On aurait tort de confondre mémoire et histoire :
”Si vous ne pouvez rien rejeter du grenier de la mémoire, vous ne pouvez ni abstraire ni généraliser. Sans abstraction ni généralisation, il ne peut y avoir de pensée.L’historien ne se contente pas d’enregistrer, il édite, il omet, il juge, il interprète, il réorganise, il arrange, il compose. Sa mission n’est rien moins que « rendre la plus haute sorte de justice à l’univers visible, en portant au jour la vérité multiforme et unique qui en sous-tend chaque aspect ». Mais attention ! Cette phrase que je viens de citer n’est pas d’un historien décrivant sa discipline, elle est d’un romancier célébrant l’art de la fiction : on aura reconnu les premières lignes de la préface que Joseph Conrad écrivit pour son Nègre du Narcisse qui est vraiment une sorte de manifeste universel du Roman.
Le fait est que ces deux arts – celui de l’historien et celui du romancier -, issus l’un et l’autre de la poésie, développent une activité semblable et mettent en oeuvre les mêmes facultés : mémoire et imagination – et c’est bien pourquoi on a pu dire à juste titre : le romancier est l’historien du présent, l’historien est le romancier du passé. L’un et l’autre doivent inventer la vérité”.
Simon Leys Le bonheur des petits poissons
Image: La prise de pouvoir de Louis XIV par Rossellini