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Etude d’un texte de Kant

Vendredi 20 octobre 2006

Voici la suite de l’article intitulé “Réfléchir sur les bonnes et mauvaises actions à partir d’un texte de Kant” où l’on étudie le texte du philosophe.
- Si tu crois que ça peut m’aider pour le comprendre, dit la jeune fille en acceptant ma proposition.
- Alors dégage de cet extrait, s’il te plaît, les thèmes principaux.
- Il est question du mensonge et de la vérité, répondit Julie.
- C’est pas faux, mais je ne crois pas que ce soient les thèmes principaux. Regarde mieux.
- Kant parle de ce qui est bien et mal.
- Exact, les thèmes sont la morale, le devoir, le bien et le mal, et en exemple est abordé le fait du mensonge. Dis moi à présent quelle est la thèse de ce texte, qu’est-ce que l’auteur soutient comme idée ?
- Comme ça direct, je ne vois pas bien, se plaignit Julie.
- Que comprends-tu ?
- Que parfois on peut mentir, mais que c’est pas toujours bien…
- Mouais… on est loin du compte…
- Tu vois qu’il est trop dur encore ton texte !
- Voyons quelques passages essentiels! Si je mens ou fais une fausse promesse, il y a deux façons de considérer mon geste, lesquelles ?
- C’est prudent ou bien c’est un devoir moral ?
- Voilà . La prudence renvoie à l’idée d’une sagesse pratique. Il peut être pratique, utile donc, de mentir sans que ce soit moral. (Utile tant que les autres ne mentent pas à leur tour ce qui peut m’être nuisible) Quant au devoir moral et au bien moral, ils se reconnaissent à quoi ?
- On fait le bien…
- Mais quel bien ? Mentir peut être un bien ou même « faire » du bien. Et pourtant aux yeux de la morale, c’est mal. Pourquoi ? Kant propose un critère ici pour reconnaître si mon action est bonne, et même avant toute action si mon intention est bonne elle-même. Lequel ?
- Je ne vois pas… se découragea Julie.
- Cherche, un critère comme une règle à suivre dans le texte.
- C’est quand il parle de « maxime universelle » ?
- Exact ! C’est quoi alors cette histoire de « maxime universelle » de mon action ?
- Déjà c’est quoi une « maxime » ?
- C’est la règle de ma conduite.
- Et universelle ?
- Qui serait la même pour tout le monde. Alors ?
- Je ne sais pas comment dire les choses.
- Eh bien Kant propose de rendre universelle mon intention. Puis-je vouloir que ma maxime soit étendue au-delà de mon projet, à tout le monde ?
- C’est ça son critère pour reconnaître le bien et le mal ?
- Schématiquement oui…
- Et donc je vais savoir si j’ai fait quelque chose de mal en mentant à ma meilleure amie alors ?
- Reprenons encore un instant notre étude s’il te plaît ; avant d’en tirer trop rapidement des conclusions. Si je mens par intérêt c’est très utile sur le moment, mais puis-je vouloir que cela devienne une loi universelle, puis-je accepter de justifier l’acte de mentir, sans remettre en question la valeur des intentions, des actes, des échanges, entre les êtres humains ? Non, je ne peux pas… Autrement dit je ne peux jamais justifier le mensonge même pour un cas particulier, sinon je le légitime pour toute situation. Accepter le mensonge une fois, revient à l‘accepter en toute occasion, cela n’est pas tenable.
- Et ainsi s’il n’y a pas d’exception à la règle, j’ai fait quelque chose de mal.
- Effectivement, Julie, d’après la morale Kantienne, tu n’as pas agi selon ton devoir qui était de respecter ton engagement.
- Je le savais! se lamenta Julie.
- Cela dit je voudrais attirer ton attention sur un dernier point. Kant parle lui-même d’une promesse que l’on fait avec « l’intention de ne pas la tenir ». Ce n’était pas ton cas ?
- Non… enfin j’aurais dû m’en douter quand même.
- Julie, une dernière chose : l’universalisation relève d’un travail de la raison. Cette morale est une morale de la rationalité. Elle suppose que l’on fasse un usage clairvoyant de la liberté se pliant aux exigences de notre raison. Cette faculté se construit à travers l’éducation, l’apprentissage, l’expérience. Pour Kant, pouvoir faire un usage éclairé de la rationalité, qu’il s’agisse d’un peuple ou d’un individu, c’est entrer dans l’âge de la majorité. Toi Julie, sans vouloir te vexer, tu n’y es peut-être pas encore! Tu ne te connais pas encore tout à fait! On n’attend pas d’un être qui ne possède pas pleinement sa faculté de liberté qu’il ne soit pas aveuglé par des penchants naturels, comme c’est encore le cas des enfants qui ne sont pas « responsables » au sens moral, ni au sens juridique d’ailleurs.
Julie hésitait entre soulagement de voir sa culpabilité levée et la déception de n’être considérée encore que comme une « mineure » qui a des excuses.
- Considérons donc, concluais-je, que tu n’as pas commis de faute morale, du fait que ta raison n’est pas encore entièrement acquise.
- J’attendrais donc de grandir et de me connaître mieux avant de m’engager dans une promesse la prochaine fois, décida avec dépit Julie.
- Je crois que ce serait plus sage…

