Pourquoi dépenser plus?

      
« Recevoir un intérêt ou une usure pour de l’argent prêté est une chose injuste de
soi, car en faisant cela on vend une chose qui n’existe même pas ; d’où résulte évidemment cette sorte d’inégalité qui est opposée à la justice. Pour rendre cette proposition évidente, remarquons d’abord qu’il est des choses dont l’usage entraîne leur destruction ; ainsi le vin que nous buvons, le blé que nous mangeons se consomment ou se détruisent par l’usage. Pour de telles choses on ne doit pas séparer l’usage de la chose elle-même ; du moment où la chose est cédée, on en cède aussi l’usage. […] Il est des choses, au contraire, qui ne sont pas du tout destinées à être consumées ou détruites par l’usage ; l’usage d’une maison consiste à l’habiter et non à la détruire. Pour ces sortes de choses on peut traiter séparément de l’usage et de la chose elle-même ; ainsi l’on peut vendre une maison en s’en réservant l’usage pour quelque temps, et, réciproquement, céder l’usage d’une maison, en s’en réservant la propriété. Voilà pourquoi on est en droit de faire payer l’usage d’une maison et de demander en outre qu’elle soit convenablement entretenue, comme cela se pratique dans les baux et les locations. Mais la monnaie a été principalement inventée pour faciliter les échanges. D’où il suit que l’usage propre et principal de l’argent monnayé consiste en ce qu’il soit dépensé et consumé en servant aux commutations ordinaires. Il est donc illicite en soi de retirer un intérêt pour l’usage de l’argent prêté, ce en quoi consiste l’usure proprement dite. Et de même qu’on est tenu de restituer toute autre chose injustement acquise, de même on est tenu de restituer l’argent qui est le fruit de l’usure.» THOMAS D’AQUIN, Somme Théologique

    « On reproche fréquemment aux hommes de tourner leurs vœux principalement vers l’argent et de l’aimer plus que tout au monde. Pourtant il est bien naturel, presque inévitable d’aimer ce qui, pareil à un protée infatigable, est prêt à tout instant à prendre la forme de l’objet actuel de nos souhaits si mobiles ou de nos besoins si divers. Tout autre bien, en effet, ne peut satisfaire qu’un seul désir, qu’un seul besoin : les aliments ne valent que pour celui qui a faim, le vin pour le bien portant, les médicaments pour le malade, une fourrure pendant l’hiver, les femmes pour la jeunesse, etc. […] L’argent seul est le bien absolu, car il ne pourvoit pas uniquement à un seul besoin « in concreto » mais au besoin en général, « in abstracto ». »  Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie (1851).

« L’argent n’est qu’une fiction et toute sa valeur celle que la loi lui donne. L’opinion de ceux qui en font usage n’a qu’à changer, il ne sera plus d’aucune utilité et ne procurera pas la moindre des choses nécessaires à la vie. On en aurait une énorme quantité qu’on ne trouverait point, par son moyen, les aliments les plus indispensables. Or il est absurde d’appeler « richesse » un métal dont l’abondance n’empêche pas de mourir de faim ; témoin ce Midas à qui le ciel, pour le punir de son insatiable avarice, avait accordé le don de convertir en or tout ce qu’il toucherait. Les gens sensés placent donc ailleurs les richesses et préfèrent (en quoi ils ont raison) un autre genre d’acquisition. Les vraies richesses sont celles de la nature ; elles seules font l’objet de la science économique. » Aristote, La politique

 

Engagez-vous!

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« Devenez-vous même » voilà donc le nouveau slogan de l’armée pour sa campagne de recrutement 2010 qui recouvre 2 thèmes celui de la réalisation de soi et de l’engagement

  • En ce qui concerne la réalisation de soi et le modèle proposé de celle-ci, ce slogan peut aussi être symptomatique de notre manière contemporaine de concevoir  la réalisation de soi :

d’abord, s’il a été choisi, c’est peut-être parce qu’il mise sur un désir de réalisation de soi. Désir qui peut s’expliquer par une frustration, celle de ne pas pouvoir être soi, sans doute du au fait qu’on nous empêche d’être nous-même, qu’on n’a pas encore reconnu ce qu’on est mais aussi parce qu’on se sent bien en dessous de ce que nous pouvons être. Du coup le trésor de notre être reste caché, réduit au silence, inexploité. Nous sommes tous des génies, des héros, des artistes en puissance, triomphe de la toute-puissance infantile, de l’enfant roi. Mais il ne suffit pas qu’il y ait manque pour qu’il y ait désir encore faut-il qu’il y ait le souci de combler ce manque, pour ne pas dire l’urgence de le faire. Et il est vrai que désormais nous devons  devenir nous-même. Il y a une sorte d’injonction qui pèse sur nous aujourd’hui, dans ce monde où la seule chose qui reste après la fin de la transcendance, après la fin de la vie publique, c’est l’individu et son monde d’ici-bas, il faut être une réussite et cela sur tous les plans. Nous avons désormais le droit d’ affirmer ici-bas notre égo, de goûter au plaisir  et nous nous devons donc le faire. Dès lors il  faut être ce que nous pouvons être, ne pas réussir à être soi et à exploiter toutes nos possibilités, ce serait avoir raté sa vie. On a tous les droits sauf celui de rater sa vie. Elle doit être une réussite pleine et entière, interdiction de laisser un talent en friche, aujourd’hui.

