Voici un exemple d’explication de texte réussie par l’un de mes élèves (Jeremy Ruellan)
Explication de texte
Cet extrait d’une lettre de Sénèque, philosophe stoïcien du 1 siècle ( -4 – + 65)ap. J-C, provient d’un recueil qui en contient 124. Elles s’adressent à son ami et poète Lucilius. Cette correspondance entre Sénèque et Lucilius constitue un véritable manuel philosophique. Sénèque, dans cet extrait, développe l’idée que chacun de nous doit trouver un guide spirituel qui garantit une vie respectable. Ce texte pourrait être une réponse possible à la question suivante : quelles sont les moyens possibles afin que notre morale soit en harmonie avec nos actes ? Selon Sénèque, une partie de la réponse se trouverait dans le précepte qu’Epicure a exposé. Nous étudierons tout d’abord la pensée du philosophe Sénèque puis dans un second temps celle d’Epicure à qui le premier doit beaucoup.
Dans le premier paragraphe, Sénèque introduit le thème qu’il développera par la suite en s’appuyant sur le précepte d’Epicure. Selon lui, nous devons choisir un « homme bon »(l.1), cette sélection est faite selon « notre affection »(l.1). En effet, cet élu sera notre référence, à l’image d’une caméra de surveillance comme nous le font penser les verbes « regardait »(l.2) et «voyait»(l.3). Cet personne désignée est comme un témoin oculaire qui serait « toujours sous nos yeux »(l.1) dans le seul but de préserver notre bonheur et d’écarter les points négatifs. Cet homme élu sera notre mentor, une sorte d’ange gardien à l’image de «Jiminy Cricket». Cependant, nous pouvons également parler d’une sorte de lien d’amitié tissé entre les deux hommes, en effet, selon Aristote l’amitié est sélective, relève d’un choix libre et d’une décision partagée de bienveillance réciproque. Dans le 1er paragraphe, la personne a été choisie avec précaution «élire »(l.1) « un homme bon »(l.1) et cette personne nommée est comme un rappel moral. Cet élu peut prendre plusieurs formes mais sera toujours là afin de veiller au mieux sur notre conduite.
En cette fin de lettre, le philosophe revient sur une vision plus personnelle de ce modèle.Le philosophe insiste par deux fois sur la notion de sélection en employant l’impératif « choisis» aux lignes 12 puis 13. Selon Sénèque, chacun de nous doit trouver une autorité extérieure qui a fonction de « gardien » (l.15) ou d’« exemple » (l.15), «quelqu’un »(l.4) qui exerce de l’ascendant sur notre personne et qui nous aide à réguler convenablement notre vie. Cependant les critères de ce modèle choisi sont précis : cette personne pourrait être un « personnage »(l.12) considéré comme sage et modéré comme le sont, selon le philosophe, Caton ou encore Lélius; ou bien encore quelqu’un qui inspire une haute estime, en qui on a confiance… Afin que nos habitudes « s’ajustent »(l.15), nous devons trouver un modèle, une personne qui pourrait être considérée comme notre conscience morale et en laquelle on peut trouver un confident duquel l’on tirera des précieux conseils sages et avisés. Ne devons-nous pas pour adopter une conduite irréprochable trouver un modèle proche de la perfection comme autrefois les ordres réguliers suivaient les enseignements des saints, leurs maîtres spirituels ? Le choix très personnel de cette autorité, selon Sénèque, se fera en fonction de notre plaisir, de notre attirance ou par admiration du parcours de sa « vie»(l.13). Ce choix pourrait même être influencé par la manière dont il manipule le « langage »(l.13), par l’aspect même du personnage, par sa « physionomie ». En effet c’est tout l’ensemble de l’aspect physique qui peut être considéré comme important dans le choix personnel d’un exemple. Celui-ci doit pouvoir correspondre à nos critères d’une autorité à laquelle nous allons nous identifier. Cette dernière peut être vue comme un double subjectif qui « semble »(l.12) être nous même et qui, en même temps, « reflète » nos états d’« âme »(l.13,14). Ce double spirituel va nous aider à prendre conscience et à distinguer le bien du mal. Cette autorité extérieure, selon le choix de l’individu, peut prendre des formes diverses : la famille, la société, Dieu…Cette conscience extérieure va permettre à l’individu d’exercer une volonté de contrôle et donc de devenir maître de soi-même tout en ayant cette autorité extérieure.
Selon le philosophe, insistant sur ce point précis « je le répète»(l.15), nous sommes dans le « besoin »(l.15) de trouver quelqu’un qui puisse nous aider dans l’harmonisation de notre personne afin que nos « mœurs »(l.16) s’accommodent : sans aide extérieure, sommes-nous dans la capacité de veiller avec intelligence sur notre propre personne avec entente et sérénité ?