A suivre

Réfléchir sur les bonnes et mauvaises actions à partir d’un texte de Kant

Vendredi 20 octobre 2006

Julie se taisait. J’attendais qu’elle me lâche enfin un mot, sans doute une question, le sujet d’une première dissertation qu’elle n’arrivait pas à traiter. Mais rien ne venait… Non seulement Julie gardait toujours le silence, mais je me rendis compte au bout d’un moment qu’elle baissait même les yeux et jouait nerveusement avec ses doigts, ses bagues. Visiblement, pour dire ce qu’elle avait en tête, il fallait d’abord surmonter une difficulté bien grande. J’allais jeter dans la bataille de son trouble un petit mot d’encouragement quand elle se leva brutalement.
- Excuse-moi, Katy je me suis trompée. Je ne sais plus pourquoi je suis venue d’ailleurs.
La prenant aux épaules, je la fis s’asseoir. J’étais toujours persuadée qu’elle n’osait pas me demander un petit coup de main pour un devoir.
- Si tu es là, c’est bien parce que tu as une question à me soumettre, repris-je pour lui donner la force d’avancer…
- Oui, mais je me rends compte que j’ai honte de ce que j’ai à dire…
- A ce point, c’est peut-être parce que je ne suis pas la bonne personne, en ce cas.
- Si, à part toi je ne vois pas à qui je pourrai en parler !
- Bon j’y suis ! concluais-je feignant découvrir les motifs de sa visite… Tu as une dissertation à faire et tu ne sais pas comment t’y prendre ?
- Euh oui j’ai une dissert à faire… Mais ça va à peu près… Je suis là pour autre chose.
- Ah bon ? répondis-je un peu interdite. Julie manifestait des signes de gêne de plus en plus évidents, de fuite, même. Eh bien, vas-y, lâche toi, recommençais-je, comme si j’étais ta meilleure amie !
- Non ! Justement, je ne peux pas en parler à ma meilleure amie !
- Je t’écoute.
Je ne doutais plus alors un seul instant qu’il devait s’agir d’une peine de coeur. Et si c’était bien le cas, elle ne me semblerait pas aussi grave qu’à Julie, et ainsi je lui donnerai les moyens de considérer la situation avec plus de distance qu’elle ne semblait pouvoir le faire seule.
- Eh bien voilà , avoua Julie après avoir pris une longue respiration, j’ai menti à ma meilleure amie !
Je ne pus retenir un « Aïe ! » bien mal à propos. Sans se démonter pourtant Julie continua son mea culpa.
- Je pense que c’est vraiment mal ce que j’ai fait. Je m’en veux terriblement et en même temps… Je ne regrette pas, parce que je ne pouvais pas faire autrement…
- C’est compliqué ton histoire, ajoutais-je dans une demi grimace. En tout cas je comprends que tu sois dans l’embarras. Mentir en général n’est pas un acte anodin, et a fortiori à sa meilleure amie, c’est un geste grave. A moins que ne tu l’aies fait pour protéger ton amie, pour son bien ?
- Ben pas trop, là , tu vois… marmonna piteusement Julie.
- Alors explique plus ce qu’il s’est passé, que je puisse juger.
- En fait avec ma copine Camille on regardait depuis le début de l’année Tristan qui est vraiment… comment dire… enfin… il est très gentil, mignon, quoi !
Julie était devenue rouge comme une écrevisse en disant cela. Pour l’encourager je renchéris son propos par un « tu en as de la chance ! » des plus maladroits.
- Arrête, poursuivit Julie! C’est sérieux! Donc Camille et Tristan sont devenus enfin tu vois… très copains…
-Oui, tu veux dire qu’ils sortent ensemble ?
- Voià ! Du coup Camille m’a demandé d’arrêter de le calculer. Seulement moi, ça été plus fort que tout, je faisais que penser à Tristan tout le temps. Quand je le voyais j’étais bien et quand je ne le voyais plus je ne pensais qu’à être le lendemain pour le revoir.
- Bref tu étais un peu amoureuse, ce qui est très naturel.
- Mais le problème c’est que Tristan l’a remarqué, et mieux ou pire il m’en a parlé, et je lui ai tout dit, enfin pas vraiment d’ailleurs mais il a compris, et là il m’a demandé si je voulais sortir avec lui !
- Et bien sûr tu as dit non ? interrogeais-je un peu narquoise.
- Et bien sûr j’ai dit oui! Mais je m’en veux car j’ai pas réfléchi . De toute façon ça a été plus fort que moi. Tu aurais fait quoi à ma place ?
- Justement, je ne suis pas à TA place, Julie ! Mais dis-moi, vous avez juste parler de sortir ensemble ou bien vous avez… C’est fait ? C’est ton petit ami ?
- Non ! Si ! Si ! en fait… On s’est embrassé.
- Ah quand même !
- C’est mal hein ce que j’ai fait, n’est-ce pas ? questionna fébrilement Julie.
Bien que je ne fût pas certaine qu’un tel malentendu d’adolescents vaille la peine qu’on réveillât un casuiste (un casuiste fait de la casuistique qui est la partie de la théologie morale, qui s’occupe des cas de conscience), je me concentrais sur la réponse que je pouvais apporter à Julie, laquelle s’impatientant reformula sa demande.
- C’est mal, dis-moi ?
- Si quelque chose de mal a été commis, tu n’es pas seule en cause en tous les cas. Il y a Tristan qui est coupable d’avoir trompé la confiance de Camille. Et peut-être Camille aussi est-elle en tort, car elle a exigé une promesse de toi sans tenir compte des sentiments que tu étais susceptible d’éprouver.
- Mais quand même j’ai promis !!
- Tu ne prends pas le mensonge ni le désengagement à la légère, c’est tout à ton honneur. Pourtant je te propose de mettre un peu de côté ce que tu ressens pour étudier les concepts en jeu, prendre du recul par rapport à cet épisode, et trouver quelle conclusion on pourra en tirer concernant le mal que tu as fait.
- Si tu sais comment, je suis d’accord.
- Nous allons lire ce texte de Kant sur le bien et le devoir moral, puis nous l’appliquerons à notre situation présente après discussion.

