Bertolt Brecht est un auteur de théâtre allemand (1898-1956) proche des idéaux marxistes qui quitte l’Allemagne à l’approche de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Ses pièces sont didactiques, c’est-à-dire qu’elle ont pour but un enseignement, une prise de conscience et un regard critique sur la société.

Galilée (1564-1642) est un célèbre mathématicien, astronome et physicien italien qui soutint les thèses de Copernic (1473-1543) à propos du mouvement des planètes autour du soleil. Au XVI° et XVII° siècle on parlera de « révolution copernicienne » car cette découverte scientifique change la représentation que l’homme se fait de la nature (et de lui-même au sein de cette nature). Galilée, en affirmant ces thèses s’oppose non seulement à la science, qui admettait le géocentrisme du grec Ptolémée (90-168), mais à une longue tradition religieuse et idéologique. Il met également en question la physique d’Aristote, un système de représentation cosmologique qui convenait au schéma d’explication du judéo-christianiasme.

Dans son oeuvre la vie de Galilée, B. Brecht met en scène le savant qui cherche à démontrer la vérité grâce à sa lunette astronomique, face à un mathématicien et un philosophe qui incarnent le refus de la vision. la scène se passe en présence du seigneur de florence Cosme de Médicis (« Votre Altesse », les satellites de Jupiter ici nommés « constellations médicéennes »)

Faut-il voir pour savoir ? Quelle force peuvent avoir les préjugés, les opinions dans la recherche de la vérité ?

Galilée devant la lunette. – Comme votre Altesse le sait sans aucun doute, nous avons, nous, astronomes, depuis quelque temps, de grandes difficultés avec nos calculs. Nous y utilisons un très ancien système, qui semble être en harmonie avec la philosophie, mais malheureusement pas avec les faits. D’après cet ancien système, celui de Ptolémée, les mouvements des astres sont supposés être extrêmement compliqués. La planète Vénus, par exemple, accomplirait un mouvement de cette sorte (Il trace sur un tableau l’épicycle de Vénus selon l’hypothèse de Ptolémée.) mais même en admettant des mouvements aussi malaisés, nous ne sommes pas en mesure de prévoir exactement la position des astres. Nous ne les trouvons pas aux endroits où normalement ils devraient être. A quoi s’ajoutent tels mouvements pour lesquels le système de Ptolémée ne donne aucune explication. Des mouvements de cette sorte me semblent être accomplis autour de Jupiter par quelques petites étoiles que je viens de découvrir. Plairait-il à ces messieurs de commencer par une observation des satellites de Jupiter, les constellations médicéennes ?

Andréa, désignant le tabouret devant la lunette. – Je vous prie de prendre place.

Le philosophe. – Merci mon enfant. Je crains que tout ne soit pas tout à fait aussi simple. Monsieur Galilée, avant que nous nous penchions sur votre célèbre tube, nous aimerions vous inviter pour le plaisir à une discussion. Thème : de telles planètes peuvent elles exister ?

Le mathématicien. – Une discussion dans les règles.

Galilée. – Je m’étais dit que vous alliez simplement regarder à travers la lunette et vous convaincre vous même…
Le mathématicien. – Il serait pourtant plus profitable, monsieur Galilée, que vous nous donniez les raisons qui vous amènent à supposer que, dans la plus haute sphère du ciel immuable, des astres flottant librement puissent se déplacer.

Le philosophe. – Des raisons, monsieur Galilée, des raisons !

Galilée. – Les raisons ? Alors qu’un coup d’oeil sur les astres eux-mêmes et mes relevés font apparaître le phénomène ? Monsieur, la discussion devient insipide.

Bertolt Brecht, Théâtre complet, La vie de Galilée, t. IV

trad. Armand Jacob et Edouard Pfrimmer, L’Arche, 1990

Laisser une réponse :

Vous devez être connecté pour poster un commentaire...