Ensuite, cette réussite  ne peut être dans la fadeur du quotidien, de ses gestes humains anodins, elle ne peut être que dans la prouesse physique. Certes la morale a toujours exigé de l’homme qu’il se dépasse, mais cela manque désormais de panache quand il s’agit simplement de tendre la main, l’oreille, il faut plus : sueur et montée d’adrénaline, mettre sa vie en péril, voilà on se montre la grandeur. Certes c’est une façon de montrer qu’on peut dépasser l’animal qui est en soi en restant sourd à ses appels et à ses peurs, mais on peut voir aussi là un sorte de déni de la réalité quotidienne et son rejet comme lieu de la réalisation de soi, dans le simple rapport à l’autre et à soi.

Enfin  c’est  un slogan qui, tout en appelant à la réalisation de soi, c’est-à-dire en tant qu’individu – totalité indivisible et unique- dit aussi  comment on devient soi-même à  savoir  en se dépassant. Le dépassement de soi serait là aussi paradoxalement  la réalisation de soi, c’est en étant plus soi , au-delà de soi qu’on serait enfin soi. Donc être soi, ce serait soit rompre avec soi pour s’inventer ou rompre avec qu’on est de fait dans l’existence  pour être ce qu’on est appelé à être en droit par essence ou par destination. Ce slogan semble s’inspirer du   fameux « deviens ce que tu es »  de Nietzsche et de sa notion de sur-homme: l’homme qui se réalise c’est celui qui dépasse l’homme, l’homme tel qu’il est et le monde qui l’a fait être ce qu’il est.

  • en ce qui concerne l’engagement,  c’est un slogan bien paradoxal dans le sens où on deviendrait soi en se soumettant à des ordres , où on s’engagerait à obéir, en obéissant. Ce slogan  paradoxal soulève aussi bien de questions:  le soldat qui s’engage à obéir pourra-t-il dire ensuite qu’il s’est contenté d’obéir aux ordres? Peut-il par son engagement s’engager à se désengager ? Et ne pas s’engager n’est-ce pas encore s’engager? S’engager est-ce se soumettre à des hommes ou à des valeurs?

L’engagement est un acte de liberté par lequel on pose une valeur et incarne cette valeur dans la réalité: regardez donc l’émission Philosophie sur l’engagement en particulier du philosophe de Socrate à Foucault en passant par Sartre juché sur un tonneau que Diogène lui habitait:

En tout cas, en ces temps d’indifférence où le « ça ne me concerne pas! » , le « tout le monde ne fait pas comme moi! »  triomphent , il est bon peut-être  de rappeler que ne pas s’engager, c’est encore s’engager ( « qui ne dit mot consent! » en quelque sorte et dit aussi où commence et où finit le monde pour lui. Pour Tocqueville analysant la démocratie naissante américaine au XIXème siècle , le monde , la réalité s’arrêterait souvent aux bornes de l’individu qui s’il a encore une famille, quelques amis, n’a déjà « plus de patrie » ) et que si nous sommes jetés dans l’existence, « embarqués » comme le dit Pascal, nous sommes aussi condamnés à  nous engager.

 Nous sommes « condamnés à être libre » selon Sartre et par là condamnés à la responsabilité et à la dignité!  « Noblesse oblige! » rappelait Alain

                « La plage de Torregaveta est bondée en ce début de week-end. Il fait très beau mais la mer est agitée (force 2). Quatre gamines roms, qui vivent dans le camp de Secondigliano, le plus important d’Italie, sont venues vendre des objets de pacotille.Accablées de chaleur, les fillettes décident de se baigner. (…) « Elles sont seules, il n’y a personne pour leur dire qu’il ne faut pas se baigner juste après avoir mangé, quand la mer est agitée et que l’on ne sait pas nager », rapporte LaRepubblica. Les courants sont forts. Ils emportent les gamines qui se mettent à crier. Leurs hurlements parviennent jusqu’à la plage. Deux baigneurs se précipitent pour leur porter secours , une femme prévient les secours avec son portable.  Les nageurs parviennent à ramener l’adolescente de 15 ans et la fillette de huit ans . Mais Violeta et Cristina Ebrahmovich, âgées de 11 et 12ans, sont emportées au loin par une grosse vague. Lorsqu’arrivent secours et pompiers, ils parviennent à récupérer les deux sœurs mais il est trop tard: impossible de les réanimer (…)
Les photos montrent ce qui s’est passé après: l’indifférence, l’insoutenable légèreté à côté de la mort, la mort sous le soleil des vacances. « Les corps sans vie reposaient sur le sable et, à quelques mètres de là, les vacanciers continuaient à pique-niquer et à prendre le soleil », rapporte dans le quotidien italien l’un des secouristes. « Nous avons récupéré les corps dans l’indifférence générale. »   
Libération, 19 juillet 2008 ( photo et article trouvés sur http://www.arretsurimages.net)