Kant, Fondements de la Métaphysique des Moeurs, (1785) trad. Victor Delbos, Ed. Delagrave, p.103

« Soit par exemple, la question suivante : ne puis-je si je suis dans l’embarras, faire une promesse avec l’intention de ne pas la tenir ? Je distingue ici aisément entre les sens que peut avoir la question demande-t-on s’il est prudent ou s’il est conforme au devoir de faire une fausse promesse ? Cela peut être sans doute prudent plus d’une fois. A la vérité, je vois bien que ce n’est pas assez de me tirer, grâce à un subterfuge, d’un embarras actuel, qu’il me faut encore bien considérer si de ce mensonge ne peut pas résulter pour moi dans l’avenir un désagrément bien plus grand que tous ceux donc je me délivre pour l’instant ; et comme, en dépit de toute ma prétendue finesse, les conséquences ne sont pas si aisées à prévoir que le fait d’avoir une fois perdu la confiance d’autrui ne puisse m’être bien plus préjudiciable que tout le mal que je songe en ce moment à éviter, n’est-ce pas agir avec plus de prudence que de se conduire ici d’après une maxime universelle et de se faire une habitude de ne rien promettre qu’avec l’intention de le tenir ? Mais il n’en est pas moins évident qu’une telle maxime n’en est pas moins toujours uniquement fondée sur les conséquences à craindre. Or c’est pourtant tout autre chose que d’être sincère par devoir, et de l’être par crainte des conséquences désavantageuses. [...] Après tout, en ce qui concerne la réponse à cette question, si une promesse trompeuse est conforme au devoir, le moyen de m’instruire le plus rapide, tout en étant infaillible c’est de me demander à moi-même : accepterais-je bien avec satisfaction que ma maxime (de me tirer d’embarras par une fausse promesse) dût valoir comme une loi universelle (aussi bien pour moi que pour les autres?) Et pourrais-je bien me dire : tout homme peut faire une fausse promesse quand il se trouve dans l’embarras et qu’il n’a pas d’autre moyen d’en sortir ? Je m’aperçois bientôt ainsi que si je peux bien vouloir le mensonge, je ne peux en aucun manière vouloir une loi universelle qui commanderait de mentir ; et en effet, selon une telle loi, il n’y aurait plus à proprement parler de promesse, car il serait vain de déclarer ma volonté concernant mes actions futures à d’autres hommes qui ne croiraient point à cette déclaration ou qui, s’ils y ajoutaient foi étourdiment, me payeraient exactement de la même monnaie : de telle sorte que ma maxime, du moment qu’elle serait érigée en loi universelle, se détruirait elle-même nécessairement. »

- Une fois de plus, il est compliqué ton texte ! protesta Julie.
- Écoute si tu préfères, on peut en faire l’analyse comme dans une étude de texte en classe, suggérais-je.

A suivre…

L’apologie de Socrate

Mercredi 18 octobre 2006

 Mes conversations avec Julie que je connaissais depuis son enfance dépassaient toutes mes attentes et me remplissaient d’une grande satisfaction, très différente de celle qu’un professeur est susceptible d’éprouver face à ses classes. Au lycée, il a vite fait de se sentir comme un instructeur qui mènerait ses troupes à l’examen, la philosophie n’étant plus alors qu’une discipline de bac, un peu comme si Victor Hugo n’avait été qu’un nom de place ou de rue !

Avec Julie au contraire j’avais le sentiment de revenir à l’essence de la philosophie dans son questionnement désintéressé, à cet amour de la sagesse (philo : aimer en grec ; sophia : la sagesse) dont la valeur réside dans ses interrogations plus que dans une obligation de résultats… et au fond de réponse définitive.

Je ne nie pas que Julie, elle, désirerait sans doute en trouver, des réponses définitives, et même qu’elle aimerait sûrement pouvoir les mettre en application, mais là n’était pas l’objectif de la philosophie. Il faudra d’ailleurs qu’à l’occasion je la prévienne, ou simplement que je le lui rappelle (son professeur en classe le lui a déjà peut-être dit), même si le risque c’est qu’elle en soit déçue. Je lui dirai alors que ce qui compte c’est d’être sur le chemin, et non d’être déjà arrivé. Je lui parlerai ensuite de Socrate, père de l’idée philosophique et je lui raconterai son histoire.

A l’époque florissante de l’Athènes du Ve siècle avant Jésus-Christ, le monde intellectuel comptait comme personnages déterminants les sophistes, des sages au sens de savants (de sophia : la sagesse). Sortes d’humanistes, ils avaient beaucoup voyagé, et dispensaient leur culture du monde auprès des jeunes gens de bonnes familles. Ceux-ci, se destinant à une carrière politique qui était la « science » par excellence dans le monde antique, payaient les sophistes pour leur enseignement en rhétorique, afin d’apprendre à faire de beaux discours, capables d’emporter l’adhésion des électeurs. Dans ce contexte, Socrate apparaît comme une personnalité encourageant la pensée mais de façon bien différente de cet enseignement sophistique.

De Socrate, on ne sait que peu de choses, en fait, parfois même contradictoires. Ainsi, Aristophane, dans la comédie « Les Nuées » le fait passer pour un niais, et Platon, plus grand et plus célèbre disciple de Socrate, met au contraire la figure de son maître au centre de la plupart de ses dialogues (même si en réalité, à travers cette figure s’exprime d’avantage le disciple que le maître, et s’il n’y a pratiquement que dans l’Apologie de Socrate Platon est sans doute relativement fidèle à l’histoire réelle de Socrate, à la démarche de celui-ci.)

