« Thomas Diafoirus :
Avec la permission aussi de monsieur, je vous invite à venir voir l’un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d’une femme, sur quoi je dois raisonner.

 

Toinette :
Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant. »

 

Molière, Le malade imaginaire, Acte II, Scène 5

La figure du savant est inépuisable : je ne parle pas ici de la science mais de sa représentation. En art on trouve une multiplicité d’exemple de ses savants, hommes de science ou au service de la science que je cite ici en désordre…

 

Au moyen âge c’est la figure du médecin costumé (souvent en oiseau de mauvaise augure) soignant la peste ou dans les farces les petits maux de toute sorte… C’est la figure qui inspirera Molière dans ses comédies. Au XVII° siècle, on ne compte plus, outre dans le théâtre, les médecins de cours avec lancette et clystère, les diafoirus ou autres barbus représentant la science ! A la Belle Epoque, il devient positif et omniscient, belle mise avec son stéthoscope autour du cou, il inspire de la déférence (le docteur Benassis dans Le Médecin de campagne, de Balzac) ou incarne la prétention (le pharmacien Homais, mis en scène par Flaubert dans Madame Bovary) du positivisme bourgeois. Enfin le médecin moderne, efficace, aseptisé, pressé, en blouse de laboratoire blanche, s’il n’inspire pas toute défiance (Dr Frankenstein, le Dr Jekyll, le Dr Moreau…), est bien une caricature des théories qu’il représente (la certitude ou le mystère) La science crée des mythes, comme elle crée des types : le pédant, le visionnaire, l’illuminé, le distrait, le savant fou, le rat de laboratoire…

 

Donnons un dernier exemple : Einstein, l’incarnation même du savant – mieux, de La SCIENCE, avec son cerveau perçu comme « hors du commun » et cependant incapable de percer les secrets de l’univers. Roland Barthes dans un texte des Mythologies, intitulé « Le cerveau d’Einstein » décrit le processus de ce mythe :

 

« Il y a un secret unique du monde, et ce secret tient dans un mot, l’univers est un coffre-fort dont l’humanité cherche le chiffre : Einstein l’a presque trouvé, voilà le mythe d’Einstein ; on y retrouve tous les thèmes gnostiques : l’unité de la nature, la possibilité idéale d’une réduction fondamentale du monde, la puissance d’ouverture du mot, la lutte ancestrale d’un secret et d’une parole, l’idée que le savoir total ne peut se découvrir que d’un seul coup, comme une serrure qui cède brusquement après mille tâtonnements infructueux. L’équation historique E = mc2, par sa simplicité inattendue, accomplit presque la pure idée de la clef, nue, linéaire, d’un seul métal, ouvrant avec une facilité toute magique une porte sur laquelle on s’acharnait depuis des siècles. L’imagerie rend bien compte de cela : Einstein, photographié, se tient à côté d’un tableau noir couvert de signes mathématiques d’une complexité visible ; mais Einstein dessiné, c’est-à-dire entré dans la légende, la craie encore en main, vient d’écrire sur un tableau nu, comme sans préparation, la formule magique du monde. La mythologie respecte ainsi la nature des tâches : la recherche proprement dite mobilise des rouages mécaniques, a pour siège un organe tout matériel qui n’a de monstrueux que sa complication cybernétique ; la découverte, au contraire, est d’essence magique. »

Roland Barthes, Mythologies

Malgré l’admiration qu’il voue aux grands savants, notamment à Newton, Kant considère que seul un artiste peut être génial. Le concept même de génie exclut toute possibilité d’apprentissage. Newton n’a pas appris la loi d’attraction universelle de l’un de ses prédécesseurs. Mais Kant répond par avance à cette objection en remarquant que « tout cela aurait aussi pu être appris, et se trouve sur le chemin naturel de la recherche et de la réflexion selon des règles » ; C’est la différence entre découvrir et inventer.

« Newton pouvait non seulement pour lui, mais pour tout autre, décrire clairement, et déterminer pour ses successeurs, les démarches qu’il eut à faire depuis les premiers éléments de la géométrie, jusqu’à ses grandes et profondes découvertes ; mais aucun Homère, aucun Wieland ne pourrait montrer comment ses idées riches en poésie et pourtant lourdes de pensées surgissent et s’assemblent dans son cerveau, car lui-même ne le sait pas et il ne peut donc l’enseigner à un autre. En matière de science par conséquent il n’y a entre le plus grand inventeur et l’imitateur, l’apprenti (l’écolier) le plus laborieux, qu’une différence de degrés, mais il y a une différence spécifique entre lui et celui que la nature a doué pour les beaux-arts; on ne veut pourtant pas diminuer ces grands hommes auxquels l’humanité doit tout, par rapport à ceux qui par leur talent pour les beaux-arts sont des favoris de la nature. Le talent des premiers consiste à faire progresser toujours davantage les connaissances, et les avantages pratiques qui en dépendent, comme à instruire les autres dans ces mêmes connaissances et c’est là une grande supériorité sur ceux qui méritent l’honneur d’être appelés des génies; pour ceux-ci l’art s’arrête quelque part; il a ses limites qu’il ne peut dépasser, qu’il a sans doute atteintes depuis longtemps et qui ne peuvent plus être reculées ; de plus une telle maîtrise ne peut se communiquer, elle est dispensée directement à chacun par la main de la nature; elle disparaît donc avec l’un jusqu’à ce que la nature confère à un autre les mêmes dons ; et il ne reste plus à celui-ci que d’avoir un modèle pour laisser se manifester de semblable manière le talent dont il a conscience.

KANT, Critique du jugement, § 47

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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