SeptiÚme journée: qui ne peut faire, doit il faire?

Les jours, les semaines mĂȘmes Ă©taient passĂ©es. Julie Ă©tait trĂšs occupĂ©e par son annĂ©e de Terminale-du moins le croyais-je, et de mon cotĂ© j’Ă©tais absorbĂ©e dans diffĂ©rents travaux. De ce fait, nous n’Ă©changions que de brefs signes de loin. Et puis de retour des vacances de NoĂ«l, Julie se dĂ©cida Ă  venir me souhaiter ses voeux de bonne annĂ©e. Que pouvais-je lui souhaiter Ă  mon tour?

-D’ĂȘtre en paix avec moi-mĂȘme murmura-t-elle pleine de douceur et de gĂȘne mĂȘlĂ©es…

-Hé! Fis-je étonnée, à ce point!

Un long silence pesant envahit mon salon. Julie avala de travers un cafĂ© que je lui avais servi puis toussota en s’Ă©tranglant. C’Ă©tait une trĂšs belle façon pour couper court Ă  tout interrogatoire. Mais finalement c’est elle qui poursuivit.

-AprĂšs notre discussion sur le bien et le mal Ă  partir d’ un texte de Kant je me suis un peu cachĂ©e.

-Tu avais honte de ce que tu avais fait?

-Non. Pire. J’ai dĂ©cidĂ© de vivre jusqu’au bout ma passion pour Tristan.

-Ah! Fis-je mi figue, mi raisin. C’est pour cela que je ne te voyais plus. Tu Ă©tais toute Ă  ton aventure! (Que pouvais-je dire d’autre? AprĂšs tout, cela ne me regardait pas!)

-Enfin quand je dis “j’ai dĂ©cidĂ©”, je ne sais pas si c’est une dĂ©cision, du moins je n’ai pas pu m’en empĂȘcher, et comme il Ă©tait d’accord aussi…

-Et ton amie?

-Camille? Pour ne pas la perdre, je ne lui ai rien dit… Nous ne lui avons rien dit.

-Nous?

-Euh… oui, Tristan est toujours son petit copain, du moins officiellement.

-Eh bien c’est courageux, ça!

-Oui je sais c’est pas terrible, dit Julie en se tordant la bouche. On est mĂ©chants, c’est ce que tu penses, Katy?

-Pas trĂšs responsables sans doute, incapables d’assumer vos actes trĂšs certainement. MĂ©chants… C’est hors de propos et qui plus est peut-on condamner les penchants humains?

-On aurait dĂ» rĂ©sister quand mĂȘme!

-Si tu le dis! Mais pourquoi vous ne l’avez pas fait alors?

-Parce qu’on n’est pas bon. C’est une mauvaise action, on ne peut pas vouloir que ça soit gĂ©nĂ©ralisĂ©!

Je ne pus rĂ©primer un petit rire de voir la morale kantienne aussi mal convoquĂ©e! Certes, la fausse promesse avait Ă©tĂ© immorale, mais que dire de sentiments passionnels en eux-mĂȘmes? Etaient-ils intrinsĂšquement immoraux?

-Avais tu le choix d’avoir ou pas ces sentiments? Non! Et Ă  partir du moment ou rien ne faisait obstacle pour qu’ils soient satisfaits, tu as Ă©tĂ© poussĂ©e Ă  les satisfaire, cela semble Ă©vident, comme dans une mĂ©canique que rien n’empĂȘcherait de tourner. Tiens, ajoutais-je en prenant un livre dans ma bibliothĂšque, voilĂ  de quoi complĂ©ter notre pensĂ©e!

Spinoza, Ethique III, (trad.Roland Caillois, Idées Gallimard)

“La plupart de ceux qui ont parlĂ© des sentiments et des conduites humaines paraissent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois ordinaires de la nature, mais de choses qui seraient hors nature. Mieux, on dirait qu’ils conçoivent l’homme dans la nature comme un empire dans un empire. Car ils croient que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutĂŽt qu’il ne le suit, qu’il a sur ses propres actions une puissance absolue et qu’il n’est dĂ©terminĂ© que par soi. Et ils attribuent la cause de l’impuissance et de l’inconstance humaines, non Ă  la puissance ordinaire de la Nature, mais Ă  je ne sais quel vice de la nature humaine: et les voilĂ  qui pleurent sur elle, se rient d’elle, la mĂ©prisent ou, le plus souvent, lui vouent de la haine; [...]

VoilĂ  pourquoi les sentiments de haine, de colĂšre, d’envie, etc…, considĂ©rĂ©s en eux-mĂȘmes obĂ©issent Ă  la mĂȘme nĂ©cessitĂ© et Ă  la mĂȘme vertu de la Nature que les autres choses singuliĂšres; et par suite ils admettent des causes rigoureuses qui les font comprendre et ils ont des propriĂ©tĂ©s bien dĂ©finies tout aussi dignes d’ĂȘtre connues que les propriĂ©tĂ©s d’une quelconque autre chose dont la seule considĂ©ration nous satisfait. Je traiterai donc de la nature et de la force impulsive de sentiments et de la puissance de l’esprit [...] et je considĂ©rerai les actions et les appĂ©tits humains de mĂȘme que lorsqu’il Ă©tait question de lignes, de plans ou de corps.”

-Quels sont les thĂšmes de ce texte? demandais-je Ă  Julie. AprĂšs une rĂ©flexion commune nous tombĂąmes d’accord pour dire que Spinoza parlait de nature, de lois et de la nature humaine.

-Et quelle thĂšse soutient alors l’auteur? poursuivis-je, m’inspirant de la mĂ©thode d’analyse que je pratiquais en cours, pour Ă©clairer avec Julie le sens de ce texte.

-Il parle des sentiments et des lois mécaniques de la nature.

-Julie, rĂ©pondis-je, ce n’est pas une thĂšse que tu me donnes lĂ , mais encore une Ă©numĂ©ration de thĂšmes. Une thĂšse est une affirmation, cela suppose au moins un sujet et un verbe conjuguĂ©. Dans ce que tu m’as donnĂ© je n’ai rien eu de tel.

-Mais ça parle bien de tout ça!! protesta Julie.

-Certes… Pour autant, dĂ©gager la thĂšse d’un texte ce n’est pas rĂ©pondre Ă  la question “de quoi parle le texte?” mais rĂ©pondre Ă  la question “qu’est-ce que ça dit?“, ou encore “qu’est-ce que l’auteur soutient comme idĂ©e?”

-L’homme n’est pas “un empire dans un empire”, reprit Julie, citant le texte.

-Tu as raison, cette expression dans le texte -et dans la philosophie de Spinoza- est capitale. Mais ne peux-tu pas m’en dire plus, avec tes propres mots?

-L’ homme n’est pas Ă  part du reste des choses…

-Tout Ă  fait. Bon je te fais une proposition de thĂšse: les sentiments humains obĂ©issent aux mĂȘmes lois mĂ©caniques qui rĂ©gissent la nature. Tu serais d’accord avec cela?

-Si tu le dis, accepta Julie, faisant une moue dubitative…

Devant tant d’hĂ©sitation de part de la jeune fille, je poursuivais seule de rendre compte des grandes lignes de cet extrait de l’Ethique. En fait, Spinoza prend la gĂ©omĂ©trie et la mĂ©canique comme modĂšles de reprĂ©sentations des phĂ©nomĂšnes de la nature, mais aussi des passions humaines. Le corps humain avec ses sentiments et ses dĂ©sirs (affects) n’Ă©chappe pas Ă  ces lois physiques. Ni par son corps ni par son esprit, l’homme ne saurait en quelque cas que ce soit se soustraire Ă  un tel dĂ©terminisme. Il n’est pas un empire avec ses lois spĂ©cifiques au sein de cet empire naturel comparable Ă  une mĂ©canique, une horlogerie par exemple, dans lequel chaque rouage en entraĂźne un autre, comme dans une montre par exemple. Si c’Ă©tait le cas, si nous pouvions par nos dĂ©cisions nous hisser au-dessus ou nous mettre Ă  part de cette horlogerie nous…

-Mais nous ne sommes pas libres alors! m’interrompit Julie.

