http://17emesiecle.free.fr/images/Poete.jpg« L’inspiration du poète de Nicolas Poussin vers 1630 musée du Louvre »


Sur les poètes, un dialogue de Platon

Ion, 533 c – 535 a Belles-lettres, p. 35 – 37.

« 533 c Je le vois, Ion, et même je m’en vais te faire connaître ce que cela signifie, selon moi.

533 d Ce don de bien parler sur Homère est chez toi, non pas un art, comme je le disais tout à l’heure, mais une force divine. Elle te met en branle, comme il arrive pour la pierre qu’Euripide a nommée magnétique, et qu’on appelle communément d’Héraclée. Cette pierre n’attire pas seulement les anneaux de fer eux-mêmes ; elle communique aux anneaux une force qui leur donne ici même pouvoir qu’a la pierre, 533 e celui d’attirer d’autres anneaux, de sorte qu’on voit parfois une très longue chaîne d’anneaux de fer suspendus les uns aux autres. Et pour tous, c’est de cette pierre-là que dépend leur force. De même aussi la Muse fait des inspirés par elle-même, et par le moyen de ces inspirés d’autres éprouvent l’enthousiasme : il se forme une chaîne. Car tous les poètes épiques, les bons poètes, ce n’est point par un effet de l’art, mais pour être inspirés par un dieu et possédés qu’ils débitent tous ces beaux poèmes. Il en est de même des bons poètes lyriques : comme les gens en proie au délire des 534 a Corybantes n’ont pas leur raison quand ils dansent, ainsi les poètes lyriques n’ont pas leur raison quand ils composent ces beaux vers ; dès qu’ils ont mis le pied dans l’harmonie et la cadence, ils sont pris de transports bachiques, et sous le coup de cette possession, pareils aux bacchantes qui puisent aux fleuves du miel et du lait, lorsqu’elles sont possédées, mais non quand elles ont leur raison, c’est ce que fait aussi l’âme des poètes lyriques, comme ils le disent eux-mêmes. Car ils nous disent, n’est-ce pas ? Les poètes, que c’est à des sources de miel, dans 534 b certains jardins, et vallons des Muses qu’ils butinent les vers pour nous les apporter à la façon des abeilles, et voltigeant eux-mêmes comme elles. Et ils disent vrai : c’est chose légère que le poète, ailée, sacrée ; il n’est pas en état de créer avant d’être inspiré par un dieu, hors de lui, et de n’avoir plus sa raison ; tant qu’il garde cette faculté, tout être humain est incapable de faire œuvre poétique et de chanter des oracles. Par suite, comme ce n’est point en vertu d’un art qu’ils font œuvre de poètes en disant tant de belles choses sur les sujets 534 c qu’ils traitent, comme toi sur Homère, mais par un privilège divin, chacun d’eux n’est capable de composer avec succès que dans le genre où il est poussé par la Muse : l’un dans les dithyrambes, l’autre dans les éloges ; celui-ci dans les hyporchèmes celui-là dans l’épopée, tel autre dans les iambes ; dans le reste chacun d’eux est médiocre. Car ce n’est point par l’effet d’un art qu’ils parlent ainsi, mais par un privilège divin, puisque, s’ils savaient en vertu d’un art bien parler sur un sujet, ils le sauraient aussi pour tous les autres. Et si la Divinité leur ôte la raison, en les prenant 534 d pour ministres, comme les prophètes et les devins inspirés, c’est pour nous apprendre, à nous les auditeurs, que ce n’est pas eux qui disent des choses si précieuses – ils n’ont pas leur raison – mais la Divinité elle-même qui parle, et par leur intermédiaire se fait entendre à nous. La meilleure preuve à l’appui de notre thèse est Tynnichos de Chalcis 5. Il n’a jamais fait de poème que l’on pût juger digne de mémoire, à l’exception du péan qui est dans toutes les bouches, peut-être le plus beau de tous les poèmes lyriques, une 534 e vraie « trouvaille des Muses », comme il le dit lui-même. Par cet exemple plus que par aucun autre la Divinité, selon moi, nous démontre, pour prévenir nos doutes, que ces beaux poèmes n’ont pas un caractère humain et ne sont pas l’œuvre des hommes, mais qu’ils sont divins et viennent des dieux, et que les poètes ne sont autre chose que les interprètes des dieux, étant possédés chacun par celui dont il subit l’influence. C’est pour le démontrer que la Divinité a fait exprès de chanter le plus beau poème lyrique par la bouche du poète le plus médiocre. Ne crois-tu pas que j’ai raison, Ion ? »

