Le désir

Le désir l'amour Klim

 

Le langage courant confond le désir, le besoin et la volonté. Il faut pourtant bien les distinguer.
 Le besoin relève de la nature ; comme nous, les animaux ont des besoins, qu’ils doivent satisfaire pour vivre. La volonté est un pouvoir positif  de décision qui est en général considéré comme une qualité. Au contraire, le désir est une notion foncièrement contradictoire. Le désir est un aspect de notre condition qui peut être jugé fâcheux. Il est aussi pourtant à la source de notre grandeur.  

Démesure du désir

Le désir –du latin desiderare : regretter l’absence de quelqu’un ou de quelque chose – peut être défini comme une tendance, un effort, vers quelque chose, accompagné ( e)  de la conscience de cette inclination. Il se distingue donc du besoin pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, car le désir est une motivation puissante pour toutes les actions et entreprises humaines : « Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion » (Hegel). Et pour le pire, car le désir loin de s’éteindre lorsqu’il atteint son objet, s’aiguise et se reporte sur un autre objet. C’est pourquoi Socrate compare dans le Gorgias l’homme  aux Danaïdes, condamnées à remplir un tonneau percé jusqu’à la fin des temps.

 

Désir et  reconnaissance

 Le désir peut être considéré comme l’essence de l’homme en tant que puissance d’affirmation et de création (Spinoza, Ethique, 3).  Le désir est pourtant  «  négatif » en ce sens  qu’il est  volontiers agressif, voire destructeur, lorsqu’il rencontre des obstacles. L’autre, ou le désir de l’autre,  sera le plus souvent cet obstacle. Dans ce que l’on nomme «  la dialectique du maître et de l’esclave », Hegel explique que tout homme recherche la confirmation de sa valeur en tentant d’imposer son point de vue à  l’autre. Et cette « lutte pour la reconnaissance » peut aller jusqu’au conflit violent. « Toute conscience, écrit-il, poursuit la mort de l’autre ». Le vainqueur est le maître, le vaincu, l’esclave.

 

Positivité du désir ?

 Les anciens ont bien souvent condamné le désir au nom du bonheur «  Quant au désir, pour le moment, renonces-y totalement : car si tu désires l’une des choses qui ne dépendent pas de nous, tu ne seras pas heureux, c’est inévitable » Epictète, Manuel . A la suite de  Descartes et de Spinoza , les modernes ont davantage insisté sur la positivité du désir. Désirer, bien sûr, c’est prendre des risques. Mais si nos passions, qui sont les formes exacerbées de nos désirs, peuvent être dangereuses car elles nous exposent aux frustrations et au chagrin, elles ont en même temps notre force et nous honorent. Que vaudrait la vie sans le désir ? Pour Niezsche,  il ne faut pas renoncer à nos désirs. Il faut tenter de les embellir, de les magnifier, ou encore de les « sublimer ».

 

Sujets de dissertation : Sait-on ce qu’on désire ? Suis-je l’esclave de mes désirs ? Faut-il renoncer à ses désirs pour être libres ?

 Liens :  Autrui Hegel la dialectique du maître et de l’esclave  Rousseau : l’illusion cesse.. Epicure : accomplir tous ses désirs ; Platon le désir amoureux.

Le bonheur (texte de Descartes)

 

 Si le bonheur est l’accord entre nos désirs et l’ordre du monde, alors mieux vaut modifier nos désirs:

 

« Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde; et plus généralement, de m’accoutumer à croire qu’il n’y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées, en sorte qu’après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir’ est, au regard de nous, absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m’empêcher de rien désirer à l’avenir que je n’acquisse, et ainsi pour me rendre content. Car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que, si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n’aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou du Mexique; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d’être sains, étant malades, ou d’être libres, étant en prison, que nous faisons maintenant d’avoir des corps d’une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j’avoue qu’il est besoin d’un long exercice, et d’une méditation souvent réitérée, pour s’accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses; et je crois que c’est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes, qui ont pu autrefois se soustraire à l’empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté , disputer de la félicité avec leurs dieux »

 

Descartes troisième maxime  Discours de la méthode, troisième partie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Contradictions du désir (texte de Sartre)

 

 

 

Comment  l’être aimé  pourrait-il renoncer librement à sa liberté ? C’est sans doute cette contradiction qui explique  l’impossibilité et la malédiction de la passion amoureuse.