-Pas de cette façon en tout cas. Tu as parfaitement compris que Spinoza remettait en question la possibilitĂ© du libre arbitre… Je finis donc ma phrase, si nous pouvions par nos dĂ©sirs nous mettre au-dessus du dĂ©terminisme des lois de la nature, nous serions comme un empire avec ses lois propres, au sein de l’empire plus vaste qu’est la nature, nous serions dans le surnaturel et Ă  la fois dans l’immanence mĂȘme de la nature…

-Immanence?

-A l’intĂ©rieur mĂȘme des processus naturels, Julie… Donc le libre arbitre avec ce qu’il implique de spontanĂ©itĂ©, dans le fait de se poser soi-mĂȘme comme source originelle d’une nouvelle sĂ©rie de causalitĂ©, (puisqu’ en dehors de la causalitĂ© que nous impose le mĂ©canisme de la nature) trouve ici une critique. Et par lĂ  Spinoza refuse Ă  l’homme toute forme de transcendance dans l’ordre de la matiĂšre.

-De transcendance?

-Qui est au-dessus, sur un autre plan. L’homme transcenderait la matiĂšre s’il n’en Ă©tait pas soumis, s’il la soumettait…

-C’est ce qu’il fait non? Avec les inventions techniques par exemple…

-Avec la technique, l’homme se plie aux lois, les faits travailler, les soumet si tu veux en ce sens, mais par ailleurs il ne les crĂ©e pas. Or ce serait lĂ  la vraie transcendance: la crĂ©ation de la nature et de ses lois.

-Ah… Dieu pour un croyant est transcendant alors…

-Mouais fis-je un peu embarassĂ©e. Ce n’est pas si simple. Pour Spinoza par exemple, tout est Dieu, la nature est Dieu (je dis bien elle est “Dieu”, je ne dis pas qu’elle est “divine” ce qui en ferait une Ă©manation extĂ©rieure, diffĂ©rente Ă  Dieu, quoique d’essence similaire Ă  lui…)

-Au fond, trancha Julie, je ne peux pas regretter d’avoir ces sentiments, sinon cela reviendait Ă  accuser l’homme d’ĂȘtre ce qu’il est, et la nature de nous avoir fait ainsi.

-On a trÚs envie de déduire une telle pensée du texte de Spinoza en effet.

-Mais tout cela implique que je ne sois pas libre.

-Tu n’es pas libre de tes dĂ©sirs, non, confirmais-je.

-Pas libre du tout?

-Eh bien… Cela ne fait-il pas de l’ĂȘtre humain un ĂȘtre sans responsabilitĂ© qui pourrait faire n’importe quoi, parce qu’il aurait toujours l’excuse d’ĂȘtre ainsi fait?

-Un petit peu… On ne peut pas dire que tu aurais tort…

-Je crois que je prĂ©fĂšrerais penser que je suis libre et que j’ai mal agi.

-Tu veux sauver l’idĂ©e de “libertĂ©” en somme.

-Oui, conclut Julie.

-Cela ne se fera qu’au prix de la reconnaissance de ta responsabilitĂ©, voire de ta culpabilitĂ©.

-Ok, fit Julie, qui acceptait ainsi les conditions du contrat.

Tandis que je raccompagnais Julie vers la sortie je lui proposais de repasser bientĂŽt, de ne pas attendre aussi longtemps cette fois jusqu’Ă  sa prochaine visite, et je lui glissais entre les mains un exemplaire d’un livre de Sartre intitulĂ© “L’Existentialisme est un humanisme”.

-Jette un coup d’oeil lĂ  dessus, ajoutais-je.

-Pas de problĂšme, je vais le lire et je reviendrai ensuite, fit Julie en partant, agitant au dessus de sa tĂȘte en guise d’au revoir le livre que je lui avait confiĂ©.

Etude d’un texte de Kant

Voici la suite de l’article intitulĂ© “RĂ©flĂ©chir sur les bonnes et mauvaises actions à partir d’un texte de Kant” oĂč l’on Ă©tudie le texte du philosophe.
- Si tu crois que ça peut m’aider pour le comprendre, dit la jeune fille en acceptant ma proposition.
- Alors dĂ©gage de cet extrait, s’il te plaĂźt, les thĂšmes principaux.
- Il est question du mensonge et de la vérité, répondit Julie.
- C’est pas faux, mais je ne crois pas que ce soient les thùmes principaux. Regarde mieux.
- Kant parle de ce qui est bien et mal.
- Exact, les thĂšmes sont la morale, le devoir, le bien et le mal, et en exemple est abordĂ© le fait du mensonge. Dis moi à prĂ©sent quelle est la thĂšse de ce texte, qu’est-ce que l’auteur soutient comme idĂ©e ?
- Comme ça direct, je ne vois pas bien, se plaignit Julie.
- Que comprends-tu ?
- Que parfois on peut mentir, mais que c’est pas toujours bien…
- Mouais… on est loin du compte…
- Tu vois qu’il est trop dur encore ton texte !
- Voyons quelques passages essentiels! Si je mens ou fais une fausse promesse, il y a deux façons de considérer mon geste, lesquelles ?
- C’est prudent ou bien c’est un devoir moral ?
- VoilĂ  . La prudence renvoie à l’idĂ©e d’une sagesse pratique. Il peut ĂȘtre pratique, utile donc, de mentir sans que ce soit moral. (Utile tant que les autres ne mentent pas à leur tour ce qui peut m’ĂȘtre nuisible) Quant au devoir moral et au bien moral, ils se reconnaissent à quoi ?
- On fait le bien…
- Mais quel bien ? Mentir peut ĂȘtre un bien ou mĂȘme « faire » du bien. Et pourtant aux yeux de la morale, c’est mal. Pourquoi ? Kant propose un critĂšre ici pour reconnaĂźtre si mon action est bonne, et mĂȘme avant toute action si mon intention est bonne elle-mĂȘme. Lequel ?
- Je ne vois pas… se dĂ©couragea Julie.
- Cherche, un critÚre comme une rÚgle à suivre dans le texte.
- C’est quand il parle de « maxime universelle » ?
- Exact ! C’est quoi alors cette histoire de « maxime universelle » de mon action ?
- DĂ©jĂ  c’est quoi une « maxime » ?
- C’est la rùgle de ma conduite.
- Et universelle ?
- Qui serait la mĂȘme pour tout le monde. Alors ?
- Je ne sais pas comment dire les choses.
- Eh bien Kant propose de rendre universelle mon intention. Puis-je vouloir que ma maxime soit étendue au-delà de mon projet, à tout le monde ?
- C’est ça son critùre pour reconnaütre le bien et le mal ?
- SchĂ©matiquement oui…
- Et donc je vais savoir si j’ai fait quelque chose de mal en mentant à ma meilleure amie alors ?
- Reprenons encore un instant notre Ă©tude s’il te plaĂźt ; avant d’en tirer trop rapidement des conclusions. Si je mens par intĂ©rĂȘt c’est trĂšs utile sur le moment, mais puis-je vouloir que cela devienne une loi universelle, puis-je accepter de justifier l’acte de mentir, sans remettre en question la valeur des intentions, des actes, des Ă©changes, entre les ĂȘtres humains ? Non, je ne peux pas… Autrement dit je ne peux jamais justifier le mensonge mĂȘme pour un cas particulier, sinon je le lĂ©gitime pour toute situation. Accepter le mensonge une fois, revient à l‘accepter en toute occasion, cela n’est pas tenable.
- Et ainsi s’il n’y a pas d’exception à la rùgle, j’ai fait quelque chose de mal.
- Effectivement, Julie, d’aprĂšs la morale Kantienne, tu n’as pas agi selon ton devoir qui Ă©tait de respecter ton engagement.
- Je le savais! se lamenta Julie.
- Cela dit je voudrais attirer ton attention sur un dernier point. Kant parle lui-mĂȘme d’une promesse que l’on fait avec « l’intention de ne pas la tenir ». Ce n’était pas ton cas ?
- Non… enfin j’aurais dĂ» m’en douter quand mĂȘme.
- Julie, une derniĂšre chose : l’universalisation relĂšve d’un travail de la raison. Cette morale est une morale de la rationalitĂ©. Elle suppose que l’on fasse un usage clairvoyant de la libertĂ© se pliant aux exigences de notre raison. Cette facultĂ© se construit à travers l’éducation, l’apprentissage, l’expĂ©rience. Pour Kant, pouvoir faire un usage Ă©clairĂ© de la rationalitĂ©, qu’il s’agisse d’un peuple ou d’un individu, c’est entrer dans l’ñge de la majoritĂ©. Toi Julie, sans vouloir te vexer, tu n’y es peut-ĂȘtre pas encore! Tu ne te connais pas encore tout à fait! On n’attend pas d’un ĂȘtre qui ne possĂšde pas pleinement sa facultĂ© de libertĂ© qu’il ne soit pas aveuglĂ© par des penchants naturels, comme c’est encore le cas des enfants qui ne sont pas « responsables » au sens moral, ni au sens juridique d’ailleurs.
Julie hĂ©sitait entre soulagement de voir sa culpabilitĂ© levĂ©e et la dĂ©ception de n’ĂȘtre considĂ©rĂ©e encore que comme une « mineure » qui a des excuses.
- ConsidĂ©rons donc, concluais-je, que tu n’as pas commis de faute morale, du fait que ta raison n’est pas encore entiĂšrement acquise.
- J’attendrais donc de grandir et de me connaĂźtre mieux avant de m’engager dans une promesse la prochaine fois, dĂ©cida avec dĂ©pit Julie.
- Je crois que ce serait plus sage…

