P.P Rubens

La vision idéale d’un Alcibiade inscrit au fronton des plus nobles figures antiques va évoluer au cours des âges suivants. Son histoire offrait quelques épisodes dignes d’inspirer la réflexion morale, telles ses relations avec Socrate, déconcertant maître de sagesse, qu’évoque la fameuse scène décrite dans le Banquet de Platon, où l’Athénien vient troubler par une entrée de fêtard les hautes conversations de convives éminemment distingués. Cette scène a inspiré le crayon de P.P. Rubens, ainsi qu’en témoigne un beau dessin que conserve le Metropolitan Museum de New York :

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Rubens, Alcibiade interrompant le banquet, Esquisse, Metropolitan Museum de New York,

L’esquisse, qui doit dater du début du premier séjour de Rubens en Italie, soit c. 1601-1602, présente, de gauche à droite : Alcibiade, Agathon, Platon, Socrate et deux autres personnages. Les protagonistes sont désignés par leur nom, en des inscriptions quasiment illisibles qu’ont cependant permis de déchiffrer les rayons ultraviolets. Un Alcibiade d’allure sportive, plus guerrière qu’intellectuelle, s’avance pour saluer Agathon, l’hôte qui l’accueille, mais son regard est aussitôt capté par Socrate, et c’est à celui-ci que, par la main de Platon, il tend une couronne, oubliant le maître de maison.

Les spécialistes s’accordent à reconnaître ici une réminiscence du Banquet de Platon ; fait notable car ce genre de texte ne relevait ni des lectures ni des répertoires iconographiques que pratiquaient généralement les artistes de l’époque. Rubens, à cet égard, fait donc figure d’exception, et ce dessin était sans doute un document de caractère tout à fait privé. Il semble en tout cas que ce soit la plus ancienne création graphique qu’ait inspirée un dialogue platonicien.

P. Testa

Près d’un demi-siècle plus tard, la même inspiration va se retrouver chez un peintre et graveur de Lucques. Sans avoir sans doute connu l’esquisse de Rubens, Pietro Testa, « peintre maudit » qui a hésité entre baroque et classicisme, « peintre-philosophe », a proposé une vision savante de la fameuse scène du Banquet dans son Alcibiade ivre au banquet (gravure, 1648) [Titre anglais : The Drunken Alcibiades Interrupting the Symposium].

Pietro Testa, Alcibiade ivre au banquet (gravure, 1648)
Source : http://www.philosophy.eku.edu/Williams/platoart/images/testa.jpg

Socrate arrachant Alcibiade à la Volupté
Huile sur toile de J.B. Regnault
© [Louvre.edu]


Lire un passage du discours de Diotime dans le banquet :

Quand Aphrodite naquit, les dieux célébrèrent un festin, tous tes dieux, y compris Poros, fils de Mètis. Le dîner fini, Pénia, voulant profiter de la bonne chère, se présenta pour mendier et se tint près de la porte. Or Poros, enivré de nectar, car il n’y avait pas encore de vin, sortit dans le jardin de Zeus, et, alourdi par l’ivresse, il s’endormit. Alors Pénia, poussée par l’indigence, eut l’idée de mettre à profit l’occasion, pour avoir un enfant de Poros : elle se coucha près de lui, et conçut l’Amour.
Aussi l’Amour devint-il le compagnon et le serviteur d’Aphrodite, parce qu’il fut engendré au jour de naissance de la déesse, et parce qu’il est naturellement amoureux du beau et qu’Aphrodite est belle.
Etant fils de Poros et de Pénia, l’Amour en a reçu certains caractères en partage. D’abord il est toujours pauvre, et loin d’être délicat et beau comme on se l’imagine généralement, il est dur, sec, sans souliers, sans domicile; sans avoir jamais d’autre lit que la terre, sans couverture, il dort en plein air, près des portes et dans les rues ; il tient de sa mère, et l’indigence est son éternelle compagne. D’un autre côté, suivant le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon; il est brave, résolu, ardent, excellent chasseur, de ruses toujours nouvelles, amateur de science, plein de ressources, passant sa vie à philosopher, habile sorcier, magicien et sophiste. Il n’est par nature ni immortel ni mortel ; mais dans la même journée, tantôt il est florissant et plein de vie, tant qu’il est dans l’abondance, tantôt il meurt, puis renaît, grâce au naturel qu’il tient de son père. Ce qu’il acquiert lui échappe sans cesse, de sorte qu’il n’est jamais ni dans l’indigence, ni dans l’opulence et qu’il tient de même le milieu entre la science et l’ignorance, et voici pourquoi.
Aucun des dieux ne philosophe et ne désire devenir savants ; car il l’est, et en général, si l’on est savant, on ne philosophe pas ; les ignorants non plus ne philosophent pas et ne désirent pas devenir savants ; car l’ignorance a précisément ceci de fâcheux que n’ayant ni beauté ni bonté ni science, on s’en croit suffisamment pourvu. Or, quand on ne croit pas manquer d’une chose, on ne la désire pas.

Le discours d’Aristophane (amusant !)

http://www.kewego.fr/video/iLyROoaft61V.html

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