 

… »celui qui veut être aimé ne désire pas l’asservissement de l’être aimé. Il ne tient pas à devenir l’objet d’une passion débordante et mécanique. Il ne veut pas posséder un automatisme et si on veut l’humilier, il suffit de lui représenter la passion de l’aimé comme le résultat d’un déterminisme psychologique : l’amant se sentira dévalorisé dans son amour et dans son être. Si Tristan et Iseut sont affolés par un philtre, ils intéressent moins ; et il arrive qu’un asservissement total de l’être aimé tue l’amour de l’amant. Le but est dépassé : l’amant se retrouve seul si l’aimé s’est transformé en automate. Ainsi l’amant ne désire-t-il pas posséder l’aimé comme on possède une chose. Il réclame un type spécial d’appropriation. Il veut posséder une liberté comme liberté.

Mais, d’autre part, il ne saurait se satisfaire de cette forme éminente de la liberté qu’est l’engagement libre et volontaire. Qui se contenterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ? Qui donc accepterait de s’entendre dire : « je vous aime parce que je me suis engagé à vous aimer et que je ne veux pas me dédire ; je vous aime par fidélité à moi-même » ? Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment. Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre.Il veut à la fois que la liberté de l’autre se détermine elle-même à devenir amour – et cela non point seulement au commencement de l’aventure mais à chaque instant- et à la fois que cette liberté soit captivée par elle-même, qu’elle se retourne sur elle-même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains ».

Sartre, L’être et le néant (1943), éd. Gallimard, coll. « Tel »,1976 p.407.

 

 

 

 

Désir et tourment (texte de Schopenhauer)

 

 

 

 Le désir est insatiable…Il est difficile  de connaître une  satisfaction durable et  nous sommes condamnés à vivre éternellement dans les souffrances de la privation.

 

« Tout vouloir procède d’un besoin, c’est-à-dire d’une privation, c’est-à-dire d’une souffrance. La satisfaction y met fin ; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés ; de plus le désir est long et ses exigences tendent à l’infini ; la satisfaction est courte et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême n’est lui-même qu’apparent ; le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir ; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue. La satisfaction d’aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable. C’est comme l’aumône qu’on jette à un mendiant : elle lui sauve aujourd’hui la vie pour prolonger sa misère jusqu’à demain. – Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à la pulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu’il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n’y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Pouruivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c’est en réalité tout un ; l’inquiétude d’une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu’elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience ; or sans repos le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré ».

A.Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation(1818), trad.A.Burdeau, éd. PUF,1966, pp.252-253.

 

 

 

La fille qui louche , texte de Descartes

Dans ce texte, Descartes invente sans le savoir la psychanalyse :


« Lorsque j’étais enfant, j’aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche (1; au moyen de quoi, l’impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s’y faisait aussi pour émouvoir la passion de l’amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu’à en aimer d’autres, pour cela seul qu’elles avaient ce défaut; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j’y ai fait réflexion (2, et que j’ai reconnu que c’était un défaut, je n’en ai plus été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu’un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu’il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c’est. Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu’un défaut, qui nous attire ainsi à l’amour, toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l’exemple que j’en ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d’avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. Mais, à cause que nous ne pouvons pas aimer également tous ceux en qui nous remarquons des mérites égaux, je crois que nous sommes seulement obligés de les estimer également; et que, le principal bien de la vie étant d’avoir de l’amitié pour quelques-uns, nous avons raison de préférer ceux à qui nos inclinations secrètes nous joignent, pourvu que nous remarquions aussi en eux du mérite. Outre que, lorsque ces inclinations secrètes, ont leur cause en l’esprit, et non dans le corps, je crois qu’elles doivent toujours être suivies; et la marque principale qui les fait connaître, est que celles qui viennent de l’esprit sont réciproques, ce qui n’arrive pas souvent aux autres ».
René Descartes, lettre à Chanut (6 juin 1647), ouvres complètes, Éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1953, p. 1277.
1. C’est-à-dire qui louchait un peu.
2. Descartes nous invite à procéder à une analyse de nos sentiments. Il suggère le même type de traitement de nos phobies.