A suivre

RĂ©flĂ©chir sur les bonnes et mauvaises actions Ă  partir d’un texte de Kant

Julie se taisait. J’attendais qu’elle me lĂąche enfin un mot, sans doute une question, le sujet d’une premiĂšre dissertation qu’elle n’arrivait pas à traiter. Mais rien ne venait… Non seulement Julie gardait toujours le silence, mais je me rendis compte au bout d’un moment qu’elle baissait mĂȘme les yeux et jouait nerveusement avec ses doigts, ses bagues. Visiblement, pour dire ce qu’elle avait en tĂȘte, il fallait d’abord surmonter une difficultĂ© bien grande. J’allais jeter dans la bataille de son trouble un petit mot d’encouragement quand elle se leva brutalement.
- Excuse-moi, Katy je me suis trompĂ©e. Je ne sais plus pourquoi je suis venue d’ailleurs.
La prenant aux Ă©paules, je la fis s’asseoir. J’étais toujours persuadĂ©e qu’elle n’osait pas me demander un petit coup de main pour un devoir.
- Si tu es lĂ , c’est bien parce que tu as une question à me soumettre, repris-je pour lui donner la force d’avancer…
- Oui, mais je me rends compte que j’ai honte de ce que j’ai à dire…
- A ce point, c’est peut-ĂȘtre parce que je ne suis pas la bonne personne, en ce cas.
- Si, à part toi je ne vois pas à qui je pourrai en parler !
- Bon j’y suis ! concluais-je feignant dĂ©couvrir les motifs de sa visite… Tu as une dissertation à faire et tu ne sais pas comment t’y prendre ?
- Euh oui j’ai une dissert à faire… Mais ça va Ă  peu prĂšs… Je suis lĂ  pour autre chose.
- Ah bon ? rĂ©pondis-je un peu interdite. Julie manifestait des signes de gĂȘne de plus en plus Ă©vidents, de fuite, mĂȘme. Eh bien, vas-y, lĂąche toi, recommençais-je, comme si j’étais ta meilleure amie !
- Non ! Justement, je ne peux pas en parler à ma meilleure amie !
- Je t’écoute.
Je ne doutais plus alors un seul instant qu’il devait s’agir d’une peine de coeur. Et si c’était bien le cas, elle ne me semblerait pas aussi grave qu’à Julie, et ainsi je lui donnerai les moyens de considĂ©rer la situation avec plus de distance qu’elle ne semblait pouvoir le faire seule.
- Eh bien voilà , avoua Julie aprùs avoir pris une longue respiration, j’ai menti à ma meilleure amie !
Je ne pus retenir un « Aïe ! » bien mal à propos. Sans se démonter pourtant Julie continua son mea culpa.
- Je pense que c’est vraiment mal ce que j’ai fait. Je m’en veux terriblement et en mĂȘme temps… Je ne regrette pas, parce que je ne pouvais pas faire autrement…
- C’est compliquĂ© ton histoire, ajoutais-je dans une demi grimace. En tout cas je comprends que tu sois dans l’embarras. Mentir en gĂ©nĂ©ral n’est pas un acte anodin, et a fortiori à sa meilleure amie, c’est un geste grave. A moins que ne tu l’aies fait pour protĂ©ger ton amie, pour son bien ?
- Ben pas trop, lĂ  , tu vois… marmonna piteusement Julie.
- Alors explique plus ce qu’il s’est passĂ©, que je puisse juger.
- En fait avec ma copine Camille on regardait depuis le dĂ©but de l’annĂ©e Tristan qui est vraiment… comment dire… enfin… il est trĂšs gentil, mignon, quoi !
Julie Ă©tait devenue rouge comme une Ă©crevisse en disant cela. Pour l’encourager je renchĂ©ris son propos par un « tu en as de la chance ! » des plus maladroits.
- ArrĂȘte, poursuivit Julie! C’est sĂ©rieux! Donc Camille et Tristan sont devenus enfin tu vois… trĂšs copains…
-Oui, tu veux dire qu’ils sortent ensemble ?
- VoiĂ  ! Du coup Camille m’a demandĂ© d’arrĂȘter de le calculer. Seulement moi, ça Ă©tĂ© plus fort que tout, je faisais que penser à Tristan tout le temps. Quand je le voyais j’étais bien et quand je ne le voyais plus je ne pensais qu’à ĂȘtre le lendemain pour le revoir.
- Bref tu étais un peu amoureuse, ce qui est trÚs naturel.
- Mais le problĂšme c’est que Tristan l’a remarquĂ©, et mieux ou pire il m’en a parlĂ©, et je lui ai tout dit, enfin pas vraiment d’ailleurs mais il a compris, et lĂ  il m’a demandĂ© si je voulais sortir avec lui !
- Et bien sûr tu as dit non ? interrogeais-je un peu narquoise.
- Et bien sĂ»r j’ai dit oui! Mais je m’en veux car j’ai pas rĂ©flĂ©chi . De toute façon ça a Ă©tĂ© plus fort que moi. Tu aurais fait quoi à ma place ?
- Justement, je ne suis pas à TA place, Julie ! Mais dis-moi, vous avez juste parler de sortir ensemble ou bien vous avez… C’est fait ? C’est ton petit ami ?
- Non ! Si ! Si ! en fait… On s’est embrassĂ©.
- Ah quand mĂȘme !
- C’est mal hein ce que j’ai fait, n’est-ce pas ? questionna fĂ©brilement Julie.
Bien que je ne fĂ»t pas certaine qu’un tel malentendu d’adolescents vaille la peine qu’on rĂ©veillĂąt un casuiste (un casuiste fait de la casuistique qui est la partie de la thĂ©ologie morale, qui s’occupe des cas de conscience), je me concentrais sur la rĂ©ponse que je pouvais apporter à Julie, laquelle s’impatientant reformula sa demande.
- C’est mal, dis-moi ?
- Si quelque chose de mal a Ă©tĂ© commis, tu n’es pas seule en cause en tous les cas. Il y a Tristan qui est coupable d’avoir trompĂ© la confiance de Camille. Et peut-ĂȘtre Camille aussi est-elle en tort, car elle a exigĂ© une promesse de toi sans tenir compte des sentiments que tu Ă©tais susceptible d’éprouver.
- Mais quand mĂȘme j’ai promis !!
- Tu ne prends pas le mensonge ni le dĂ©sengagement à la lĂ©gĂšre, c’est tout à ton honneur. Pourtant je te propose de mettre un peu de cĂŽtĂ© ce que tu ressens pour Ă©tudier les concepts en jeu, prendre du recul par rapport à cet Ă©pisode, et trouver quelle conclusion on pourra en tirer concernant le mal que tu as fait.
- Si tu sais comment, je suis d’accord.
- Nous allons lire ce texte de Kant sur le bien et le devoir moral, puis nous l’appliquerons à notre situation prĂ©sente aprĂšs discussion.

