Les droits de l’homme délégitimés (texte de Marx)
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Marx conteste ici le droit, qui n’est pour lui qu’un cadre formel , c’est-à-dire fictif et hypocrite, préservant en réalité les privilèges des bourgeois:
» Avant tout nous constatons que les droits dits de l’homme, les droits de l’homme, par opposition aux droits du citoyen, ne sont rien d’autre que les droits du membre de la société bourgeoise, c’est-à-dire de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la collectivité. La constitution la plus radicale, la constitution de 1793, peut énoncer:
(Déclaration des droits de l’homme et du citoyen).
Article 2. «Ces droits, etc. (les droits naturels et imprescriptibles) sont: l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété ».
En quoi consiste la liberté?
Article 6 «La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme défaire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui » [... ] .
La liberté est donc le droit de faire et d’entreprendre tout ce qui ne nuit pas à aucun autre. La frontière à l’intérieur de laquelle chacun peut se mouvoir sans être nuisible à autrui est définie par la loi, de même que la limite de deux champs est déterminée par le palis (1. Il s’agit de la liberté de l’homme en tant que monades (2 isolées [...].Mais le droit humain à la liberté n’est pas fondé sur la relation de l’homme à l’homme, mais au contraire sur la séparation de l’homme d’avec l’homme. Il est le droit à cette séparation, le droit de l’individu limité à lui-même.L’application pratique du droit à la liberté est le droit humain à la propriété privée. [...]Le droit de l’homme à la propriété privée est [...] le droit de jouir et de disposer de sa fortune arbitrairement (à son gré), sans se rapporter à d’autres hommes, indépendamment de la société, c’est le droit à l’égoïsme. Cette liberté individuelle-là, de même que son application, constituent le fondement de la société bourgeoise. À chaque homme elle fait trouver en l’autre homme, non la réalisation, mais au contraire la limite de sa liberté. [...] Aucun des droits dits de l’homme ne dépasse donc l’homme égoïste, l’homme tel qu’il est comme membre de la société bourgeoise, c’est-à-dire l’individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son bon plaisir privé, et séparé de la communauté. Loin qu’en eux l’homme soit conçu comme un être générique (3, la vie générique, la société apparaît au contraire comme un cadre extérieur aux individus, comme une limitation de leur autonomie primitive. [...]Il est déjà énigmatique qu’un peuple qui commence tout juste à se libérer [...], à fonder une communauté politique, qu’un tel peuple proclame solennellement la légitimité de l’homme égoïste, de l’homme séparé de son semblable et de la communauté [...]. Ce fait devient encore plus énigmatique, quand nous voyons que la citoyenneté, la communauté politique sont ravalées par les émancipateurs politiques au rang de simple moyen pour la conservation de ces prétendus droits de l’homme, que donc le citoyen est déclaré le serviteur de l’homme égoïste, que la sphère où l’homme se comporte en être collectif est dégradée et placée plus bas que la sphère où il se conduit en être partiel, qu’enfin ce n’est pas l’homme comme citoyen, mais l’homme comme bourgeois, qui est pris pour l’homme authentique et vrai ».
Karl Marx, À propos de la question juive (1842),trad. M. Simon, Aubier, 1971, p. 103-111.
Note 1: palissade
Note 2: terme emprunté à Leibniz, pris ici dans le sens de individu égoïste
Note 3: en tant que genre, en tant que communauté.
Publié le 28 avril 2008 par LeWebPédagogique dans Textes clés
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