On raconte que Kairéphon, un ami de Socrate, un jour qu’il était de passage à Delphes, consulte l’Oracle et lui demande s’il existe un homme plus sage que Socrate à Athènes. La Pythie lui répond non. Apprenant cela, Socrate est surpris, et veut vérifier la prophétie. Il se rend auprès de ceux qu’il juge être les plus sages, d’abord les politiques puis les artisans et les artistes…

[...] Je me rendis chez un de ceux qui passent pour être sages, pensant que je pouvais, mieux que là , contrôler l’oracle et lui déclarer : « Cet homme-ci est plus sage que moi, et toi, tu m’as proclamé le plus sage. » J’examinai cet homme à fond ; je n’ai pas besoin de dire son nom, mais c’était un de nos hommes d’État qui, à l’épreuve, me fit l’impression dont je vais vous parler. Il me parut en effet, en causant avec lui, que cet homme semblait sage à beaucoup d’autres et surtout à lui-même, mais qu’il ne l’était point. J’essayais alors de lui montrer qu’il n’avait pas la sagesse qu’il croyait avoir. Par là , je me fis des ennemis de lui et de plusieurs des assistants. Tout en m’en allant, je me disais en moi-même : « je suis plus sage que cet homme-là . Il se peut qu’aucun de nous deux ne sache rien de beau ni de bon ; mais lui croit savoir quelque chose, alors qu’il ne sait rien, tandis que moi, si je ne sais pas, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir. » Après celui-là , j’en allai trouver un autre, un de ceux qui passaient pour être plus sages encore que le premier, et mon impression fut la même, et encore je me fis des ennemis de lui et de beaucoup d’autres. [...]Après les hommes d’État, j’allai trouver les poètes auteurs de tragédies, auteurs de dithyrambes et autres, comptant bien que cette fois j’allais prendre sur le fait l’infériorité de ma sagesse à l’égard de la leur. Je pris donc avec moi ceux de leurs ouvrages qu’ils me paraissaient avoir le plus travaillés et je leur demandai ce qu’ils voulaient dire, afin de m’instruire en même temps auprès d’eux. Or j’ai honte, Athéniens, de vous dire la vérité. Il le faut pourtant. Eh bien, tous ceux qui étaient présents ou peu s’en faut, auraient mieux parlé de leur poèmes qu’eux-mêmes qui les avaient faits. Je reconnus donc bien vite que les poètes ne sont point guidés dans leurs créations par la science, mais par une sorte d’instinct et par une inspiration divine. [...]  je les quittai donc, pensant que j’avais sur eux le même genre de supériorité que sur les hommes d‘État.»

Apologie de Socrate, Platon, 21c, trad. Emile Chambry, Ed. G.F.

« Moi tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien », a ainsi pu dire Socrate à l’homme politique incapable de définir l’idée de justice à laquelle celui-ci se réfère pourtant quand il parle de faire des lois justes, ou à l‘artiste, qui ignore le sens à donner à l‘idée du beau alors même qu‘il prétend la viser à travers ses oeuvres. La démarche socratique est donc humble en son fond et profonde en sa recherche, puisqu’il s’agit à la fois d’accepter son ignorance, et de revenir à l’essence cachée des choses. Il aimerait être sage, sans jamais l’être pourtant définitivement. La quête philosophique requiert de ce fait de la patience, mais non point du repos !

Socrate n’en reste pas à ce jeu de question par lequel il montre à ses concitoyens qu’ils croient savoir plus qu’ils ne savent en réalité. Il entreprend ensuite de montrer à ceux qui se pensent être les moins instruits, qu’ils sont gros d’un savoir, tel l’esclave qui n’a encore reçu aucune formation, mais qui, s’il est bien guidé par le bon enseignement d’un bon maître, accède à la connaissance des mathématiques dans Le Ménon, de Platon. Ce questionnement par lequel Socrate fait prendre conscience à son interlocuteur du savoir qu’il ignorait posséder, il l’appelle la maïeutique, du terme grec maieutikê, qui signifie art de faire accoucher, en référence à sa propre mère qui était sage-femme (sa mère faisait accoucher les corps ; Socrate, lui, faisait accoucher les esprits).

Sans doute parce que cette démarche fondée sur l’amour d’une sagesse que l’on possède par le fait même qu’elle nous échappe, dérangeait les prérogatives de certains dans la cité athénienne, Socrate fût traduit en justice. (voir Apologie de Socrate, Platon) Le procès s’articula autour de deux chefs d’accusation : l’impiété de Socrate, et la nature corruptrice de son enseignement vis-à-vis de la jeunesse. L’opinion publique athénienne aimait bien peu les hommes qui préféraient se consacrer à la raison plutôt qu’à faire fortune. Socrate choisit de se défendre lui-même et c’est le texte de sa défense que l’on retrouve dans l’Apologie. A l’issu du procès qu’il perdit, Socrate fût condamné à une peine d’empoisonnement à la ciguë et mourut ainsi.