Kant, Fondements de la Métaphysique des Moeurs, (1785) trad. Victor Delbos, Ed. Delagrave, p.103

« Soit par exemple, la question suivante : ne puis-je si je suis dans l’embarras, faire une promesse avec l’intention de ne pas la tenir ? Je distingue ici aisĂ©ment entre les sens que peut avoir la question demande-t-on s’il est prudent ou s’il est conforme au devoir de faire une fausse promesse ? Cela peut ĂȘtre sans doute prudent plus d’une fois. A la vĂ©ritĂ©, je vois bien que ce n’est pas assez de me tirer, grĂące à un subterfuge, d’un embarras actuel, qu’il me faut encore bien considĂ©rer si de ce mensonge ne peut pas rĂ©sulter pour moi dans l’avenir un dĂ©sagrĂ©ment bien plus grand que tous ceux donc je me dĂ©livre pour l’instant ; et comme, en dĂ©pit de toute ma prĂ©tendue finesse, les consĂ©quences ne sont pas si aisĂ©es à prĂ©voir que le fait d’avoir une fois perdu la confiance d’autrui ne puisse m’ĂȘtre bien plus prĂ©judiciable que tout le mal que je songe en ce moment à Ă©viter, n’est-ce pas agir avec plus de prudence que de se conduire ici d’aprĂšs une maxime universelle et de se faire une habitude de ne rien promettre qu’avec l’intention de le tenir ? Mais il n’en est pas moins Ă©vident qu’une telle maxime n’en est pas moins toujours uniquement fondĂ©e sur les consĂ©quences à craindre. Or c’est pourtant tout autre chose que d’ĂȘtre sincĂšre par devoir, et de l’ĂȘtre par crainte des consĂ©quences dĂ©savantageuses. [...] AprĂšs tout, en ce qui concerne la rĂ©ponse à cette question, si une promesse trompeuse est conforme au devoir, le moyen de m’instruire le plus rapide, tout en Ă©tant infaillible c’est de me demander à moi-mĂȘme : accepterais-je bien avec satisfaction que ma maxime (de me tirer d’embarras par une fausse promesse) dĂ»t valoir comme une loi universelle (aussi bien pour moi que pour les autres?) Et pourrais-je bien me dire : tout homme peut faire une fausse promesse quand il se trouve dans l’embarras et qu’il n’a pas d’autre moyen d’en sortir ? Je m’aperçois bientĂŽt ainsi que si je peux bien vouloir le mensonge, je ne peux en aucun maniĂšre vouloir une loi universelle qui commanderait de mentir ; et en effet, selon une telle loi, il n’y aurait plus à proprement parler de promesse, car il serait vain de dĂ©clarer ma volontĂ© concernant mes actions futures à d’autres hommes qui ne croiraient point à cette dĂ©claration ou qui, s’ils y ajoutaient foi Ă©tourdiment, me payeraient exactement de la mĂȘme monnaie : de telle sorte que ma maxime, du moment qu’elle serait Ă©rigĂ©e en loi universelle, se dĂ©truirait elle-mĂȘme nĂ©cessairement. »

- Une fois de plus, il est compliqué ton texte ! protesta Julie.
- Écoute si tu prĂ©fĂšres, on peut en faire l’analyse comme dans une Ă©tude de texte en classe, suggĂ©rais-je.

A suivre…

L’apologie de Socrate

 Mes conversations avec Julie que je connaissais depuis son enfance dĂ©passaient toutes mes attentes et me remplissaient d’une grande satisfaction, trĂšs diffĂ©rente de celle qu’un professeur est susceptible d’Ă©prouver face à ses classes. Au lycĂ©e, il a vite fait de se sentir comme un instructeur qui mĂšnerait ses troupes à l’examen, la philosophie n’Ă©tant plus alors qu’une discipline de bac, un peu comme si Victor Hugo n’avait Ă©tĂ© qu’un nom de place ou de rue !

Avec Julie au contraire j’avais le sentiment de revenir à l’essence de la philosophie dans son questionnement dĂ©sintĂ©ressĂ©, à cet amour de la sagesse (philo : aimer en grec ; sophia : la sagesse) dont la valeur rĂ©side dans ses interrogations plus que dans une obligation de rĂ©sultats… et au fond de rĂ©ponse dĂ©finitive.

Je ne nie pas que Julie, elle, dĂ©sirerait sans doute en trouver, des rĂ©ponses dĂ©finitives, et mĂȘme qu’elle aimerait sĂ»rement pouvoir les mettre en application, mais lĂ  n’Ă©tait pas l’objectif de la philosophie. Il faudra d’ailleurs qu’Ă  l’occasion je la prĂ©vienne, ou simplement que je le lui rappelle (son professeur en classe le lui a dĂ©jĂ  peut-ĂȘtre dit), mĂȘme si le risque c’est qu’elle en soit déçue. Je lui dirai alors que ce qui compte c’est d’ĂȘtre sur le chemin, et non d’ĂȘtre dĂ©jĂ  arrivĂ©. Je lui parlerai ensuite de Socrate, pĂšre de l’idĂ©e philosophique et je lui raconterai son histoire.

A l’Ă©poque florissante de l’AthĂšnes du Ve siĂšcle avant JĂ©sus-Christ, le monde intellectuel comptait comme personnages dĂ©terminants les sophistes, des sages au sens de savants (de sophia : la sagesse). Sortes d’humanistes, ils avaient beaucoup voyagĂ©, et dispensaient leur culture du monde auprĂšs des jeunes gens de bonnes familles. Ceux-ci, se destinant à une carriĂšre politique qui Ă©tait la « science » par excellence dans le monde antique, payaient les sophistes pour leur enseignement en rhĂ©torique, afin d’apprendre à faire de beaux discours, capables d’emporter l’adhĂ©sion des Ă©lecteurs. Dans ce contexte, Socrate apparaĂźt comme une personnalitĂ© encourageant la pensĂ©e mais de façon bien diffĂ©rente de cet enseignement sophistique.

De Socrate, on ne sait que peu de choses, en fait, parfois mĂȘme contradictoires. Ainsi, Aristophane, dans la comĂ©die « Les NuĂ©es » le fait passer pour un niais, et Platon, plus grand et plus cĂ©lĂšbre disciple de Socrate, met au contraire la figure de son maĂźtre au centre de la plupart de ses dialogues (mĂȘme si en rĂ©alitĂ©, à travers cette figure s’exprime d’avantage le disciple que le maĂźtre, et s’il n’y a pratiquement que dans l’Apologie de Socrate oĂč Platon est sans doute relativement fidĂšle à l’histoire rĂ©elle de Socrate, à la dĂ©marche de celui-ci.)

On raconte que KairĂ©phon, un ami de Socrate, un jour qu’il Ă©tait de passage à Delphes, consulte l’Oracle et lui demande s’il existe un homme plus sage que Socrate à AthĂšnes. La Pythie lui rĂ©pond non. Apprenant cela, Socrate est surpris, et veut vĂ©rifier la prophĂ©tie. Il se rend auprĂšs de ceux qu’il juge ĂȘtre les plus sages, d’abord les politiques puis les artisans et les artistes…

[...] Je me rendis chez un de ceux qui passent pour ĂȘtre sages, pensant que je pouvais, mieux que lĂ  , contrĂŽler l’oracle et lui dĂ©clarer : « Cet homme-ci est plus sage que moi, et toi, tu m’as proclamĂ© le plus sage. » J’examinai cet homme à fond ; je n’ai pas besoin de dire son nom, mais c’Ă©tait un de nos hommes d’État qui, à l’Ă©preuve, me fit l’impression dont je vais vous parler. Il me parut en effet, en causant avec lui, que cet homme semblait sage à beaucoup d’autres et surtout à lui-mĂȘme, mais qu’il ne l’Ă©tait point. J’essayais alors de lui montrer qu’il n’avait pas la sagesse qu’il croyait avoir. Par lĂ  , je me fis des ennemis de lui et de plusieurs des assistants. Tout en m’en allant, je me disais en moi-mĂȘme : « je suis plus sage que cet homme-lĂ  . Il se peut qu’aucun de nous deux ne sache rien de beau ni de bon ; mais lui croit savoir quelque chose, alors qu’il ne sait rien, tandis que moi, si je ne sais pas, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait mĂȘme que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir. » AprĂšs celui-lĂ  , j’en allai trouver un autre, un de ceux qui passaient pour ĂȘtre plus sages encore que le premier, et mon impression fut la mĂȘme, et encore je me fis des ennemis de lui et de beaucoup d’autres. [...]AprĂšs les hommes d’État, j’allai trouver les poĂštes auteurs de tragĂ©dies, auteurs de dithyrambes et autres, comptant bien que cette fois j’allais prendre sur le fait l’infĂ©rioritĂ© de ma sagesse à l’Ă©gard de la leur. Je pris donc avec moi ceux de leurs ouvrages qu’ils me paraissaient avoir le plus travaillĂ©s et je leur demandai ce qu’ils voulaient dire, afin de m’instruire en mĂȘme temps auprĂšs d’eux. Or j’ai honte, AthĂ©niens, de vous dire la vĂ©ritĂ©. Il le faut pourtant. Eh bien, tous ceux qui Ă©taient prĂ©sents ou peu s’en faut, auraient mieux parlĂ© de leur poĂšmes qu’eux-mĂȘmes qui les avaient faits. Je reconnus donc bien vite que les poĂštes ne sont point guidĂ©s dans leurs crĂ©ations par la science, mais par une sorte d’instinct et par une inspiration divine. [...]  je les quittai donc, pensant que j’avais sur eux le mĂȘme genre de supĂ©rioritĂ© que sur les hommes d‘État.»