Sénèque finit sa lettre en employant une métaphore : la faiblesse de notre nature humaine nous oblige à rechercher un «gardien»(l.5,15), un modèle qui en s’appuyant sur la « règle »(l.17), viendra remettre droit nos éventuels travers ainsi comme le forgeron bat le fer inconsistant sur son enclume afin de lui offrir une forme, nous sommes parfois dans la nécessité de remettre droit nos dispositions naturelles afin de donner à notre vie la meilleure forme possible. Ainsi ce qui est « tordu »(l.16) se doit d’être corrigé. Dans cette première partie, nous avons vu comment Sénèque, philosophe stoïcien , à travers les conseils qu’il distille à son ami Lucilius, imagine une possibilité d’amélioration de l’être en choisissant un modèle spirituel. Cependant sa proposition est-elle la seule possible ?
Sénèque cite un précepte énoncé par Epicure, nous essayerons ensemble de décrypter cet argument d’autorité. Le philosophe s’adresse à son ami, peut-être répond-il dans cette lettre à une question de ce « cher Luccilius »(l.4) ?
Selon Epicure, qui a fortement influencé Sénèque, chacun de nous aurait besoin d’un « témoin»(l.6) qui se présenterait sous la forme d’ « un gardien »(l.5) ou d’ « un pédagogue »(l.5). Le mot pédagogue vient du grec paidagôgos : « qui conduit les enfants », nous sommes donc en position d’apprentissage, ce pédagogue va nous enseigner sa science, il va nous éduquer comme on le ferait avec des enfants. Quand au mot gardien, le sens retenu est certainement celui d’une personne vigilante qui défend et protège quelqu’un de faire un faux pas, de provoquer des « fautes »(l.6). L’association des deux est logique, elle trouve sa « raison »(l.5) dans le sens ou, sans un « témoin »(l.6), une « autorité »(l.7) nous pourrions « commettre »(l.6) l’irréparable. Effectivement, en choisissant un maître, en faisant preuve de respect et en suivant scrupuleusement son enseignement, on « supprime »(l.5) une grande partie de nos erreurs passées et on adopte une bonne conduite. Le gardien nous empêche de tomber du mauvais côté de la vie tandis que le pédagogue fait progresser notre pensée et nous guide. Cette conscience morale agit comme un frein, contrôlant nos pulsions. L’« âme »(l.7), principe spirituel de l’homme jugé par Dieu, doit être en mesure de trouver un modèle d’« autorité »(l.7) qui impose l’obéissance afin d’avoir une référence et afin de pouvoir mieux contrôler nos agissements. On justifie ce choix d’élire « un homme bon »(l.1), par un sentiment qui porte à accorder une considération admirative à cette personne, en raison de la valeur qu’on lui reconnaît et à se conduire envers lui avec réserve et retenue, par une contrainte acceptée. La notion de respect revient à plusieurs reprises, Epicure insiste sur cette notion car il veut bien montrer que ce modèle choisi n’est pas une contrainte hiérarchique mais un choix tout à fait logique d’une personne que nous devons « respecter »(l.9,11). Cette autorité sur notre « âme »(l.7) atteint même notre « vie secrète »(l.8), notre for intérieur va être guidé par ce modèle, il va nous aider à élever notre vie intérieure, notre « vie secrète ». L’ascendant de ce modèle, sa seule « présence »(l.8) même spirituelle, par la « pensée » suffit à nous rendre « heureux »(l.8,9) et à expier nos fautes : « nous amende »(l.9).
En choisissant un maître, en se mettant conforme à son enseignement, nous décidons de notre destinée raccrochée à cette autorité morale. Ce modèle choisi est influent jusque dans l’organisation de notre personne : on se met en « ordre et s’arrange »(l.10). Un « souvenir »(l.10) du modèle suffit à engendrer chez la personne une remise en question et une amélioration de sa conduite. Sénèque termine son précepte en insistant sur le respect mutuel car en apprenant à « respecter »(l.11) et à suivre ce modèle idéologique, on s’élève de nous même et on devient « respectable »(l.11).
Sénèque livre au poète Lucilius à travers cet extrait sa théorie d’une bonne conduite morale : si tu veux vivre une vie de sagesse et d’honnêteté, alors choisis-toi un gardien physique ou spirituel qui fasse autorité sur ta conduite et te garde dans le droit chemin. Associé à la qualité de contrôle d’un gardien, un pédagogue va accompagner ta pensée et la faire progresser en t’enseignant les rudiments d’organisation de la vie. Cependant, aduler une personne et en copier sa conduite tant sur le plan moral que physique n’est-ce pas un comportement à risque ? L’adoration aveugle d’une personne ou la croyance obstinée en ses principes ne frôle-t-elle pas la folie ? Il faut préserver la liberté de son jugement personnel, l’affranchir des principes désuets tout en tirant du passé une précieuse expérience. Ainsi sa manière de vivre nécessite un juste équilibre : la connaissance acquise par la pratique et la sélection d’un « gardien » doit pouvoir aider à une bonne régulation de sa conduite. Quant au modèle idéologique, toute notre science ne saurait provenir que d’un seul. Il convient plutôt de s’inspirer de tout ce qui constitue la richesse de notre monde afin d’essayer de composer, en accord avec soi-même, une harmonie naturelle.
Publié le 13 octobre 2009 par hansenlove dans
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