Bonheur et plaisir

Mercredi 18 octobre 2006

Suite de l’article où Julie et Catherine parlent du texte d’Epicure. Pour lire le début du dialogue sur le bonheur et le plaisir cliquez ici .
- De quel plaisir parle ce texte ? répétais-je à Julie qui n’avait pas compris ma question.
- De celui qui rend heureux ?
- Certes… Mais encore ? Tous les plaisirs sont-ils de même valeur selon Épicure ?
- Ben apparemment non… Il y a les bons et il y a les mauvais plaisirs non ?
- Oui, effectivement, notre auteur les classe. Enfin plus exactement il classe des désirs, non pas des plaisirs.
- Ce n’est pas la même chose, interrogea Julie ?
- Pas tout à fait… Tu ne vois pas la différence entre désir et plaisir ?
- Un désir c’est avant un plaisir non ?
- Si tu veux… Le désir est la tendance qui nous pousse vers quelque chose et le plaisir est la satisfaction qui en résulte quand ce but est atteint.
- Oui, on est bien, à ce moment là , et c’est cool… Enfin… On est heureux quoi !
- Ah ! Attention ! Être bien et être heureux ce n’est pas la même chose, tout comme il faut distinguer le plaisir et le bonheur!
- Pourquoi ? Si je suis bien, je suis heureuse, pourtant ! Et c’est difficile d’être heureux quand on est mal… suggéra Julie soudain perplexe.
- Reprends ton texte, lui conseillais-je. Regarde mieux. Épicure classe les désirs en divisant chaque groupe. On appelle cela une dichotomie, (du grec dicho, deux, et tomos, séparation), parce qu’il divise chaque classe en deux à chaque fois.
- Y a des désirs qui sont naturels et d’autres qui sont vains, continua Julie.
- Vain ça veut dire inutile, ce sont des désirs dont la satisfaction n’est pas utile pour la vie, voire dont la satisfaction est un mal pour notre existence.
- Et parmi les désirs naturels certains sont nécessaires, d’autres pas.
- Oui, voilà .
- Mais en tout cela ne fait que trois sortes de désirs, conclut Julie avec pertinence.
- Seulement trois sortes de désirs, mais il n’en reste pas moins qu’il existe de nombreux désirs à classer dans ces trois catégories… rectifiais-je.
- Par exemple ?
- Eh bien par exemple, les désirs vains sont multiples : avoir un rêve inaccessible, regretter le passé qui n’est plus, se préférer différents…
- Oui, mieux vaut vaincre ses désirs, me coupa Julie en accompagnant sa remarque d’un petit clin d‘oeil…
- Quant aux désirs naturels, c’est-à-dire non artificiels (comme le serait de trop manger, et de faire des excès) et nécessaires à l’existence, tu remarqueras que l’auteur distingue ceux qui sont bons pour le bien-être du corps et ceux qui sont bons pour le bonheur… Autrement dit nous sommes invités à ne pas confondre bonheur et bien-être physique.
- Le bonheur c’est mental alors ? demanda Julie.
- Le bonheur est une satisfaction de notre esprit qui se trouve dans l’absence de trouble, dans la croyance en la continuité de mon bonheur : « Une fois cet état réalisé en nous, toute la tempête de l’âme s’apaise », dit Épicure. Parce le bonheur est ainsi selon lui, fait de paix et de tranquillité. Et c’est bien cela que tu voulais me dire, non ? Pour être heureux ici et maintenant il faut être sûr d’être heureux demain où qu’on aille et donc n’être troublé par rien.
- Bref le bonheur, c’est un peu un encéphalogramme plat ! Il ne se passe plus rien et il n’y a plus rien à l’horizon, non ?
- D’une certaine façon c’est un peu ça oui, le bonheur, admis-je.
- Hein ! S’exclama Julie, je ne m’en étais pas rendue compte avant, mais ça doit être mortel d’ennui le bonheur !!
- Je t’ai prévenu qu’il ne fallait pas confondre bonheur et désir ou bonheur et plaisir !
- Eh bien ! Fit Julie quelque peu dépitée. Je ne suis pas sûre d’être faite pour le bonheur, moi ! Parce qu’on dirait qu’il faut être immobile, ne plus rien ressentir, et moi au contraire, j’aime bien quand ça bouge ! Le bonheur c’est l’ennui non ?
- C’est vrai qu’il faut avoir acquis beaucoup de sagesse pour renoncer à ce qui peut détourner de la paix intérieure et empêcher d’accéder au bonheur, reconnus-je. Mais rappelle toi ce que nous avons dit: ou le bonheur dure, ou bien il n’est pas du bonheur. Or si je fais quelque chose qui peut remettre en cause cet équilibre (et un simple désir qu’on ne parvient pas à réaliser fera le même effet), j’anéantis mes chances de bonheur futur, donc de bonheur présent.
- A ce compte, on ne devait pas rire tous les jours chez Monsieur Épicure, plaisanta Julie.
- Ce philosophe de la période hellénistique c’est-à-dire de l’époque du déclin d’Athènes au III° siècle avant Jésus-Christ, vivait à un moment de grande crise économique et politique. Ce texte est en fait une lettre qu’il adresse à un disciple pour que celui-ci trouve le bonheur en dehors des plaisirs vains et matériels.
- En gros ça nous dit comment être heureux en dehors d’une société de consommation ?
- Oui si tu veux, répondis-je à Julie.
- C’est amusant, on dirait que ce texte a été écrit pour nous, pour nous ramener à l’essentiel et nous éloigner du superficiel.
- C’est souvent le cas avec les textes de philosophie, ils s’adressent aux hommes par-delà les époques et les conjonctures. Ils sont atemporels.
- Et pourtant, remarqua très finement Julie, quand Épicure a écrit sa lettre, il pensait à son actualité à lui. Dis moi, Katy, la philosophie, elle est là pour dire quelque chose sur notre vie, ou bien elle est là pour parler des hommes en général ?
- Et si elle faisait les deux ? proposais-je.
- C’est tout de même différent, objecta ma jeune voisine.
- Tu sais, je crois que la philosophie accepte les deux sans exclure aucune solution car les philosophes eux-mêmes restent « de façon atemporelle » divisés sur ce sujet !!

A suivre…

Le bonheur, tentative de définition

Mercredi 18 octobre 2006

J’étais à mon bureau en train de relire le texte de la « morale provisoire » de Descartes, quand le téléphone sonna. - Allo, Katy ?
- Oui, dis-je, qui est-ce ?
- C’est moi, Julie. Tu es dispo là pour que je te parle ?
- Vas-y.
- C’est à propos de ce que tu m’as dit hier…
- Je t’écoute.
- J’ai essayé de définir le bonheur.
- Bonne idée, lui répondis-je, agréablement surprise par cette initiative… Et alors ?
- Je n’y arrive pas, me dit Julie un peu confuse. Je peux venir te voir pour qu’on en discute ?
- Je ne suis pas certaine d’y arriver mieux que toi, la prévins-je, mais au moins je te dirais peut-être pourquoi je n‘y arrive pas !
Quelques minutes plus tard, Julie m’avait rejointe et elle était assise devant moi de l’autre coté de mon bureau.