Apologie de Socrate, Platon, 21c, trad. Emile Chambry, Ed. G.F.

« Moi tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien », a ainsi pu dire Socrate à l’homme politique incapable de dĂ©finir l’idĂ©e de justice à laquelle celui-ci se rĂ©fĂšre pourtant quand il parle de faire des lois justes, ou à l‘artiste, qui ignore le sens à donner à l‘idĂ©e du beau alors mĂȘme qu‘il prĂ©tend la viser à travers ses oeuvres. La dĂ©marche socratique est donc humble en son fond et profonde en sa recherche, puisqu’il s’agit à la fois d’accepter son ignorance, et de revenir à l’essence cachĂ©e des choses. Il aimerait ĂȘtre sage, sans jamais l’ĂȘtre pourtant dĂ©finitivement. La quĂȘte philosophique requiert de ce fait de la patience, mais non point du repos !

Socrate n’en reste pas à ce jeu de question par lequel il montre à ses concitoyens qu’ils croient savoir plus qu’ils ne savent en rĂ©alitĂ©. Il entreprend ensuite de montrer à ceux qui se pensent ĂȘtre les moins instruits, qu’ils sont gros d’un savoir, tel l’esclave qui n’a encore reçu aucune formation, mais qui, s’il est bien guidĂ© par le bon enseignement d’un bon maĂźtre, accĂšde à la connaissance des mathĂ©matiques dans Le MĂ©non, de Platon. Ce questionnement par lequel Socrate fait prendre conscience à son interlocuteur du savoir qu’il ignorait possĂ©der, il l’appelle la maĂŻeutique, du terme grec maieutikĂȘ, qui signifie art de faire accoucher, en rĂ©fĂ©rence à sa propre mĂšre qui Ă©tait sage-femme (sa mĂšre faisait accoucher les corps ; Socrate, lui, faisait accoucher les esprits).

Sans doute parce que cette dĂ©marche fondĂ©e sur l’amour d’une sagesse que l’on possĂšde par le fait mĂȘme qu’elle nous Ă©chappe, dĂ©rangeait les prĂ©rogatives de certains dans la citĂ© athĂ©nienne, Socrate fĂ»t traduit en justice. (voir Apologie de Socrate, Platon) Le procĂšs s’articula autour de deux chefs d’accusation : l’impiĂ©tĂ© de Socrate, et la nature corruptrice de son enseignement vis-Ă -vis de la jeunesse. L’opinion publique athĂ©nienne aimait bien peu les hommes qui prĂ©fĂ©raient se consacrer à la raison plutĂŽt qu’Ă  faire fortune. Socrate choisit de se dĂ©fendre lui-mĂȘme et c’est le texte de sa dĂ©fense que l’on retrouve dans l’Apologie. A l’issu du procĂšs qu’il perdit, Socrate fĂ»t condamné à une peine d’empoisonnement à la ciguĂ« et mourut ainsi.

Bonheur et plaisir

Suite de l’article oĂč Julie et Catherine parlent du texte d’Epicure. Pour lire le dĂ©but du dialogue sur le bonheur et le plaisir cliquez ici .
- De quel plaisir parle ce texte ? rĂ©pĂ©tais-je à Julie qui n’avait pas compris ma question.
- De celui qui rend heureux ?
- Certes… Mais encore ? Tous les plaisirs sont-ils de mĂȘme valeur selon Épicure ?
- Ben apparemment non… Il y a les bons et il y a les mauvais plaisirs non ?
- Oui, effectivement, notre auteur les classe. Enfin plus exactement il classe des désirs, non pas des plaisirs.
- Ce n’est pas la mĂȘme chose, interrogea Julie ?
- Pas tout à fait… Tu ne vois pas la diffĂ©rence entre dĂ©sir et plaisir ?
- Un dĂ©sir c’est avant un plaisir non ?
- Si tu veux… Le dĂ©sir est la tendance qui nous pousse vers quelque chose et le plaisir est la satisfaction qui en rĂ©sulte quand ce but est atteint.
- Oui, on est bien, à ce moment lĂ  , et c’est cool… Enfin… On est heureux quoi !
- Ah ! Attention ! Être bien et ĂȘtre heureux ce n’est pas la mĂȘme chose, tout comme il faut distinguer le plaisir et le bonheur!
- Pourquoi ? Si je suis bien, je suis heureuse, pourtant ! Et c’est difficile d’ĂȘtre heureux quand on est mal… suggĂ©ra Julie soudain perplexe.
- Reprends ton texte, lui conseillais-je. Regarde mieux. Épicure classe les dĂ©sirs en divisant chaque groupe. On appelle cela une dichotomie, (du grec dicho, deux, et tomos, sĂ©paration), parce qu’il divise chaque classe en deux à chaque fois.
- Y a des dĂ©sirs qui sont naturels et d’autres qui sont vains, continua Julie.
- Vain ça veut dire inutile, ce sont des dĂ©sirs dont la satisfaction n’est pas utile pour la vie, voire dont la satisfaction est un mal pour notre existence.
- Et parmi les dĂ©sirs naturels certains sont nĂ©cessaires, d’autres pas.
- Oui, voilĂ  .
- Mais en tout cela ne fait que trois sortes de désirs, conclut Julie avec pertinence.
- Seulement trois sortes de dĂ©sirs, mais il n’en reste pas moins qu’il existe de nombreux dĂ©sirs à classer dans ces trois catĂ©gories… rectifiais-je.
- Par exemple ?
- Eh bien par exemple, les dĂ©sirs vains sont multiples : avoir un rĂȘve inaccessible, regretter le passĂ© qui n’est plus, se prĂ©fĂ©rer diffĂ©rents…
- Oui, mieux vaut vaincre ses dĂ©sirs, me coupa Julie en accompagnant sa remarque d’un petit clin d‘oeil…
- Quant aux dĂ©sirs naturels, c’est-Ă -dire non artificiels (comme le serait de trop manger, et de faire des excĂšs) et nĂ©cessaires à l’existence, tu remarqueras que l’auteur distingue ceux qui sont bons pour le bien-ĂȘtre du corps et ceux qui sont bons pour le bonheur… Autrement dit nous sommes invitĂ©s à ne pas confondre bonheur et bien-ĂȘtre physique.
- Le bonheur c’est mental alors ? demanda Julie.
- Le bonheur est une satisfaction de notre esprit qui se trouve dans l’absence de trouble, dans la croyance en la continuitĂ© de mon bonheur : « Une fois cet Ă©tat rĂ©alisĂ© en nous, toute la tempĂȘte de l’Ăąme s’apaise », dit Épicure. Parce le bonheur est ainsi selon lui, fait de paix et de tranquillitĂ©. Et c’est bien cela que tu voulais me dire, non ? Pour ĂȘtre heureux ici et maintenant il faut ĂȘtre sĂ»r d’ĂȘtre heureux demain oĂč qu’on aille et donc n’ĂȘtre troublĂ© par rien.
- Bref le bonheur, c’est un peu un encĂ©phalogramme plat ! Il ne se passe plus rien et il n’y a plus rien à l’horizon, non ?
- D’une certaine façon c’est un peu ça oui, le bonheur, admis-je.
- Hein ! S’exclama Julie, je ne m’en Ă©tais pas rendue compte avant, mais ça doit ĂȘtre mortel d’ennui le bonheur !!
- Je t’ai prĂ©venu qu’il ne fallait pas confondre bonheur et dĂ©sir ou bonheur et plaisir !
- Eh bien ! Fit Julie quelque peu dĂ©pitĂ©e. Je ne suis pas sĂ»re d’ĂȘtre faite pour le bonheur, moi ! Parce qu’on dirait qu’il faut ĂȘtre immobile, ne plus rien ressentir, et moi au contraire, j’aime bien quand ça bouge ! Le bonheur c’est l’ennui non ?
- C’est vrai qu’il faut avoir acquis beaucoup de sagesse pour renoncer à ce qui peut dĂ©tourner de la paix intĂ©rieure et empĂȘcher d’accĂ©der au bonheur, reconnus-je. Mais rappelle toi ce que nous avons dit: ou le bonheur dure, ou bien il n’est pas du bonheur. Or si je fais quelque chose qui peut remettre en cause cet Ă©quilibre (et un simple dĂ©sir qu’on ne parvient pas à rĂ©aliser fera le mĂȘme effet), j’anĂ©antis mes chances de bonheur futur, donc de bonheur prĂ©sent.
- A ce compte, on ne devait pas rire tous les jours chez Monsieur Épicure, plaisanta Julie.
- Ce philosophe de la pĂ©riode hellĂ©nistique c’est-Ă -dire de l’Ă©poque du dĂ©clin d’AthĂšnes au III° siĂšcle avant JĂ©sus-Christ, vivait à un moment de grande crise Ă©conomique et politique. Ce texte est en fait une lettre qu’il adresse à un disciple pour que celui-ci trouve le bonheur en dehors des plaisirs vains et matĂ©riels.
- En gros ça nous dit comment ĂȘtre heureux en dehors d’une sociĂ©tĂ© de consommation ?
- Oui si tu veux, répondis-je à Julie.
- C’est amusant, on dirait que ce texte a Ă©tĂ© Ă©crit pour nous, pour nous ramener à l’essentiel et nous Ă©loigner du superficiel.
- C’est souvent le cas avec les textes de philosophie, ils s’adressent aux hommes par-delĂ  les Ă©poques et les conjonctures. Ils sont atemporels.
- Et pourtant, remarqua trĂšs finement Julie, quand Épicure a Ă©crit sa lettre, il pensait à son actualité à lui. Dis moi, Katy, la philosophie, elle est lĂ  pour dire quelque chose sur notre vie, ou bien elle est lĂ  pour parler des hommes en gĂ©nĂ©ral ?
- Et si elle faisait les deux ? proposais-je.
- C’est tout de mĂȘme diffĂ©rent, objecta ma jeune voisine.
- Tu sais, je crois que la philosophie accepte les deux sans exclure aucune solution car les philosophes eux-mĂȘmes restent « de façon atemporelle » divisĂ©s sur ce sujet !!