Le désir

                                                 

 

 Lorsque vous devez traiter un sujet ayant trait au « désir », il est capital que vous sachiez distinguer le désir et le besoin, le désir et la volonté, le désir et les passions. Le langage courant les confond souvent. Les philosophes les  distinguent  soigneusement :                                               

Désir :   (etym :  desiderium, de desiderare, « aspirer à », « désirer »)

Prise de conscience  d’une tendance  orientée vers un objet connu ou imaginé.  Cette inclination, ce penchant  qui est propre à l’homme,  enveloppe toujours l’imaginaire. C’est la raison pour laquelle le désir  est en général accompagné d’un sentiment de privation, de manque, de peine. Nous avons du mal à assouvir nos désirs, car nous ne savons pas très bien ce que nous désirons, et les objets convoités, lorsqu’ils sont accessibles, ont  plutôt tendance à nous décevoir.  Pour Spinoza le désir tend à se confondre avec la vie. Il nomme conatus (du latin, effort, tendance, poussée vers) cet « effort pour persévérer dans son être » qui définit l’essence de toute chose, et que s’appelle  le désir, lorsque, comme c’est le cas  chez l’homme, il est accompagné de conscience.

Il ne faut pas confondre le désir avec le besoin. Le besoin  est vital, aisé à combler, tandis que le désir  ne porte pas toujours sur des objets accessibles. La volonté est considérée en général comme une prise en charge par le « moi », réfléchie et délibérée, de nos désirs les plus profonds. La volonté est une puissance d’affirmation tandis que le désir se dissipe et s’épuise souvent dans la rêverie ou le simple fantasme.

Passion :  (etym : patior, pati, « souffrir », « pâtir ») Sens ordinaire a) Vive inclination pour une personne, un objet ou un idéal auquel on va consacrer toute son attention et toute son énergie, aux dépens de toute autre considération b) Etats affectifs d’une puissance telle qu’il envahit toute la vie mentale. Les passions se distribuent en sentiments positifs (affection, amour etc..) et négatifs : haine, ressentiment etc… 2) Philosophie : a) sens ancien : états affectifs qui sont « excités dans l’âme sans le secours de la volonté » (Descartes).  Pour les philosophes rationalistes, les passions sont dangereuses, à la manière d’une maladie de l’âme d’autant plus pernicieuse que le malade ne veut pas être guéri b) Spinoza  distingue les « passions joyeuses » et les « passions tristes ». Ces dernières, telles que la haine, la crainte, la honte, la pitié, qui sont par nature mauvaises, parce qu’elles  qui diminuent notre « puissance d’agir »  et tendent, en outre  à rendre les hommes ombrageux et inconséquents. Les passions joyeuses au contraire rapprochent les hommes. Elles ne sont dangereuses que dans leurs excès. Sens moderne : pour les romantiques, à partir de Rousseau, la passion est une structure durable de la conscience qui peut se sublimer en sentiment, en vertu. c) Chez Hegel, les passions ne sont pas les ennemies de la raison mais plutôt un matériau que l’Esprit utilise à des fins rationnelles : « ainsi nous devons dire, écrit-il, que rien de grand dans le monde ne s’est accompli sans passion » (La raison dans l’histoire)