Pour finir, voilà ce que disait  Epictète aux philosophes et aux hommes de son temps:

« À quand remets-tu encore le moment de te juger digne des plus grand biens et de ne transgresser en rien les prescriptions de la raison ? Tu as reçu en dépôt les principes, que tu devais t’engager à mettre en pratique, et tu t’es engagé. Quel maître attends-tu donc encore, pour t’en remettre à lui du soin de ton propre redressement ? Tu n’es plus un adolescent, mais te voici un homme fait. Si maintenant tu donnes dans la négligence et dans la nonchalance, si toujours tu ajoutes les délais aux délais, si tu remets jour après jour le moment fixé pour t’occuper de toi-même, sans même t’en rendre compte tu n’auras fait aucun progrès, et c’est en profane que tu traverseras la vie et la mort. Dès maintenant donc, juge-toi digne de vivre en adulte et en homme qui progresse ; que tout ce qui est manifestement le meilleur soit pour toi une loi inviolable. Que la vie t’apporte de la peine ou de l’agrément, de la gloire ou de l’obscurité, souviens-toi que c’est l’heure du combat, qu’il n’y a plus moyen de différer, qu’un seul jour, une seule action commande la ruine ou le salut de ton progrès. »

« La morale consiste à se savoir esprit et, à ce titre, obligé absolument ; car noblesse oblige. Il n’y a rien d’autre dans la morale que le sentiment de la dignité. »

Alain, Lettres à Kant, (7e lettre).

T’es où?

 Le téléphone portable peut sauver des vies en appelant au plus vite les secours, en créant des réseaux de solidarité ou d’action commune, en répondant à un appel de détresse; il permet chaque jour d’appeler ses proches ou clients; à la fois objet de consommation de masse ( plus de 4,6 milliards de portables  dans le monde dont 64% dans les pays dits émergents!), il est aussi support de personalisation, c’est en un sens le premier média personnel , permettant d’émettre infos, images et vidéos prises sur le vif.

C’est ce que souligne ici  Laurence Allard, sémiologue, auteur de La mythologie du portable,

 

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Mais il a, par delà la dangerosité des ondes émises selon certains, des inconvénients assez paradoxaux.

  1. Synonyme de mobilité et par là de liberté, comme tout objet nomade,  ( la liberté étant naturellement associée à la possibilité d’aller et venir dans l’espace à sa guise!!), en réalité « Comme leur nom ne l’indique pas, les nouveaux objets nomades sont des fils à la patte incassables.[…] Le portable c’est le cocon élargi aux dimensions de l’univers, c’est une existence soustraite à l’épreuve salutaire de la séparation, c’est l’éloignement jugulé par « le toujours joignable » et c’est le vide angoissant qu’il faut faire en soi pour rencontrer, pour contempler ou pour battre la campagne, conjuré par l’affairement perpétuel. «  écrivai  Alain Finkielkraut (p.127) en 2002 L’imparfait du présent ( p.127).
  2. synomyme de support de personalisation et donc de moyen d’affirmation de soi, il est paradoxalement  un des meilleurs divertissements au sens où l’entend Pascal (Les yeux rivés sur l’écran, les doigts occupés à tapoter, pris dans les jeux, la musique et même la télé) offrant de nombreuses ‘occasions et divers  moyens pour  regarder ailleurs qu’en soi, pour ne pas penser à soi .
  3. synonyme d’abolition des distances, il est en même temps  isolant comme le montre cette pub de Orange, qui vante un portable Windows 7 certes, mais un portable capable, paraît-il, de vous sauver de l’addiction à l’écran et de ses méfaits. Et le méfait mis ici en relief est l’isolement des individus, qui oublient qu’ils sont au milieu des autres ou qu’ils doivent aussi s’en préoccuper.