- Bon alors, tu commencerais par quoi pour définir le bonheur ? Demandais-je à Julie.
- Je commencerais par regarder ce que je ressens quand je suis heureuse me proposa-t-elle.
- Partir de ce qu’on ressent peut-être un début de solution… Mais attention, le bonheur est-il un sentiment ? Est-ce qu’il ressemble à l’amour, à la haine, à la colère par exemple… ?
- Non, c’est plus qu’un sentiment. Un sentiment ne dure pas… Le bonheur si.
- Tu as raison les sentiments sont par nature variables. Ils évoluent, passent par des intensités différentes. Et même si le bonheur ne dure pas toujours aussi longtemps qu’on le souhaiterait, il est dans son concept fixe et stable. On peut définir le bonheur comme un état.
- Un état ? Questionna Julie.
- Oui, une façon de conjuguer le fait d’être au présent. Le substantif « état » vient du verbe « être » considéré au présent. Le bonheur, c’est ici et maintenant.
- Ah ? Mais un bonheur peut être à venir, non ?
- On dira que c’est un espoir… Rien n’est encore certain.
- Où qu’il est passé?
- C’est un souvenir alors… voire un regret, puisqu’il s’agit de ce qui est passé et ne sera plus.
- Mais est-ce que je peux être heureuse maintenant, si je ne suis pas certaine d’être heureuse plus tard ?
- Bonne question, fis-je en m’enthousiasmant ! Qu’en penses-tu ?
- Eh bien vu que le bonheur est un état qui est sensé durer… Si je ne peux pas être certaine que mon bonheur au présent va durer, cela revient à dire que je ne suis pas heureuse, « ici et maintenant ».
- Tu n’as peut-être pas tort ! Et au fond tout cela reviendrait peut-être à dire que le bonheur n’est pas immédiat, mais qu’il se construit. Tu ne crois pas ?
- Comment on le construit alors ?
- Et ce n’est pas tout : n’oublie pas non plus de te demander ce que tu veux construire… Cela implique-t-il par exemple que tu aies satisfait tous tes désirs ?
- On a vu hier que ce n’était pas possible et même que ce n’était pas souhaitable… (voir l’article précédent sur le désir)
- Oui c’est vrai, dis-je en constatant avec plaisir que notre discussion avait porté ses fruits. Alors ne faut-il que tu ne satisfasses qu’un seul désir, le plus cher de tous, pour être heureuse ?
- Oups là le problème c’est que je ne saurais pas lequel choisir. Et tant que je n’aurais pas tout ce dont j’ai envie, je ne sais pas si ça sera le grand bonheur !

A ce moment, je fis une pause dans notre conversation. Dans ma bibliothèque je sortis un recueil de Lettres, maximes, sentences d’Épicure. Puis je tendis l’ouvrage à Julie, en lui désignant ce passage de la lettre à Ménécée que je voulais qu’elle lise :

Il faut [...] considérer que, parmi les désirs, les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires, les autres naturels seulement. Parmi les désirs nécessaires, les uns le sont pour le bonheur, les autres pour l’absence de souffrance du corps, les autres pour la vie même. En effet, une étude de ces désirs qui ne fasse pas fausse route, sait rapporter tout choix et tout refus à la santé du corps et à l’absence de troubles de l’âme, puisque c’est la fin de la vie bienheureuse. Car c’est pour cela que nous faisons tout : afin de ne pas souffrir et de n’être pas troublés. Une fois cet état réalisé en nous, toute la tempête de l’âme s’apaise, le vivant n’ayant plus à aller comme vers quelque chose qui lui manque, ni à chercher autre chose par quoi rendre complet le bien de l’âme et du corps. Alors, en effet, nous avons besoin du plaisir quand, par suite de sa non présence nous souffrons, mais quand nous ne souffrons pas, nous n’avons plus besoin du plaisir. Et c’est pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse.

Julie me demanda la permission de relire le texte, ce que je lui accordai, et elle le relit même trois fois. Je lui précisais à cette occasion un point de vocabulaire : « fin » ne signifiait dans ce texte d’Épicure ni « terme » , ni « achèvement », mais « but » ou « objectif ». Il fallait donc comprendre que le plaisir est moteur et but du bonheur. Mais quel plaisir ?

A suivre !

Julie découvre le texte de Descartes sur le désir

Mercredi 18 octobre 2006

Le texte que j’avais donné à Julie était un extrait de la Troisième Partie du Discours de la Méthode de René Descartes (1596-1650). Descartes, après avoir remis en question toutes les certitudes admises à son époque, se donne une “morale provisoire”, en attendant d’en établir une définitive, sur les nouveaux fondements d’une nouvelle science qu’il cherche à construire.

 Voici l’extrait que Julie découvrit dans le bus qui la menait sur le chemin du lycée :

Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde et généralement, de m’accoutumer à croire qu’il n’ y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées, en sorte qu’après que nous avons fait de notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est, au regard de nous, absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m’empêcher de rien désirer à l’avenir que je n’acquisse, et ainsi pour me rendre content. Car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si, nous considérons tous les biens qui sont hors de nous, comme également éloignés de notre pouvoir nous n’aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique, et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirons pas davantage d’être sains, étant malades, ou d’être libres, étant en prison, que nous faisons maintenant d’avoir des corps en matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux.

René Descartes, Discours de la Méthode, Partie III.

