Le cinéma: qu’est-ce qu’un bon film?

 

 Critique de cinéma et sens commun kantien

 

            En prenant appui sur le cinéma et sa critique, Laurent Jullier suggère ironiquement que la théorie de l’art déduite de Kant aboutit à bien des impasses – ne serait-ce que dans la mesure où elle oublie à quel point la sensibilité intervient dans notre relation au film, ou plus généralement à l’art.

 

« La critique de cinéma professionnelle, en France au moins, est largement kantienne. Quelles sont donc ces idées qui, forgées à Königsberg à la fin du XVIII° siècle, continuent à l’animer ? Pour simplifier, dans la Critique de la faculté de juger, elles sont quatre. 1. La faculté esthétique de juger est universelle; elle «mériterait le nom de sens commun à tous». Si le critique kantien trouve le film génial, nous aussi ( par essence commune).

 2. Cette faculté est intuitive; elle ne s’apprend pas à l’école ni sur les bancs de l’université; «le jugement sur la beauté ne serait pas un jugement de goût s’il appartenait à la science», écrit Kant. Voilà pourquoi le critique kantien peut se dispenser d’expliquer en quoi le film est génial.

3. Cette faculté, bien qu’elle fonctionne de manière intuitive, n’a rien à faire non plus avec le corps. Le critique kantien pourra sortir de projection les yeux rougis d’avoir pleuré et déclarer, entre deux hoquets, qu’il vient de voir le navet de l’année. 4. Juger une oeuvre belle doit consister en un acte désintéressé. Le critique kantien ne flatte jamais ses lecteurs, refuse d’être invité au restaurant par le réalisateur dont il vient d’écrire le plus grand bien, et n’espère aucun oh ! admiratif lorsqu’il cite au cours d’un dîner l’imprononçable titre d’un court-métrage coréen muet en guise de réponse à la question du film de chevet.

            Le premier point problématique, ici, n’est pas du fait de Kant mais de ses exégètes, qui ont détourné la Critique en théorie de l’art, alors qu’elle prend pour pilier conceptuel l’acte consistant à regarder la beauté naturelle, chutes d’eau, fleurs, crustacés et ciel étoilé des nuits d’été. La classification qu’y entreprend Kant des beaux-arts permet de mesurer cette distance avec ce que nous entendons aujourd’hui par art : l’art de l’éloquence est rangé aux côtés de la poésie, l’art des jardins avec la peinture, la plaisanterie avec la musique… Comble d’ironie, Kant ne croit même pas à un besoin viscéral d’art chez l’être humain : «Un homme abandonné sur une île déserte ne tenterait pas pour lui-même d’orner sa hutte», écrit-il, ce n’est que dans la société qu’il ferait quelque chose d’aussi raffiné… Second problème, Kant promeut un double dualisme radical corps-esprit et raison-émotion. Le «sentiment de plaisir et de peine», écrit-il, est «indépendant de la faculté de connaître». Ce double dualisme, les sciences cognitives actuelles le rejettent tout aussi radicalement. Kant s’acharne par ailleurs à déprécier le plaisir sensuel : prendre en compte les attraits et les émotions dans l’appréciation esthétique, dit-il, est barbare, et plus encore dans le cadre d’un jugement esthétique. Dire qu’un film est beau parce qu’on y a ri de bon coeur est une aberration dans ce cadre kantien – toujours après détournement. Certes, Kant postule qu’il y a une satisfaction résultant du beau, mais une satisfaction pure et dépouillée. La formule est proche de l’oxymoron : à quoi peut bien ressembler ce plaisir pur et désincarné ? Le mépris du plaisir sensuel qui anime Kant le pousse même à rejeter la musique hors des beaux-arts, pour la mettre du côté de l’agrément en compagnie de la plaisanterie, sous prétexte que le corps y tient une trop grande place dans l’appréciation… »

            Qu’est-ce qu’un bon film ? éditions La Dispute, 2002, pp. 53-55.

 

 

 

 

 

 

4 réflexions au sujet de « Le cinéma: qu’est-ce qu’un bon film? »

  1. Le , ninag a dit :

    Votre blog est génial. Merci pour le précieux temps que vous devez y consacrer.
    Je suis en Terminal L et je compte bien viser l’excellence au bac de philo. Je pense d’ailleurs que c’est des site comme le votre qui m’aideront à atteindre mon objectif.
    Un grand merci à vous encore une fois.

  2. oui, ninag, on continue, en route vers l’excellence!

  3. Le , joel a dit :

    bonjour
    je m’interesse simplement a la question du rapport entre l’art et le cinéma et je suis tombé sur votre site que j’ai trouvé par ailleurs trés bien fait.
    pourriez vous m’eclairer sur la caracterisation du cinéma comme 7eme art ? peut on parler de beauté dans le cinema? reside t elle dans la réalisation, les plans, le caractere subversif ou bien dans un tout?
    j’ai du mal a cerner cette question
    marci d’avance

  4. Joël,
    Je ne peux vous répondre en deux mots! Mais j’ai écrit un texte là dessus d’une vingtaine de pages:  » le cinéma est-il un art? » où j’essaye de faire le tour de la question… (dans mon livre « Cours particulier de philosophie », chapitre 10 et surtout 11)
    Sinon , il y a de multiples façons de vous répondre! Si vous voulez je peux vous envoyer la bibliographie que j’ai mise dans ce livre..
    Il faut définir l’art, avant de définir le cinéma..Donc c’est immense!
    Si vous tapez sur google cinéma, art, laurence Hansen-Love, vous verrez apparaître beaucoup de choses sur mes deux autres blogs aussi (blogspot et over-blog).
    Cette question m’occupe beaucoup moi-même, donc je pense que nous en reparlerons…
    Je vous signale aussi le colloque qui a eu lieu dernièrement au centre Pompidou « Où va le cinéma »Vous pouvez le réécouter sur Internet; par exemple le débat sur « Qu’est-ce qu’un auteur » qui concerne votre sujet

Laisser un commentaire