A suivre…

Le bonheur, tentative de définition

J’Ă©tais à mon bureau en train de relire le texte de la « morale provisoire » de Descartes, quand le tĂ©lĂ©phone sonna. - Allo, Katy ?
- Oui, dis-je, qui est-ce ?
- C’est moi, Julie. Tu es dispo lĂ  pour que je te parle ?
- Vas-y.
- C’est à propos de ce que tu m’as dit hier…
- Je t’Ă©coute.
- J’ai essayĂ© de dĂ©finir le bonheur.
- Bonne idĂ©e, lui rĂ©pondis-je, agrĂ©ablement surprise par cette initiative… Et alors ?
- Je n’y arrive pas, me dit Julie un peu confuse. Je peux venir te voir pour qu’on en discute ?
- Je ne suis pas certaine d’y arriver mieux que toi, la prĂ©vins-je, mais au moins je te dirais peut-ĂȘtre pourquoi je n‘y arrive pas !
Quelques minutes plus tard, Julie m’avait rejointe et elle Ă©tait assise devant moi de l’autre cotĂ© de mon bureau.

- Bon alors, tu commencerais par quoi pour définir le bonheur ? Demandais-je à Julie.
- Je commencerais par regarder ce que je ressens quand je suis heureuse me proposa-t-elle.
- Partir de ce qu’on ressent peut-ĂȘtre un dĂ©but de solution… Mais attention, le bonheur est-il un sentiment ? Est-ce qu’il ressemble à l’amour, à la haine, à la colĂšre par exemple… ?
- Non, c’est plus qu’un sentiment. Un sentiment ne dure pas… Le bonheur si.
- Tu as raison les sentiments sont par nature variables. Ils Ă©voluent, passent par des intensitĂ©s diffĂ©rentes. Et mĂȘme si le bonheur ne dure pas toujours aussi longtemps qu’on le souhaiterait, il est dans son concept fixe et stable. On peut dĂ©finir le bonheur comme un Ă©tat.
- Un état ? Questionna Julie.
- Oui, une façon de conjuguer le fait d’ĂȘtre au prĂ©sent. Le substantif « Ă©tat » vient du verbe « ĂȘtre » considĂ©rĂ© au prĂ©sent. Le bonheur, c’est ici et maintenant.
- Ah ? Mais un bonheur peut ĂȘtre à venir, non ?
- On dira que c’est un espoir… Rien n’est encore certain.
- OĂč qu’il est passĂ©?
- C’est un souvenir alors… voire un regret, puisqu’il s’agit de ce qui est passĂ© et ne sera plus.
- Mais est-ce que je peux ĂȘtre heureuse maintenant, si je ne suis pas certaine d’ĂȘtre heureuse plus tard ?
- Bonne question, fis-je en m’enthousiasmant ! Qu’en penses-tu ?
- Eh bien vu que le bonheur est un Ă©tat qui est sensĂ© durer… Si je ne peux pas ĂȘtre certaine que mon bonheur au prĂ©sent va durer, cela revient à dire que je ne suis pas heureuse, « ici et maintenant ».
- Tu n’as peut-ĂȘtre pas tort ! Et au fond tout cela reviendrait peut-ĂȘtre à dire que le bonheur n’est pas immĂ©diat, mais qu’il se construit. Tu ne crois pas ?
- Comment on le construit alors ?
- Et ce n’est pas tout : n’oublie pas non plus de te demander ce que tu veux construire… Cela implique-t-il par exemple que tu aies satisfait tous tes dĂ©sirs ?
- On a vu hier que ce n’Ă©tait pas possible et mĂȘme que ce n’Ă©tait pas souhaitable… (voir l’article prĂ©cĂ©dent sur le dĂ©sir)
- Oui c’est vrai, dis-je en constatant avec plaisir que notre discussion avait portĂ© ses fruits. Alors ne faut-il que tu ne satisfasses qu’un seul dĂ©sir, le plus cher de tous, pour ĂȘtre heureuse ?
- Oups lĂ  le problĂšme c’est que je ne saurais pas lequel choisir. Et tant que je n’aurais pas tout ce dont j’ai envie, je ne sais pas si ça sera le grand bonheur !

A ce moment, je fis une pause dans notre conversation. Dans ma bibliothĂšque je sortis un recueil de Lettres, maximes, sentences d’Épicure. Puis je tendis l’ouvrage à Julie, en lui dĂ©signant ce passage de la lettre à MĂ©nĂ©cĂ©e que je voulais qu’elle lise :

Il faut [...] considĂ©rer que, parmi les dĂ©sirs, les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les dĂ©sirs naturels, les uns sont nĂ©cessaires, les autres naturels seulement. Parmi les dĂ©sirs nĂ©cessaires, les uns le sont pour le bonheur, les autres pour l’absence de souffrance du corps, les autres pour la vie mĂȘme. En effet, une Ă©tude de ces dĂ©sirs qui ne fasse pas fausse route, sait rapporter tout choix et tout refus à la santĂ© du corps et à l’absence de troubles de l’Ăąme, puisque c’est la fin de la vie bienheureuse. Car c’est pour cela que nous faisons tout : afin de ne pas souffrir et de n’ĂȘtre pas troublĂ©s. Une fois cet Ă©tat rĂ©alisĂ© en nous, toute la tempĂȘte de l’Ăąme s’apaise, le vivant n’ayant plus à aller comme vers quelque chose qui lui manque, ni à chercher autre chose par quoi rendre complet le bien de l’Ăąme et du corps. Alors, en effet, nous avons besoin du plaisir quand, par suite de sa non prĂ©sence nous souffrons, mais quand nous ne souffrons pas, nous n’avons plus besoin du plaisir. Et c’est pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse.