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9d/Aristotle_by_Raphael.jpg/180px-Aristotle_by_Raphael.jpg La poétique d’Aristote

« Le rôle du poète est de dire non pas ce qui a réellement eu lieu mais ce à quoi on peut s’attendre, ce qui peut se produire conformément à la ressemblance ou à la nécessité. En effet, la différence entre l’historien et le poète ne vient pas du fait que l’un s’exprime en vers ou l’autre en prose (on pourrait mettre l’oeuvre d’Hérodote en vers, et elle n’en serait pas moins de l’histoire en vers qu’en prose) ; mais elle vient de ce fait que l’un dit ce qui a eu lieu, l’autre ce à quoi on peut s’attendre. Voilà pourquoi la poésie est une chose plus philosophique et plus noble que l’histoire : la poésie dit plutôt le général, l’histoire le particulier. Le général, c’est telle ou telle chose qu’il arrive à tel ou tel de dire ou de faire, conformément à la vraisemblance ou à la nécessité (…) Le particulier, c’est ce qu’a fait Alcibiade, ou ce qui lui est arrivé. »

http://remue.net/IMG/jpg/maldesfantomes.jpg Benjamin Fondane

« …un jour viendra sans doute, quand le poème lu se trouvera devant vos yeux. Il ne demande rien! Oubliez le, Oubliez le! Ce n’est qu’un cri qu’on ne peut pas mettre dans un poème parfait… »

Il n’y a pas à ma connaissance de théorie littéraire sur l’ oeuvre de cet artiste. D’ailleurs, l’oeuvre suffit pour exprimer la richesse poétique et le travail de l’artiste. Fondane n’a jamais vu, de son vivant, cet ouvrage de ses poésies complètes en langue française, édité selon les derniers souhaits qu’il a pu exprimer alors même qu’il était enfermé dans le camp de Drancy, après avoir été dénoncé comme juif. Mais l’auteur est un observateur critique de la langue française et lie d’une manière singulière le dire poétique et sa réflexion critique  : Son poéme est  création et pensée, esthétique et défense du poète, de la fonction poétique (notamment  Rimbaud le voyou, Traité d’esthétique ). Fondane condamne ses contemporains qui cédent aux modes esthétiques et même à la philosophie de l’art, « métaphysique » qui de tous ceux qui préférent « l’esclavage doré du connaître » à la liberté sans condition ».

Quand au problème de la création, on est sans doute loin de la critique platonicienne de cette sorte de fabrication inspirée, de cet enthousiasme (en theo, Dieu en soi) dont parlait les anciens. L’écriture poétique ne relève sans doute pas d’un surnaturel ou de mysticisme obscur, mais plutôt d’un impénétrable effort vers l’expression de ce qui, sans poète, resterait indicible. On connait en particulier la fameuse phrase de Théodore Adorno « écrire un poème après Auschwitz est barbare », que Benjamin Fondane dément par cette œuvre. [ Bien sûr la relation d’Adorno à la poésie en particulier et à l’art en général ne se résume pas à cette formule choquante ! ] Reste à saisir ce qui se trame dans cette écriture nommée rapidement « de l’exil » dans l’œuvre de Fondane comme dans celles de ses compatriotes roumains (Tristan Tzara, Mircea Eliade, Eugène Ionesco). A travers ces destins d’exil singuliers, une écriture dit plus qu’une période (l’entre deux guerre) ou une théorie artistique (dadaïsme, surréalisme).

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