La journée de cours se passa. Puis le soir, une fois arrivée chez moi, je guettai par la fenêtre le retour de Julie. Quand elle passa devant chez moi, je l’interpellai.
- Bonsoir, Julie, lui dis-je, ça va ? Ta rentrée s’est bien faite ?
- Ça va… répondit Julie l’air morose.
- Tu es sûre ?
- Oui, les cours c’est ok.
- Mais ?
- Mais… ton texte…
- Quoi mon texte ?
- Ben… je n’ai rien compris. On dirait qu’il ne parle pas en français ton Descartes !
- Il parle en français, en vieux français littéraire du 17e siècle. Le Discours de la Méthode est en fait l’un des premiers ouvrages écrits en français du peuple pour être compris de tous et pas seulement des savants qui pratiquaient le latin. Descartes avait d’ailleurs ajouté qu’il voulait être compris du plus grand nombre, y compris des femmes qui n’avaient pas souvent accès au savoir.
- C’est sympa !
- Il croyait que le progrès de l’humanité ne se ferait pas sans celle-ci, donc cela suppose une large instruction.
- Bon ok ; mais il dit quoi ce texte alors ? me questionna Julie.
- Descartes s’inspire d’une ancienne sagesse antique, le stoïcisme, laquelle préconise de vaincre certains désirs pour être plus heureux. Il est plus facile selon cette morale, de renoncer à des rêves impossibles dont il ne dépend que de nous d’y attacher de l’importance, plutôt que de vouloir “changer l’ordre du monde”, c’est-à-dire de vouloir le transformer pour qu’il corresponde à nos envies, nos espoirs, etc…
- Mais si on ne fait plus rien, comment on peut être heureux ? Moi j’aimerais pas rester là à rien faire…
- Attention, relis le texte… Il s’agit seulement de discerner le possible de l’impossible et de ne pas s’entêter à vouloir obtenir ce qui ne pourra jamais l’être, ce qui sera toujours au-dessus de mon pouvoir, de mes capacités.
- Je comprends bien : Descartes il dit au fond qu’il faut être “réaliste” et pas se faire de films inutiles ?
- Tu peux le dire ainsi… dis-je en acceptant la formulation, quoique celle-ci ne me sembla guère philosophique !
- Et je dis quoi à mes parents ? Que s’ils sont malheureux, c’est de leur faute ? Que c’est parce qu’ils veulent se la péter ?
- Julie, surveille ton langage… J’étais obligée d’interrompre notre débat qui dérapait un peu. A mon avis, Julie était déçue de la conclusion que l’on pouvait tirer du texte, mais sans doute ne pouvait-elle pas encore exprimer pourquoi. En fait on revenait à notre point de départ, à notre aporie : si on vainc ses désirs, on manque de but dans la vie, mais d’un autre côté, si je poursuis un désir sans pouvoir le réaliser jamais, je ne pourrai pas être satisfaite non plus.
- Et si tes parents étaient malheureux parce qu’ils ont atteint le but de leur vie ? risquais-je pour la provoquer et détourner le questionnement sur un autre angle.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Eh bien que désire le désir ?
- Je ne sais pas… Il désire ce qu’il désire.
- Mais encore ? Si je désire être chanteur, mon désir s’achève quand je le deviens. Et après ?
- Ben… je ne sais pas ? Je ne désire plus être chanteur en tout cas, puisque c’est fait. - Exact ! Et alors, quoi ? La vie est finie ?
- Ben non.
- Donc ?
- Donc… Julie hésita un instant puis comprit où je voulais en venir. Elle ajouta :
- Donc je désire autre chose. Par exemple être le chanteur le plus écouté, le plus aimé.
- Alors ça ne s’arrête jamais ?
- Faut pas, sinon on ne se sent plus en vie.
- Oui ! Mais le désir ne veut que sa propre fin.
- En quoi ça explique la situation pour mes parents ?
- Ils ont peut-être réussi les rêves possibles, et se languissent parce qu’il n’ont plus que des désirs impossibles à satisfaire ?
- Tu crois ?
- Qu’est-ce que tu en penses, toi ?
- Je me demande tout simplement si le bonheur lui-même est possible… Mais de tout façon il faut bien transformer le monde pour être plus heureux. Il faut faire bouger les choses !
- Comment cela fait-il sens, si le bonheur n’existe pas ?
- Nous avons là une nouvelle a… Julie hésita un instant. Une nouvelle aporie !
- Oui, tu as bien compris ! Laquelle à ton avis ? Peux-tu la formuler ?
- Je pense que ce serait quelque chose comme : “A quoi cela sert-il de vouloir des progrès si le bonheur n’est pas possible” ?
- Excellent, c’est effectivement notre nouvelle aporie.
- Aille ! Une de plus !
- Mais elle a un point commun avec la précédente.
- Oui, elle concerne le bonheur aussi.
- C’est vrai. Et donc ?
- Peut-être qu’on ne sait pas bien ce qu’est le bonheur.
- Je crois que tu as tout à fait raison, on devrait commencer par définir ce qu’est le bonheur. A ce moment là, la maman de Julie sortit de chez elle. Et notre conversation porta sur un tout autre sujet. La suite dans le prochain article !

Quel rapport avec le programme ? à compléter (préciser le cadre de l’étude, les voies et les séries concernées). Voir ailleurs… à propos de Descartes : - Lisez la biographie de René Descartes sur le site de l’adpf. - Lisez une fiche détaillée sur René Descartes. A propos du stoïcisme : - Lisez à voix haute un poème de Louis Ménard intitulé “Stoïcisme”. - Consultez une fiche synthétique sur le stoïcisme. - Lisez un article plus poussé qui explique le stoïcisme (la naissance de l’école stoïcienne, description de la doctrine). � propos du désir et du bonheur : - Réfléchissez à la question suivante : “Le désir est-il la marque de la misère de l’homme ?” (Vous pourrez lire ensuite le corrigé en cliquant ici). - Réfléchissez à la question suivante : “Vaut-il mieux changer ses désirs que l’ordre du monde?” (Vous pourrez lire la correction en cliquant ici). - Consultez un cours sur la recherche du bonheur. - Lisez un commentaire de texte où Descartes explique que la liberté se situe dans l’exercice raisonné de la volonté.

