets » (Trésor de la langue française) . On comprend alors que le monde, c’est à dire l’ensemble des phénomènes de la nature est régi par des lois matérielles. Tout ce qui existe (y compris le vivant) est le résultat d’un immense mécanisme, qui s’explique par un seul et même enchaînement de causes à effets.

L’homme lui-même n’est donc qu’un hasard, un maillon de cette organisation semblable à l’un des « chaînons de la gourmette de Jacques » avec lequel il est en étroite relation. Chaque chose est déterminée en fonction d’une autre, il n’y a plus de hiérarchie : « Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. » lit-on dans le rêve de d’Alembert. Jacques reconnaît qu’il n’est « qu’une suite d’effets nécessaires« : « Quelle que soit la somme des éléments dont je suis composé, je suis un; or une cause n’a qu’un effet ; j’ai été toujours une cause une ; je n’ai donc eu qu’un effet à produire » (p. 203).

Le déterminisme exclut l’existence d’un Dieu créateur suprême, ordonnateur de ce grand tout. On peut renvoyer au matérialisme de Diderot, en particulier un petit texte très éclairant l’Entretien d’un philosophe avec la maréchale de *** (paru récemment aux éditions Mille et une nuits) . Ou encore au rêve de d’Alembert : »Mettez à la place de Dieu une matière sensible (…) vous avez tout ce qui s’est produit dans l’univers depuis la pierre jusqu’à l’homme« . Il ne faut pas cependant nier sur ce point les contradictions de Jacques qui « prie à tout hasard« . Dans le doute angoissé de l’au-delà il préfère contredire son maître qui l’enjoint au silence: »Peut-être que oui, peut-être que non« ( P. 191) D’autre part, si tout ce qui arrive est déterminé sans qu’intervienne le hasard ni la volonté de l’homme, il faut bien supposer l’existence d’un auteur de « ce grand rouleau« . Cette question que se pose Jacques, sans être pressé d’y répondre, est plutôt prise au sérieux par l’ami du capitaine ; en effet, Jacques affirme que cela ne change rien pour l’homme dans sa situation de dépendance : » à quoi cela me servirait-il ? En éviterais-je pour cela le trou où dois-je m’aller casser le cou ? » (p.50) L’auteur du grand rouleau « ne contient que vérité« , il ne reste plus qu’à accepter cet ordre des choses « Que ta volonté soit faite ! » (p.191) puisque « notre destinée est écrit là- haut ».

Enfin le déterminisme nie la liberté . Si Jacques reconnaît « ma durée n’est qu’une suite d’effets nécessaires« , il ne peut y avoir de liberté. Nous ne sommes qu’une partie de cet ordre général, de cette chaîne des événements qui détermine  » ce qu’il était nécessaire de faire« . (p.203) Ainsi s’effondre la morale toute faite des moralistes : « S’il n’y a point de liberté, il n’y a point d’action qui mérite la louange ou le blâme ; il n’y a ni vice ni vertu, rien qu’il faille récompenser ou châtier. »Le maître de Jacques en conclut que tout dépend du hasard qui nous a fait « heureusement ou malheureusement naître » (p.203).

Faut-il pour autant se lamenter et accepter passivement destin et fatalité ? Expliquons tout d’abord ces deux mots.

Le fatalisme se trouve dans le titre même de l’ouvrage et définit l’option philosophique de ce dernier : il s’agit de nier la liberté, celle de Dieu comme celle des hommes. Fatum en latin désigne ce qui a été dit (du verbe fari, dire, parler) et renvoie ici au « grand rouleau« , à une puissance surnaturelle qui dicte les événements et prive l’homme de toute liberté : « C’était écrit là-haut » dit Jacques lorsque son maître perd son cheval. Le fatalisme est une croyance en la détermination des événements qui ne s’oppose pas à un certain optimisme : « Eh bien : Monsieur, n’y pensons plus ! C’est un cheval perdu et peut-être est-il écrit là-haut qu’il se retrouvera. » Plus choquante peut paraître la réaction de Jacques à l’annonce de la mort de son frère Jean, parti à Lisbonne chercher « un tremblement de terre, qui ne pouvait se faire sans lui ; être écrasé, engloutis, brûlé, comme il était écrit là-haut« . (p.82)

Le destin rejoint cette notion de fatalité, de quelque chose fixé par le sort (destinare en latin = fixer, assujettir), que cela ait été prédit ou non. Dans l’antiquité, le destin fait de l’homme une marionnette au sens où aucune volonté, aucune ruse ni action ne peuvent le supprimer : citons l’exemple d’Oedipe, héros tragique qui lutte en vain contre le destin. Le destin est pensé alors comme irrationnel, c’est l’incompréhensible pour l’homme. Jaques donne ce sens à toutes les superstitions, croyances ou présage, par exemple « Si, si la mer bouillait, il y aurait (…) bien des poissons cuits. » (p.48) L’attitude qui consiste à vouloir le changer est incohérente car le destin lui-même ruse et nous trompe : » Le destin est cauteleux. On lui dit au premier moment qu’il en aura menti, et il se trouve au second moment qu’il a dit vrai. » (p.109) Il n’y a donc pas d’interprétation possible.