 

 

 

 

 

Autrui: la dialectique du maître et de l’esclave

 

 

  
   Maîtrise et servitude : une structure fondamentale de la relation à autrui
    
    
 Dans le texte qui suit, Hegel analyse la  relation qui oppose les consciences  lorsqu’elles exigent  mutuellement la reconnaissance. Celle-ci ne peut être réciproque.  Le conflit peut donc devenir une lutte à mort:

    
     Le maître est la conscience qui est pour soi, et non plus seulement le concept de cette conscience. Mais c’est une conscience étant  pour soi, qui est maintenant en relation avec soi-même par la médiation d’une autre conscience, d’une conscience à  l’essence de laquelle il appartient d’être synthétisée avec l’être indépendant ou la choséité en général. Le maître se rapporte à ces deux moments, à une chose comme telle, l’objet du désir, et à une conscience à laquelle la choséité est l’essentiel. Le maître est : 1) comme concept de la conscience de soi, rapport immédiat de l’être-pour-soi, mais en même temps il est : 2) comme médiation ou comme être-pour-soi, qui est pour soi seulement par l’intermédiaire d’un Autre et qui, ainsi, se rapporte : a) immédiatement aux deux moments, b) médiatement à l’esclave par l’intermédiaire de l’être indépendant ; car c’est là ce qui lie l’esclave, c’est là sa chaîne dont celui-ci ne peut s’abstraire dans le combat ; et c’est pourquoi il se montra dépendant, ayant son indépendance dans la choséité. Mais le maître est la puissance qui domine cet être, car il montra dans le combat que cet être valait seulement pour lui comme une chose négative ; le maître étant cette puissance qui domine cet être. Pareillement, le maître se rapporte médiatement à la chose par l’intermédiaire de l’esclave ; l’esclave comme conscience de soi en général, se comporte négativement à l’égard de la chose et la supprime ; mais elle est en même temps indépendante pour lui, il ne peut donc par son acte de nier venir à bout de la chose et l’anéantir ; l’esclave la transforme donc par son travail. Inversement, par cette médiation le rapport immédiat devient pour le maître la pure négation de cette même chose ou la jouissance ; ce qui n’est pas exécuté par le désir est exécuté par la jouissance du maître ; en finir avec la chose ; mais le maître, qui a interposé l’esclave entre la chose et lui, se relie ainsi à la dépendance de la chose, et purement en jouit. Il abandonne le côté de l’indépendance de la chose à l’eclave, qui l’élabore.
G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit (1806-1807), t.1, trad. J.
 Hyppolite, éd. Aubier Montaigne, 1941, pp. 161-162.

 

 

 

 

Le rêve (deux textes de Freud)

 Selon Freud,  les rêves seraient la « réalisation déguisée de désirs refoulés ». Dans l’exemple qui suit, Freud démontre que les rêves les plus insignifiants en apparence peuvent dissimuler un contenu caché inattendu:

«Vous dites toujours, déclare une spirituelle malade que le rêve est un désir réalisé. Je vais vous raconter un rêve qui est tout le contraire d’un désir. Comment accorderez-vous cela avec votre théorie ? » Voici le rêve ; Je veux donner un dîner mais je n’ai pour toutes provisions qu’un peu de saumon fumé. Je voudrais aller faire des achats mais je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que toutes les boutiques sont fermées. Je veux téléphoner à quelques fournisseurs mais le téléphone est détraqué. Je dois donc renoncer au désir de donner un dîner…Ce qui vient (d’abord) à l’esprit (de la malade) n’a pu servir à interpréter le rêve. J’insiste. Au bout d’un moment, comme il convient lorsqu’on doit surmonter une résistance elle me dit qu’elle a rendu visite hier à une de ses amies ; elle en est fort jalouse parce que son mari en dit toujours beaucoup de bien. Fort heureusement l’amie est maigre et son mari aime les formes pleines. De quoi parlait donc cette personne maigre ? Naturellement de son désir d’engraisser. Elle lui a aussi demandé ; «Quand nous inviterez-vous à nouveau ? On mange toujours si bien chez vous. » Le sens du rêve est clair maintenant. Je peux dire à ma malade : «C’est exactement comme si vous lui aviez répondu mentalement «Oui-da», je vais t’inviter pour que tu manges bien, que tu engraisses et que tu plaises plus encore à mon mari ! J’aimerais mieux ne plus donner de dîner de ma vie»…. Le rêve accomplit ainsi votre vœu de ne point contribuer à rendre plus belle votre amie… Il ne manque plus qu’une concordance qui confirmerait la solution. On ne sait encore à quoi le saumon fumé répond dans le rêve : «D’où vient que vous évoquez dans le rêve le saumon fumé ? » «C’est, répond-elle le plat de prédilection de mon amie. »