Julie me demanda la permission de relire le texte, ce que je lui accordai, et elle le relit mĂȘme trois fois. Je lui prĂ©cisais à cette occasion un point de vocabulaire : « fin » ne signifiait dans ce texte d’Épicure ni « terme » , ni « achĂšvement », mais « but » ou « objectif ». Il fallait donc comprendre que le plaisir est moteur et but du bonheur. Mais quel plaisir ?

A suivre !

Julie découvre le texte de Descartes sur le désir

Le texte que j’avais donné à Julie Ă©tait un extrait de la TroisiĂšme Partie du Discours de la MĂ©thode de RenĂ© Descartes (1596-1650). Descartes, aprĂšs avoir remis en question toutes les certitudes admises à son Ă©poque, se donne une “morale provisoire”, en attendant d’en Ă©tablir une dĂ©finitive, sur les nouveaux fondements d’une nouvelle science qu’il cherche à construire.

 Voici l’extrait que Julie dĂ©couvrit dans le bus qui la menait sur le chemin du lycĂ©e :

Ma troisiĂšme maxime Ă©tait de tĂącher toujours plutĂŽt à me vaincre que la fortune, et à changer mes dĂ©sirs que l’ordre du monde et gĂ©nĂ©ralement, de m’accoutumer à croire qu’il n’ y a rien qui soit entiĂšrement en notre pouvoir, que nos pensĂ©es, en sorte qu’aprĂšs que nous avons fait de notre mieux, touchant les choses qui nous sont extĂ©rieures, tout ce qui manque de nous rĂ©ussir est, au regard de nous, absolument impossible. Et ceci seul me semblait ĂȘtre suffisant pour m’empĂȘcher de rien dĂ©sirer à l’avenir que je n’acquisse, et ainsi pour me rendre content. Car notre volontĂ© ne se portant naturellement à dĂ©sirer que les choses que notre entendement lui reprĂ©sente en quelque façon comme possibles, il est certain que si, nous considĂ©rons tous les biens qui sont hors de nous, comme Ă©galement Ă©loignĂ©s de notre pouvoir nous n’aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent ĂȘtre dus à notre naissance, lorsque nous en serons privĂ©s sans notre faute, que nous avons de ne possĂ©der pas les royaumes de la Chine ou de Mexique, et que faisant, comme on dit, de nĂ©cessitĂ© vertu, nous ne dĂ©sirons pas davantage d’ĂȘtre sains, Ă©tant malades, ou d’ĂȘtre libres, Ă©tant en prison, que nous faisons maintenant d’avoir des corps en matiĂšre aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux.

René Descartes, Discours de la Méthode, Partie III.

La journĂ©e de cours se passa. Puis le soir, une fois arrivĂ©e chez moi, je guettai par la fenĂȘtre le retour de Julie. Quand elle passa devant chez moi, je l’interpellai.
- Bonsoir, Julie, lui dis-je, ça va ? Ta rentrĂ©e s’est bien faite ?
- Ça va
 rĂ©pondit Julie l’air morose.
- Tu es sûre ?
- Oui, les cours c’est ok.
- Mais ?
- Mais
 ton texte

- Quoi mon texte ?
- Ben
 je n’ai rien compris. On dirait qu’il ne parle pas en français ton Descartes !
- Il parle en français, en vieux français littĂ©raire du 17e siĂšcle. Le Discours de la MĂ©thode est en fait l’un des premiers ouvrages Ă©crits en français du peuple pour ĂȘtre compris de tous et pas seulement des savants qui pratiquaient le latin. Descartes avait d’ailleurs ajoutĂ© qu’il voulait ĂȘtre compris du plus grand nombre, y compris des femmes qui n’avaient pas souvent accĂšs au savoir.
- C’est sympa !
- Il croyait que le progrĂšs de l’humanitĂ© ne se ferait pas sans celle-ci, donc cela suppose une large instruction.
- Bon ok ; mais il dit quoi ce texte alors ? me questionna Julie.
- Descartes s’inspire d’une ancienne sagesse antique, le stoĂŻcisme, laquelle prĂ©conise de vaincre certains dĂ©sirs pour ĂȘtre plus heureux. Il est plus facile selon cette morale, de renoncer à des rĂȘves impossibles dont il ne dĂ©pend que de nous d’y attacher de l’importance, plutĂŽt que de vouloir “changer l’ordre du monde”, c’est-Ă -dire de vouloir le transformer pour qu’il corresponde à nos envies, nos espoirs, etc

- Mais si on ne fait plus rien, comment on peut ĂȘtre heureux ? Moi j’aimerais pas rester là à rien faire

- Attention, relis le texte
 Il s’agit seulement de discerner le possible de l’impossible et de ne pas s’entĂȘter à vouloir obtenir ce qui ne pourra jamais l’ĂȘtre, ce qui sera toujours au-dessus de mon pouvoir, de mes capacitĂ©s.
- Je comprends bien : Descartes il dit au fond qu’il faut ĂȘtre “rĂ©aliste” et pas se faire de films inutiles ?
- Tu peux le dire ainsi
 dis-je en acceptant la formulation, quoique celle-ci ne me sembla guùre philosophique !
- Et je dis quoi à mes parents ? Que s’ils sont malheureux, c’est de leur faute ? Que c’est parce qu’ils veulent se la pĂ©ter ?
- Julie, surveille ton langage
 J’Ă©tais obligĂ©e d’interrompre notre dĂ©bat qui dĂ©rapait un peu. A mon avis, Julie Ă©tait déçue de la conclusion que l’on pouvait tirer du texte, mais sans doute ne pouvait-elle pas encore exprimer pourquoi. En fait on revenait à notre point de dĂ©part, à notre aporie : si on vainc ses dĂ©sirs, on manque de but dans la vie, mais d’un autre cĂŽtĂ©, si je poursuis un dĂ©sir sans pouvoir le rĂ©aliser jamais, je ne pourrai pas ĂȘtre satisfaite non plus.
- Et si tes parents Ă©taient malheureux parce qu’ils ont atteint le but de leur vie ? risquais-je pour la provoquer et dĂ©tourner le questionnement sur un autre angle.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Eh bien que désire le désir ?
- Je ne sais pas
 Il dĂ©sire ce qu’il dĂ©sire.
- Mais encore ? Si je dĂ©sire ĂȘtre chanteur, mon dĂ©sir s’achĂšve quand je le deviens. Et aprĂšs ?
- Ben
 je ne sais pas ? Je ne dĂ©sire plus ĂȘtre chanteur en tout cas, puisque c’est fait. - Exact ! Et alors, quoi ? La vie est finie ?
- Ben non.
- Donc ?
- Donc
 Julie hĂ©sita un instant puis comprit oĂč je voulais en venir. Elle ajouta :
- Donc je dĂ©sire autre chose. Par exemple ĂȘtre le chanteur le plus Ă©coutĂ©, le plus aimĂ©.
- Alors ça ne s’arrĂȘte jamais ?
- Faut pas, sinon on ne se sent plus en vie.
- Oui ! Mais le désir ne veut que sa propre fin.
- En quoi ça explique la situation pour mes parents ?
- Ils ont peut-ĂȘtre rĂ©ussi les rĂȘves possibles, et se languissent parce qu’il n’ont plus que des dĂ©sirs impossibles à satisfaire ?
- Tu crois ?
- Qu’est-ce que tu en penses, toi ?
- Je me demande tout simplement si le bonheur lui-mĂȘme est possible
 Mais de tout façon il faut bien transformer le monde pour ĂȘtre plus heureux. Il faut faire bouger les choses !
- Comment cela fait-il sens, si le bonheur n’existe pas ?
- Nous avons lĂ  une nouvelle a… Julie hĂ©sita un instant. Une nouvelle aporie !
- Oui, tu as bien compris ! Laquelle à ton avis ? Peux-tu la formuler ?
- Je pense que ce serait quelque chose comme : “A quoi cela sert-il de vouloir des progrĂšs si le bonheur n’est pas possible” ?
- Excellent, c’est effectivement notre nouvelle aporie.
- Aille ! Une de plus !
- Mais elle a un point commun avec la précédente.
- Oui, elle concerne le bonheur aussi.
- C’est vrai. Et donc ?
- Peut-ĂȘtre qu’on ne sait pas bien ce qu’est le bonheur.
- Je crois que tu as tout à fait raison, on devrait commencer par dĂ©finir ce qu’est le bonheur. A ce moment lĂ , la maman de Julie sortit de chez elle. Et notre conversation porta sur un tout autre sujet. La suite dans le prochain article !