En philosophie, il revient aux stoïciens d’identifier le destin à raison divine (Logos), cette raison des choses est la nécessité du fait que chaque cause constitue un maillon lié nécessairement à un autre. C’est ce qu’exprime Cicéron dans Du Destin : « Si tout arrive en vertu de causes antécédentes, tous les événements sont étroitement liés, naturellement enchaînés les uns les autres et, s’il en est ainsi, tout est soumis à la nécessité. » Les événements ont une raison d’être qui n’est autre que la nature et non un dieu transcendant. C’est le providentialisme qui leur permet d’affirmer un ordre harmonieux de la nature elle-même. Cependant les stoïciens n’auront de cesse de vouloir concilier le destin et la liberté. Il y a bien quelque chose qui dépende de l’homme, c’est la manière de considérer l’événement, autrement dit de le comprendre, lui donner du sens.

Jacques est fataliste car toutes les raisons de son maître, tous les arguments n’y pourront rien changer : « Prêchez tant qu’il vous plaira« . Il n’y a pas même de libre-arbitre pour l’homme réduit à « une machine pensante« sans volonté ni liberté : « Vous me parliez sans le vouloir, et je vous répondais sans le vouloir » (282) ou encore  » Mon maître, on passe les trois quart de sa vie à vouloir sans faire et à faire sans vouloir » (283).

D’où Jacques tient-il ce système fataliste ? de son capitaine qui le lui a « fourré dans la tête », mais ce dernier lui-même récitait : il savait Spinoza par coeur. Cela n’est certes pas une garantie de la connaissance de cet auteur ni une adhésion de la part de Diderot au Spinozisme. Outre les contradictions que nous pouvons repérer chez Jacques, ce dernier n’est pas le porte parole de son maître ni de l’auteur. Jacques n’est qu’un Jacques, c’est-à-dire un rustre, un paysan qui ne pense pas, prie à tout hasard et « ne croît ni ne décroit à la vie à venir« .

Jacques est fataliste au sens du stoïcisme antique. « Quelques jours après, le vieux concierge du chateau décéda : Jacques obtient sa place et épouse Denise, avec laquelle il s’occupe à susciter des disciples à Zénon et à Spinoza. »C’est Zénon de Citium qui est ici cité. L’essentiel de sa philosophie est le fameux argument du « dominateur » qu’on traduit aussi parfois par le « maître ». C’est l’argument destin qui fait dire à Diderot dans l’article stoïcisme de l’encyclopédie : « le stoïcisme est une affaire de tempérament, et Zénon imagina, comme ont fait la plupart des législateurs, pour tous les hommes, une règle ne convenant guère qu’à lui, elle est trop forte pour les faibles : la morale chrétienne est un zénonisme mitigé, et conséquemment d’un usage plus général, cependant le nombre de ceux qui s’y conforment à la rigueur n’est pas grand. » Il reste à Jacques de son christianisme des convictions stoïciennes et il retient de son capitaine l’illusion de la liberté de vouloir ; il objecte à son maître la parole de son capitaine qui disait « Oui, à présent vous ne voulez rien, mais veuillez vous précipiter de votre cheval » et conclue en accord avec son maître cette fois : « Mais si vous êtes et si vous avez toujours été le maître de vouloir; que voulez vous à présent aimer une guenon ? et que n’avez vous cessé d’aimer Agathe toutes les fois que vous l’avez voulu ? maître, on passe les trois quart de sa vie à vouloir sans faire… » et nous voilà dans le spinozisme : « Il croyait qu’un homme s’acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l’ignominie qu’une boule qui aurait conscience d’elle-même suit la pente d’une montagne.

Stoïcisme et spinozisme se mêlent en une pure jonglerie verbale (« c’est un refrain ») qui constitue sans doute le système de Jacques mais n’épuise pas et de loin, la pensée de son auteur (la figure du maître en particulier doit être étudiée en regard de celle de Jacques.)

…à suivre

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