Sigmund Freud, L’Interprétation des rêves (1926), trad. J. Meyerson, Éd. des PUF, (ANNÉE ???), pp. 112-114.

 

 Le rêve doit donc être interprété à la manière d’un rebus, ou encore d’une série de hiéroglyphes.

Toutes les tentatives faites jusqu’à présent pour élucider les problèmes du rêve s’attachaient à son contenu manifeste1, tel que nous le livre le souvenir, et s’efforçaient d’interpréter ce contenu manifeste. Lors même qu’elles renonçaient à l’interprétation, elles se fondaient encore sur ce contenu manifeste. Nous sommes seul à avoir tenu compte de quelque chose d’autre : pour nous, entre le contenu du rêve et les résultats auxquels parvient notre étude, il faut insérer un nouveau matériel psychique, le contenu latent ou les pensées du rêve, que met en évidence notre procédé d’analyse. C’est à partir de ces pensées latentes et non à partir du contenu manifeste que nous cherchons la solution. De là vient qu’un nouveau travail s’impose à nous. Nous devons rechercher quelles sont les relations entre le contenu manifeste du rêve et les pensées latentes2 et examiner le processus par lequel celles-ci ont produit celui-là. Les pensées du rêve et le contenu du rêve nous apparaissent comme deux exposés des mêmes faits en deux langues différentes ; ou mieux, le contenu du rêve nous apparaît comme une transcription des pensées du rêve dans un autre mode d’expression, dont nous ne pourrons connaître les signes et les règles que quand nous aurons comparé la traduction et l’original. Nous comprenons les pensées du rêve d’une manière immédiate dès qu’elles nous apparaissent. Le contenu du rêve nous est donné sous forme d’hiéroglyphes, dont les signes doivent être successivement traduits dans la langue des pensées du rêve. On se trompera évidemment si on veut lire ces signes comme des images et non selon leur signification conventionnelle. Supposons que je regarde un rébus3 : il représente une maison sur le toit de laquelle on voit un canot, puis une lettre isolée, un personnage sans tête qui court, etc. Je pourrais déclarer que ni cet ensemble, ni ses diverses parties n’ont de sens. Un canot ne doit pas se trouver sur le toit d’une maison et une personne qui n’a pas de tête ne peut pas courir ; de plus, la personne est plus grande que la maison, et, en admettant que le tout doive représenter un paysage, il ne convient pas d’y introduire des lettres isolées, qui ne sauraient apparaître dans la nature. Je ne jugerai exactement le rébus que lorsque je renoncerai à apprécier ainsi le tout et les parties, mais m’efforcerai de remplacer chaque image par une syllabe ou par un mot qui, pour une raison quelconque, peut être représenté par cette image. Ainsi réunis, les mots ne seront plus dépourvus de sens, mais pourront former quelque belle et profonde parole. Le rêve est un rébus, nos prédécesseurs ont commis la faute de vouloir l’interpréter en tant que dessin. C’est pourquoi il leur a paru absurde et sans valeur.