C. Lallemand

Première journée de classe, première aporie

Mercredi 18 octobre 2006

Quand je suis sortie de chez moi, ce matin, j’ai croisé Julie, la fille de mes voisins, qui partait dans son lycée rejoindre sa classe de terminale L. Julie sait que j’enseigne la philosophie et comme elle a cette nouvelle matière à son programme, cela la rassure de savoir qu’elle pourra m’interroger quand elle en aura besoin tout au long de l’année. Par ailleurs, comme je travaille dans un autre établissement que celui qu’elle fréquente, nous pouvons nous parler franchement de tout, sans que la barrière des codes prof/élève ne vienne nous limiter. Disons alors que bien que Julie n’ait que 17 ans et que j’en aie 35, nous pouvons nous dire les choses clairement, comme deux amies.

Et justement ce matin Julie avait besoin de me voir et de me poser une question. Non pas qu’elle ait eu déjà un sujet de dissertation qu’elle aurait aimé que je traite à sa place - ça arrivera sûrement ! - mais elle avait une vraie question sur la vie, une vraie question à elle, qu’elle n’oserait pas poser à son professeur de peur d’interrompre le fil de ses cours, alors que moi je pourrais lui répondre plus librement non seulement en tant que prof de philo, mais aussi en tant que femme qui a un peu d’expérience sur la vie, sur les gens, sur le monde.

- Katy, me dit-elle, je vais pas bien en ce moment.
- Que t’arrive-t-il ? M’inquiétais-je.
- Eh bien, ça ne m’avait encore jamais fait cela… Mais j’ai l’impression que les gens autour de moi sont presque tous malheureux.
- Presque tous ?
- Oui, excepté quelques uns qui ne pensent qu’à leur petit confort, les autres sont malheureux.
- Ce n’est peut-être pas aussi grave que ça en a l’air ?
- Je sais pas, il se passe quand même plein de trucs qui prennent la tête.
- A quoi penses-tu ? Lui demandais-je intriguée.
- Déjà , il y a toutes les grèves qui se sont passées en mai dernier contre la loi du CPE. Mon frère m’a bien expliqué qu’il avait peur de galérer longtemps avant d’avoir un vrai travail.
- Le projet de loi a été retiré. Il se fait encore du souci ?
- Oui, Alexandre ne trouve pas de travail pour autant. Surtout que son idée c’est de devenir musicien dans un groupe. Mais son groupe ne décolle pas. Et puis mon père se lamente de n’avoir pas plus d’argent. Son entreprise de location de matériels ne marche pas aussi bien qu’il l’espérait. Quant à ma mère elle est en dépression parce qu’elle vieillit et qu’elle supporte pas. J’ai l’impression que ce sont leurs rêves qui rendent les gens malheureux. Je ne sais pas quoi penser. Je voudrais les aider à être plus optimistes, mais j’y crois pas plus qu’eux.
- Que penses-tu, toi, vraiment ?
- Ce que je pense, me dit Julie, c’est contradictoire. Parce que oui, ce sont les rêves qui rendent les gens malheureux quand ils ne peuvent pas les réaliser, mais aussi, si on n’a pas de rêves on est malheureux parce qu’il n’y a pas de but à l’existence.
- Donc ?
- Donc je ne sais pas, conclut Julie.
- Donc on a un problème, continuais-je. En philosophie cela s’appelle une aporie.
- Une a-quoi ?
- Une aporie. Cela veut dire qu’on est face à une difficulté qui semble sans issue. Là il est l’heure de partir au travail, mais veux-tu que nous cherchions ensemble si nous pouvons sortir de cette impasse ?
- Oui, ce serait génial, si je pouvais aider mes parents après.
- Attention, la prévins-je. Il n’y aura peut-être pas de réponse.
- Ah… fit Julie quelque peu déçue…
- Mais au moins nous saurons pourquoi il n’y en a pas.
- A quoi ça servira alors ?
- A rien, sinon à comprendre la complexité de notre pensée. Et à prendre de la distance avec les choses aussi.
- C’est bien d’être à distance ? Ça va pas me rendre égoïste ?
- Non, au contraire, on s’ouvre d’avantage sur les autres raisonnements possibles et les autres façons de voir le monde.
- Bon, c’est l’heure d’y aller alors…
- Oui, attends, ajoutais-je en cherchant dans mon cartable un exemplaire d’une photocopie que j’avais préparée pour mon cours de l’après-midi. Si tu as un moment dans la journée lis ce texte et on en reparlera quand tu voudras.
- Ok, à plus ! me lança Julie, en s’éloignant pour aller rejoindre son arrêt de bus.
- Bonne journée, lui répondis-je, en refermant mon cartable. La suite dans le prochain article !

Quel rapport avec le programme ?
Ce texte peut être considéré comme une introduction à la philosophie. Toutes les voies et toutes les séries doivent connaître le terme “aporie” : l’aporie est à la base de tout raisonnement philosophique.

Voir ailleurs… la définition de l’aporie :
- sur le site Wikipédia.
- sur le site du DITL.

à propos de la philosophie :
- Lire une introduction à la philosophie.
- Lire une introduction à la philosophie sur l’encyclopédie de l’Agora qui s’appuie sur un texte de Heine pour illustrer la démarche philosophique :

“Oh ! expliquez-moi l’énigme de la vie, L’antique et douloureuse énigme, Sur laquelle tant d’hommes se sont penchés [...] Dites-moi, la vie humaine a-t-elle un sens ? D’où vient l’homme ? Où va-t-il ? Qui habite là -haut dans les étoiles d’or ?”

Heinrich Heine, “Questions”, trad. Albert Spaeth, collec. bilingue des classiques étrangers, éd. Montaigne, Paris 1947.

C. Lallemand