SeptiÚme journée: qui ne peut faire, doit il faire?
0 Commentaire(s) Publié le 16 janvier 2007 par catherine dans LireLes jours, les semaines mĂȘmes Ă©taient passĂ©es. Julie Ă©tait trĂšs occupĂ©e par son annĂ©e de Terminale-du moins le croyais-je, et de mon cotĂ© j’Ă©tais absorbĂ©e dans diffĂ©rents travaux. De ce fait, nous n’Ă©changions que de brefs signes de loin. Et puis de retour des vacances de NoĂ«l, Julie se dĂ©cida Ă venir me souhaiter ses voeux de bonne annĂ©e. Que pouvais-je lui souhaiter Ă mon tour?
-D’ĂȘtre en paix avec moi-mĂȘme murmura-t-elle pleine de douceur et de gĂȘne mĂȘlĂ©es…
-Hé! Fis-je étonnée, à ce point!
Un long silence pesant envahit mon salon. Julie avala de travers un cafĂ© que je lui avais servi puis toussota en s’Ă©tranglant. C’Ă©tait une trĂšs belle façon pour couper court Ă tout interrogatoire. Mais finalement c’est elle qui poursuivit.
-AprĂšs notre discussion sur le bien et le mal Ă partir d’ un texte de Kant je me suis un peu cachĂ©e.
-Tu avais honte de ce que tu avais fait?
-Non. Pire. J’ai dĂ©cidĂ© de vivre jusqu’au bout ma passion pour Tristan.
-Ah! Fis-je mi figue, mi raisin. C’est pour cela que je ne te voyais plus. Tu Ă©tais toute Ă ton aventure! (Que pouvais-je dire d’autre? AprĂšs tout, cela ne me regardait pas!)
-Enfin quand je dis “j’ai dĂ©cidĂ©”, je ne sais pas si c’est une dĂ©cision, du moins je n’ai pas pu m’en empĂȘcher, et comme il Ă©tait d’accord aussi…
-Et ton amie?
-Camille? Pour ne pas la perdre, je ne lui ai rien dit… Nous ne lui avons rien dit.
-Nous?
-Euh… oui, Tristan est toujours son petit copain, du moins officiellement.
-Eh bien c’est courageux, ça!
-Oui je sais c’est pas terrible, dit Julie en se tordant la bouche. On est mĂ©chants, c’est ce que tu penses, Katy?
-Pas trĂšs responsables sans doute, incapables d’assumer vos actes trĂšs certainement. MĂ©chants… C’est hors de propos et qui plus est peut-on condamner les penchants humains?
-On aurait dĂ» rĂ©sister quand mĂȘme!
-Si tu le dis! Mais pourquoi vous ne l’avez pas fait alors?
-Parce qu’on n’est pas bon. C’est une mauvaise action, on ne peut pas vouloir que ça soit gĂ©nĂ©ralisĂ©!
Je ne pus rĂ©primer un petit rire de voir la morale kantienne aussi mal convoquĂ©e! Certes, la fausse promesse avait Ă©tĂ© immorale, mais que dire de sentiments passionnels en eux-mĂȘmes? Etaient-ils intrinsĂšquement immoraux?
-Avais tu le choix d’avoir ou pas ces sentiments? Non! Et Ă partir du moment ou rien ne faisait obstacle pour qu’ils soient satisfaits, tu as Ă©tĂ© poussĂ©e Ă les satisfaire, cela semble Ă©vident, comme dans une mĂ©canique que rien n’empĂȘcherait de tourner. Tiens, ajoutais-je en prenant un livre dans ma bibliothĂšque, voilĂ de quoi complĂ©ter notre pensĂ©e!