Sigmund Freud, L’Interprétation des rêves (1926), trad. J. Meyerson, Éd. des PUF, p. 241.

1. Contenu manifeste : contenu du récit du rêve fait par le rêveur.

2. Pensées latentes : pensées cachées et refoulées que le travail d’analyse doit révéler.

  Image: Balthus

 

Le sujet (quelques définitions)

PORTRAITS (Portrait de Emil Nolde)
CONSCIENCE/ INCONSCIENT
Conscience : (etym : latin cum-scientia, avec savoir) 1) Sens ordinaire : faculté propre à l’être humain de se représenter lui-même et de se juger 2) Philosophie : faculté de se représenter ce qui existe  et de se prendre soi-même pour objet. La conscience est une forme de présence ou d’attention au monde qui est commune aux animaux et aux être humains. Mais la faculté de se prendre soi-même pour objet de réflexion, ou d’étude,  est propre à l’homme. On distingue, pour plus de précision, la conscience spontanée, commune aux animaux supérieurs et à  l’homme, et la conscience réfléchie, propres aux êtres humains. Pour Descartes la conscience est l’attribut essentiel de la pensée  tandis que pour Freud elle  n’est liée qu’à une faible partie de notre activité mentale (voir cartésianisme et inconscient).
Perfectibilité : 1) Sens usuel : aptitude à progresser, à se perfectionner. 2) Chez Rousseau : aptitude à changer de formes, plasticité. Cette caractéristique,  remarquable chez l’homme, est ambiguë. L’homme peut sans doute progresser (devenir plus savant, plus intelligent, plus sage…) mais il peut également régresser : perdre son intelligence (dans la vieillesse), sa raison (dans la folie)  ou son aptitude à la compassion, du fait  d’un excès de rationalité calculatrice, encouragée par les  » progrès  » de la civilisation. Rousseau est le seul philosophe des Lumières qui remette en cause la notion de  »  progrès  » (au sens d’évolution  nécessaire et bénéfique) de l’humanité.
Cartésianisme : 1) Sens usuel : philosophie de Descartes et de ses disciples (Malebranche, Leibniz etc..)  qui place le sujet conscient au centre de la connaissance, et qui considère que la raison (le  » bon sens « ) est coextensive à l’homme et le définit. 2) Avec une connotation péjorative, en particulier chez Heidegger : approche rationaliste et conquérante, fondée sur la croyance en la toute puissance de la science et des techniques rationnelles. Attitude anthropocentrique, aveugle et brutale qui  peut en résulter : un cartésien rejettera tout ce que la science ne peut expliquer, l’incompréhensible, le mystère, la foi, les hiérarchies, les attachements naturels, l’enracinement, le sens de la  »  terre  » etc..
Inconscient : (Etym :  latin  in, négatif, et consciens, de conscrire, avoir conscience 1) Adjectif :  Absence de conscience, synonyme de coma ou évanouissement, ou insouciance, forme d’irresponsabilité. Substantif :  Réalité psychique profonde sous-jacente  à la conscience qui constitue le réservoir de nos désirs et de nos pulsions les plus obscures 1)  Chez Leibniz, Maine de Biran ou Bergson : ensemble de pensées et de perceptions emmagasinées  qui constituent le fond permanent et  l’identité profonde de chaque être individuel  2) Chez Freud :  Ensemble des pulsions et des représentations qui constituent la base essentielle de notre psychisme, mais tout en demeurant refoulé c’est-à-dire mis à l’écart de notre conscience.  Freux  a élaboré deux théories successives de l’inconscient. Dans la première  (Première  » topique « , 1905) il divise le psychisme en trois régions ; la conscience, le préconscient (virtuellement conscient) et l’inconscient.  