http://cyberechos.creteil.iufm.fr/cyber5/histoire/hisport/rembrandt.jpgRembrandt: « Autoportrait », 1640, Huile sur toile,
se trouve à Londres, The National Gallery

La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas «développés». Notre vie ; et aussi la vie des autres car le style pour l’écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini, et bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial.

Proust, Le Temps Retrouvé, p.289-290, édition G.F.

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Vue de Delft, par Johannes Vermeer (v. 1661)
Domaine publique

La thèse de l’auteur dans ce texte est l’affirmation de deux « moi » dans une même personne.

Il y a un moi « extérieur », comme un masque (persona en latin désigne le masque de la tragédie) interchangeable qui constitue mon rapport aux autres par l’image que je veux bien leur tendre et auquel je finis par m’identifier. Il existe aussi un moi « profond, » obscur aussi bien aux autres que parfois à soi-même, un moi privé qui caractérise notre être propre. Par moment, nous pouvons accéder à ce moi (goût de la madeleine, pavés disjoints de la place Saint Marc, etc). Certains souvenirs nous emportent, non seulement vers des moments vécus anecdotiques mais aussi vers l’essence même de ce que furent des scènes de la vie privée. D’autre part, ce moi privé pose le problème de la communication des consciences. En effet, si la mémoire involontaire me renvoie avec difficulté à mon propre vécu, unique et indicible, il est encore plus difficile d’accéder à la part privée d’autrui. Proust explique que l’intelligence ne saisit pas l’aspect qualitatif des choses et ne renvoie à aucune qualité sensible qui constitue le tissu du vécu (odeurs, sons, couleurs, goûts…)

Le problème de trouver une communauté se résout par l’art en général et la littérature en particulier. L’art est ouverture à l’autre non pas en une compréhension ou connaissance intellectuelle mais en une saisie immédiate de sa subjectivité. C’est la « vision », la « révélation » qu’aucune réflexion ne permet. Les préjugés, les habitudes de pensée, les lieux communs et tous les conformismes nous empêchent d’exprimer notre intériorité et d’éprouver une rencontre directe et sincère avec autrui. L’art a donc un double intérêt : il nous révèle à nous même et nous révèle aux autres, non pas dans le superficiel d’une rencontre mais dans la réalité de notre propre vie. Les différences de chacun ne sont pas niées mais sont l’expression de valeurs universelles qui échappent à la majorité des hommes. C’est que la plupart ne cherche pas, par manque de courage, à savoir ce qu’il est vraiment, ne cherche pas la vérité et surtout pas dans l’art. Pour le sens commun, l’art n’est pas le lieu de la vérité, ni de la réalité, car l’artiste nous ouvre les portes de l’imaginaire, du surnaturel et de l’obscur. C’est l’inverse qu’affirme Proust en montrant que « la vraie vie […]c’est la littérature ». Qu’en est-il de la philosophie qui se définit par cette quête de la vérité c’est-à-dire, en terme platoniciens, des essences même des choses ? Proust affirme que ce rôle revient à l’art, car la vérité ne peut pas être celle les idées abstraites, conformes à la seule intelligence.

Chacun se fait artiste lorsqu’il aborde une œuvre et élabore une véritable communication avec autrui. Chacun restitue, à la manière d’un artiste une perception fugitive, un souvenir, une sensation, une émotion, bref, tout ce qui constitue un peu de notre vie intérieure et qui peut être ressuscité par une touche de couleur, une note de musique, un style. L’artiste, par son travail se fait « voyant » et livre aux autres son monde particulier, unique, qui sans œuvre « resterait le secret éternel de chacun ». Si cette révélation a lieu pour le peintre, le musicien, le poète, elle a lieu également pour le spectateur.


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