Spinoza, Ethique III, (trad.Roland Caillois, Idées Gallimard)
“La plupart de ceux qui ont parlĂ© des sentiments et des conduites humaines paraissent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois ordinaires de la nature, mais de choses qui seraient hors nature. Mieux, on dirait qu’ils conçoivent l’homme dans la nature comme un empire dans un empire. Car ils croient que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutĂŽt qu’il ne le suit, qu’il a sur ses propres actions une puissance absolue et qu’il n’est dĂ©terminĂ© que par soi. Et ils attribuent la cause de l’impuissance et de l’inconstance humaines, non Ă la puissance ordinaire de la Nature, mais Ă je ne sais quel vice de la nature humaine: et les voilĂ qui pleurent sur elle, se rient d’elle, la mĂ©prisent ou, le plus souvent, lui vouent de la haine; [...]
VoilĂ pourquoi les sentiments de haine, de colĂšre, d’envie, etc…, considĂ©rĂ©s en eux-mĂȘmes obĂ©issent Ă la mĂȘme nĂ©cessitĂ© et Ă la mĂȘme vertu de la Nature que les autres choses singuliĂšres; et par suite ils admettent des causes rigoureuses qui les font comprendre et ils ont des propriĂ©tĂ©s bien dĂ©finies tout aussi dignes d’ĂȘtre connues que les propriĂ©tĂ©s d’une quelconque autre chose dont la seule considĂ©ration nous satisfait. Je traiterai donc de la nature et de la force impulsive de sentiments et de la puissance de l’esprit [...] et je considĂ©rerai les actions et les appĂ©tits humains de mĂȘme que lorsqu’il Ă©tait question de lignes, de plans ou de corps.”
-Quels sont les thĂšmes de ce texte? demandais-je Ă Julie. AprĂšs une rĂ©flexion commune nous tombĂąmes d’accord pour dire que Spinoza parlait de nature, de lois et de la nature humaine.
-Et quelle thĂšse soutient alors l’auteur? poursuivis-je, m’inspirant de la mĂ©thode d’analyse que je pratiquais en cours, pour Ă©clairer avec Julie le sens de ce texte.
-Il parle des sentiments et des lois mécaniques de la nature.
-Julie, rĂ©pondis-je, ce n’est pas une thĂšse que tu me donnes lĂ , mais encore une Ă©numĂ©ration de thĂšmes. Une thĂšse est une affirmation, cela suppose au moins un sujet et un verbe conjuguĂ©. Dans ce que tu m’as donnĂ© je n’ai rien eu de tel.
-Mais ça parle bien de tout ça!! protesta Julie.
-Certes… Pour autant, dĂ©gager la thĂšse d’un texte ce n’est pas rĂ©pondre Ă la question “de quoi parle le texte?” mais rĂ©pondre Ă la question “qu’est-ce que ça dit?“, ou encore “qu’est-ce que l’auteur soutient comme idĂ©e?”
-L’homme n’est pas “un empire dans un empire”, reprit Julie, citant le texte.
-Tu as raison, cette expression dans le texte -et dans la philosophie de Spinoza- est capitale. Mais ne peux-tu pas m’en dire plus, avec tes propres mots?
-L’ homme n’est pas Ă part du reste des choses…
-Tout Ă fait. Bon je te fais une proposition de thĂšse: les sentiments humains obĂ©issent aux mĂȘmes lois mĂ©caniques qui rĂ©gissent la nature. Tu serais d’accord avec cela?
-Si tu le dis, accepta Julie, faisant une moue dubitative…
Devant tant d’hĂ©sitation de part de la jeune fille, je poursuivais seule de rendre compte des grandes lignes de cet extrait de l’Ethique. En fait, Spinoza prend la gĂ©omĂ©trie et la mĂ©canique comme modĂšles de reprĂ©sentations des phĂ©nomĂšnes de la nature, mais aussi des passions humaines. Le corps humain avec ses sentiments et ses dĂ©sirs (affects) n’Ă©chappe pas Ă ces lois physiques. Ni par son corps ni par son esprit, l’homme ne saurait en quelque cas que ce soit se soustraire Ă un tel dĂ©terminisme. Il n’est pas un empire avec ses lois spĂ©cifiques au sein de cet empire naturel comparable Ă une mĂ©canique, une horlogerie par exemple, dans lequel chaque rouage en entraĂźne un autre, comme dans une montre par exemple. Si c’Ă©tait le cas, si nous pouvions par nos dĂ©cisions nous hisser au-dessus ou nous mettre Ă part de cette horlogerie nous…
-Mais nous ne sommes pas libres alors! m’interrompit Julie.