A partir de 1920 (seconde  » topique « ) Freud  considère que  le psychisme  est en trois instances dont la genèse est progressive chez le jeune enfant. Le ça,  tout d’abord, est le réservoir des pulsions ; présent dès la naissance,  il est gouverné par le principe de plaisir. Le surmoi, installé dans les premiers mois de la vie,   est l’intériorisation partiellement inconsciente des interdits et des interdits parentaux. Il constitue  l’instance  répressive de notre psychisme. Le moi est le médiateur entre le monde extérieur, le surmoi et le ça.  Désormais, l’inconscient, qui est constitué de la part de nous-mêmes qui nous détermine en grande partie à notre insu, n’est pas une région isolée de notre  intimité. L’inconscient est la partie la plus importante de notre personnalité, qui gouverne non seulement le ça et le surmoi, mais également le moi.  Notre esprit est donc très loin d’être  présent transparentlui-même comme le croyait Descartes.
 DESIR /PASSION
Désir :   (etym :  desiderium, de desiderare,  » aspirer à « ,  » désirer « )
Prise de conscience  d’une tendance  orientée vers un objet connu ou imaginé.  Cette inclination, ce penchant  qui est propre à l’homme se distingue du besoin  en ce qu’il enveloppe toujours l’imaginaire. C’est la raison pour laquelle le désir  est en général accompagné d’un sentiment de privation, de manque, de peine. Nous avons du mal à assouvir nos désirs, car nous ne savons pas très bien ce que nous désirons, et les objets convoités, lorsqu’ils sont accessibles, ont  plutôt tendance à nous décevoir.  Pour Spinoza le désir tend à se confondre avec la vie. Il nomme conatus (du latin, effort, tendance, poussée vers) cet  » effort pour persévérer dans son être  » qui définit l’essence de toute chose, et que s’appelle  le désir , lorsque, comme c’est le cas  chez l’homme, il est accompagné de conscience.
Passion :  (etym : patior, pati,  » souffrir « ,  » pâtir « ) Sens ordinaire a) Vive inclination pour une personne, un objet ou un idéal auquel on va consacrer toute son attention et toute son énergie, aux dépens de toute autre considération b) Etats affectifs d’une puissance telle qu’il envahit toute la vie mentale. Les passions se distribuent en sentiments positifs (affection, amour etc..) et négatifs : haine, ressentiment etc… 2) Philosophie : a) sens ancien : états affectifs qui sont  » excités dans l’âme sans le secours de la volonté  » (Descartes).  Pour les philosophes rationalistes, les passions sont dangereuses, à la manière d’une maladie de l’âme d’autant plus pernicieuse que le malade ne veut pas être guéri b) Spinoza  distingue les passions joyeuses et les passions tristes. Ces dernières, telles que la haine, la crainte, la honte, la pitié, qui sont par nature mauvaises, parce qu’elles  qui diminuent notre  » puissance d’agir  » tendent, en outre  à rendre les hommes ombrageux et inconséquents. Les passions joyeuses au contraire rapprochent les hommes. Elles ne sont dangereuses que dans leurs excès. Sens moderne : pour les romantiques, à partir de Rousseau, la passion est une structure durable de la conscience qui peut se sublimer en sentiment, en vertu. c) Chez Hegel, les passions ne sont pas les ennemies de la raison mais plutôt un matériau que l’Esprit utilise à des fins rationnelles :  » ainsi nous devons dire, écrit-il, que rien de grand dans le monde ne s’est accompli sans passion  » (La raison dans l’histoire)
Passions tristes : Expression employée par Spinoza dans l’Ethique. Les passions tristes, par opposition aux passions joyeuses, diminuent notre pouvoir d’agir. Ce sont toutes les passions que nous associons à l’idée de quelque chose qui va à l’encontre de notre  » conatus « , c’est-à-dire de notre appétit de vivre.   La haine est la passion triste fondamentale (Livre III, Proposition 13 et suivantes)

 

 

Ce qui distingue l’homme des autres bêtes

« Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, voilà, madame, ce qui distingue l’homme des autres bêtes » Beaumarchais, Le mariage de Figaro