Quel rapport avec le programme ? à complĂ©ter (prĂ©ciser le cadre de l’Ă©tude, les voies et les sĂ©ries concernĂ©es). Voir ailleurs… à propos de Descartes : - Lisez la biographie de RenĂ© Descartes sur le site de l’adpf. - Lisez une fiche dĂ©taillĂ©e sur RenĂ© Descartes. A propos du stoĂŻcisme : - Lisez à voix haute un poĂšme de Louis MĂ©nard intitulĂ© “StoĂŻcisme”. - Consultez une fiche synthĂ©tique sur le stoĂŻcisme. - Lisez un article plus poussĂ© qui explique le stoĂŻcisme (la naissance de l’Ă©cole stoĂŻcienne, description de la doctrine). ïżœ propos du dĂ©sir et du bonheur : - RĂ©flĂ©chissez à la question suivante : “Le dĂ©sir est-il la marque de la misĂšre de l’homme ?” (Vous pourrez lire ensuite le corrigĂ© en cliquant ici). - RĂ©flĂ©chissez à la question suivante : “Vaut-il mieux changer ses dĂ©sirs que l’ordre du monde?” (Vous pourrez lire la correction en cliquant ici). - Consultez un cours sur la recherche du bonheur. - Lisez un commentaire de texte oĂč Descartes explique que la libertĂ© se situe dans l’exercice raisonnĂ© de la volontĂ©.

C. Lallemand

PremiÚre journée de classe, premiÚre aporie

Quand je suis sortie de chez moi, ce matin, j’ai croisĂ© Julie, la fille de mes voisins, qui partait dans son lycĂ©e rejoindre sa classe de terminale L. Julie sait que j’enseigne la philosophie et comme elle a cette nouvelle matiĂšre Ă  son programme, cela la rassure de savoir qu’elle pourra m’interroger quand elle en aura besoin tout au long de l’annĂ©e. Par ailleurs, comme je travaille dans un autre Ă©tablissement que celui qu’elle frĂ©quente, nous pouvons nous parler franchement de tout, sans que la barriĂšre des codes prof/Ă©lĂšve ne vienne nous limiter. Disons alors que bien que Julie n’ait que 17 ans et que j’en aie 35, nous pouvons nous dire les choses clairement, comme deux amies.

Et justement ce matin Julie avait besoin de me voir et de me poser une question. Non pas qu’elle ait eu dĂ©jĂ  un sujet de dissertation qu’elle aurait aimĂ© que je traite Ă  sa place - ça arrivera sĂ»rement ! - mais elle avait une vraie question sur la vie, une vraie question Ă  elle, qu’elle n’oserait pas poser Ă  son professeur de peur d’interrompre le fil de ses cours, alors que moi je pourrais lui rĂ©pondre plus librement non seulement en tant que prof de philo, mais aussi en tant que femme qui a un peu d’expĂ©rience sur la vie, sur les gens, sur le monde.

- Katy, me dit-elle, je vais pas bien en ce moment.
- Que t’arrive-t-il ? M’inquiĂ©tais-je.
- Eh bien, ça ne m’avait encore jamais fait cela
 Mais j’ai l’impression que les gens autour de moi sont presque tous malheureux.
- Presque tous ?
- Oui, exceptĂ© quelques uns qui ne pensent qu’Ă  leur petit confort, les autres sont malheureux.
- Ce n’est peut-ĂȘtre pas aussi grave que ça en a l’air ?
- Je sais pas, il se passe quand mĂȘme plein de trucs qui prennent la tĂȘte.
- A quoi penses-tu ? Lui demandais-je intriguée.
- DĂ©jĂ  , il y a toutes les grĂšves qui se sont passĂ©es en mai dernier contre la loi du CPE. Mon frĂšre m’a bien expliquĂ© qu’il avait peur de galĂ©rer longtemps avant d’avoir un vrai travail.
- Le projet de loi a été retiré. Il se fait encore du souci ?
- Oui, Alexandre ne trouve pas de travail pour autant. Surtout que son idĂ©e c’est de devenir musicien dans un groupe. Mais son groupe ne dĂ©colle pas. Et puis mon pĂšre se lamente de n’avoir pas plus d’argent. Son entreprise de location de matĂ©riels ne marche pas aussi bien qu’il l’espĂ©rait. Quant Ă  ma mĂšre elle est en dĂ©pression parce qu’elle vieillit et qu’elle supporte pas. J’ai l’impression que ce sont leurs rĂȘves qui rendent les gens malheureux. Je ne sais pas quoi penser. Je voudrais les aider Ă  ĂȘtre plus optimistes, mais j’y crois pas plus qu’eux.
- Que penses-tu, toi, vraiment ?
- Ce que je pense, me dit Julie, c’est contradictoire. Parce que oui, ce sont les rĂȘves qui rendent les gens malheureux quand ils ne peuvent pas les rĂ©aliser, mais aussi, si on n’a pas de rĂȘves on est malheureux parce qu’il n’y a pas de but Ă  l’existence.
- Donc ?
- Donc je ne sais pas, conclut Julie.
- Donc on a un problĂšme, continuais-je. En philosophie cela s’appelle une aporie.
- Une a-quoi ?
- Une aporie. Cela veut dire qu’on est face Ă  une difficultĂ© qui semble sans issue. LĂ  il est l’heure de partir au travail, mais veux-tu que nous cherchions ensemble si nous pouvons sortir de cette impasse ?
- Oui, ce serait génial, si je pouvais aider mes parents aprÚs.
- Attention, la prĂ©vins-je. Il n’y aura peut-ĂȘtre pas de rĂ©ponse.
- Ah
 fit Julie quelque peu déçue

- Mais au moins nous saurons pourquoi il n’y en a pas.
- A quoi ça servira alors ?
- A rien, sinon à comprendre la complexité de notre pensée. Et à prendre de la distance avec les choses aussi.
- C’est bien d’ĂȘtre Ă  distance ? Ça va pas me rendre Ă©goĂŻste ?
- Non, au contraire, on s’ouvre d’avantage sur les autres raisonnements possibles et les autres façons de voir le monde.
- Bon, c’est l’heure d’y aller alors

- Oui, attends, ajoutais-je en cherchant dans mon cartable un exemplaire d’une photocopie que j’avais prĂ©parĂ©e pour mon cours de l’aprĂšs-midi. Si tu as un moment dans la journĂ©e lis ce texte et on en reparlera quand tu voudras.
- Ok, Ă  plus ! me lança Julie, en s’Ă©loignant pour aller rejoindre son arrĂȘt de bus.
- Bonne journée, lui répondis-je, en refermant mon cartable. La suite dans le prochain article !

Quel rapport avec le programme ?
Ce texte peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une introduction Ă  la philosophie. Toutes les voies et toutes les sĂ©ries doivent connaĂźtre le terme “aporie” : l’aporie est Ă  la base de tout raisonnement philosophique.

Voir ailleurs… la dĂ©finition de l’aporie :
- sur le site Wikipédia.
- sur le site du DITL.

Ă  propos de la philosophie :
- Lire une introduction Ă  la philosophie.
- Lire une introduction Ă  la philosophie sur l’encyclopĂ©die de l’Agora qui s’appuie sur un texte de Heine pour illustrer la dĂ©marche philosophique :

“Oh ! expliquez-moi l’Ă©nigme de la vie, L’antique et douloureuse Ă©nigme, Sur laquelle tant d’hommes se sont penchĂ©s [...] Dites-moi, la vie humaine a-t-elle un sens ? D’oĂč vient l’homme ? OĂč va-t-il ? Qui habite lĂ  -haut dans les Ă©toiles d’or ?”

Heinrich Heine, “Questions”, trad. Albert Spaeth, collec. bilingue des classiques Ă©trangers, Ă©d. Montaigne, Paris 1947.

C. Lallemand