-Pas de cette façon en tout cas. Tu as parfaitement compris que Spinoza remettait en question la possibilitĂ© du libre arbitre… Je finis donc ma phrase, si nous pouvions par nos dĂ©sirs nous mettre au-dessus du dĂ©terminisme des lois de la nature, nous serions comme un empire avec ses lois propres, au sein de l’empire plus vaste qu’est la nature, nous serions dans le surnaturel et Ă la fois dans l’immanence mĂȘme de la nature…
-Immanence?
-A l’intĂ©rieur mĂȘme des processus naturels, Julie… Donc le libre arbitre avec ce qu’il implique de spontanĂ©itĂ©, dans le fait de se poser soi-mĂȘme comme source originelle d’une nouvelle sĂ©rie de causalitĂ©, (puisqu’ en dehors de la causalitĂ© que nous impose le mĂ©canisme de la nature) trouve ici une critique. Et par lĂ Spinoza refuse Ă l’homme toute forme de transcendance dans l’ordre de la matiĂšre.
-De transcendance?
-Qui est au-dessus, sur un autre plan. L’homme transcenderait la matiĂšre s’il n’en Ă©tait pas soumis, s’il la soumettait…
-C’est ce qu’il fait non? Avec les inventions techniques par exemple…
-Avec la technique, l’homme se plie aux lois, les faits travailler, les soumet si tu veux en ce sens, mais par ailleurs il ne les crĂ©e pas. Or ce serait lĂ la vraie transcendance: la crĂ©ation de la nature et de ses lois.
-Ah… Dieu pour un croyant est transcendant alors…
-Mouais fis-je un peu embarassĂ©e. Ce n’est pas si simple. Pour Spinoza par exemple, tout est Dieu, la nature est Dieu (je dis bien elle est “Dieu”, je ne dis pas qu’elle est “divine” ce qui en ferait une Ă©manation extĂ©rieure, diffĂ©rente Ă Dieu, quoique d’essence similaire Ă lui…)
-Au fond, trancha Julie, je ne peux pas regretter d’avoir ces sentiments, sinon cela reviendait Ă accuser l’homme d’ĂȘtre ce qu’il est, et la nature de nous avoir fait ainsi.
-On a trÚs envie de déduire une telle pensée du texte de Spinoza en effet.
-Mais tout cela implique que je ne sois pas libre.
-Tu n’es pas libre de tes dĂ©sirs, non, confirmais-je.
-Pas libre du tout?
-Eh bien… Cela ne fait-il pas de l’ĂȘtre humain un ĂȘtre sans responsabilitĂ© qui pourrait faire n’importe quoi, parce qu’il aurait toujours l’excuse d’ĂȘtre ainsi fait?
-Un petit peu… On ne peut pas dire que tu aurais tort…
-Je crois que je prĂ©fĂšrerais penser que je suis libre et que j’ai mal agi.
-Tu veux sauver l’idĂ©e de “libertĂ©” en somme.
-Oui, conclut Julie.
-Cela ne se fera qu’au prix de la reconnaissance de ta responsabilitĂ©, voire de ta culpabilitĂ©.
-Ok, fit Julie, qui acceptait ainsi les conditions du contrat.
Tandis que je raccompagnais Julie vers la sortie je lui proposais de repasser bientĂŽt, de ne pas attendre aussi longtemps cette fois jusqu’Ă sa prochaine visite, et je lui glissais entre les mains un exemplaire d’un livre de Sartre intitulĂ© “L’Existentialisme est un humanisme”.
-Jette un coup d’oeil lĂ dessus, ajoutais-je.
-Pas de problĂšme, je vais le lire et je reviendrai ensuite, fit Julie en partant, agitant au dessus de sa tĂȘte en guise d’au revoir le livre que je lui avait confiĂ©.