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Le téléphone portable peut donc être isolant dans un monde déjà dominé par un repli individualiste et hédoniste, où déjà comme le disait Tocqueville dans De la démocratie en Amérique ( Tome 2, 1848), « chacun , retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants er ses amis particuliers forment pour lui  toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais ne les voit pas; ils les touche mais ne les sent point »

« Il est à côté d’eux, mais ne les voit pas », cette situation n’est-elle pas claire quand dans un lieu public, dans un transport en commun, un portable sonne. La personne est alors comme seule au monde et pour elle les autres n’existent plus, aussi se permet-elle de parler haut et fort, de tout et de rien, d’étaler sa vie privée, son couple ou même ses fantasmes intimités. Cela montre que nous ne sommes pas simplement en retrait pour lui, mais purement et simplement inexistants, niés …

4. synomyme de relation, il compromet  la relation en créant au sein de la présence la menace de l’absence : quand je parle avec l’autre, et qu’il a un oeil sur son portable ou pire l’oreillette du kit mains libres, comment être certain qu’il est là, bien présent à mes côtés et comment peut-il être pleinement là , s’il est déjà en contact ailleurs ou dans l’attente de cet ailleurs, dans la fuite de l’ici et maintenant. L’écran n’est pas seulement celui qu’il guette du coin de l’oeil  mais celui que le portable tisse entre lui et moi. Toute relation en devient même suspecte en sa présence, comme si la liste des contacts empêchait le contact. On peut aussi noter que l’on remplace en quelque sorte par de l’avoir ( le poids de mon existence dépend de l’étendue de mon répertoire, comme de mon nombre d’amis sur facebook), l’être et la relation à l’autre réelle par un potentiel virtuel de relationnel.

Même si nous cherchons tous une reconnaissance sociale, affective, même si notre seul désir est sans doute d’être reconnu, on peut voir ici une sorte de dérapage infantile ou sénile:  les psychologues montrent en effet qu’à chaque âge de sa vie, l’homme se définit différemment; si l’adolescent se défint par ses valeurs, le jeune adulte par ses projets et par la situation déjà acquise, le jeune enfant se définit par ses capacités ( courir vite..) par ses possessions , dont ses amis. Et à un âge avancé, l’existence touchant à sa fin, ce n’est plus le temps des projets et de la réalisation de l’être et on se raccroche à nouveau à ce qu’on peut (encore faire) et à ce qu’il nous reste de solide ( et de sécurisant) c’est-à-dire ce que l’on a et ce qu’on pourra transmettre.

5. synomyme de communication, son usage qui peut être utilitaire et même utile,  se réduit souvent à l’équivalenr de la fonction phatique du langage, à savoir  simplement maintenir le contact, parler pour parler, SMSer pour SMSer , parler pour ne rien dire. Les SMS illimités, ce serait le droit à la parole vide et l’interdiction de ne pas « communiquer », de rester seul et au silence.

Et si le langage SMS est une langue libérée des contraintes de l’orthographe, de la grammaire, c’est tout de même une langue, un système de « signes » ( qui peut d’ailleurs être l’objet d’une sémiotique, comme ici ).

 Et une langue n’est pas simplement une enveloppe extérieure que l’on utilise, parmi d’autres,  pour transmettre sa pensée, c’est le lieu où s’élabore la pensée, le support sur lequel elle s’appuie pour prendre conscience d’elle-même, pour s’affiner et exister. « C’est dans le mot que nous pensons » disait Hegel .

Une pensée qui est alors conditionnée et limitée par cette langue. Et quand on pense aux contraintes du SMS ( texte court, facile à taper, codé, avec des passages  quasi obligatoires ( smiley ou émoticons, abréviations, mdr, lol, etc..) et à ce qui facilite son écriture ( on tape le début des mots et on vous proprose la suite , qu’écrire en somme!! Mais si le mot ne fait pas partie du dictionnaire propre au programme, il faut alors lutter pour le taper, en particulier lutter contre soi-même et la facilité du « prétapé », du « prêt-à-dire »!), on peut s’interroger sur la pensée d’un être qui ne ferait usage que de cette langue ou  même qui ne parlerait qu’en smiley.

Un smiley n’est pas ,me semble-t-il, un signe linguistique, mais une représentation figurative, une présentification iconique  d’un état de conscience ou d’une idée. On n’associe pas l’idée ( le signifié) à un signifiant ( le support ), on représente l’idée; on la peint! Aussi comprendre un mot et saisir un smiley ne me semblent  pas requérir les même facultés. Un mot exige pour être compris comme un mot ( et non pas comme un signal, associant 2 faits; exemple du chien entendant « couché » et exécutant l’ordre par apprentissage à grands renforts de croquettes et de carresses !) la faculté symbolique de conceptualisation, ce qui n’est pas le cas pour un smiley qui n’exige que d’identifier ce qui est représenté et de le ramener à d’autres faits semblables… Si, pour être compris,  le smiley n’exige pas la faculté symbolique, ni que le seuil de la représentation conceptuelle ait été franchi, est-ce  dire pour autant que son usage unique entraînerait  un retour en arrière?

Cela me semble plus préoccupant que le fait que parler le langage SMS soit celui de parler une langue inconnue de certains.C’est le propre de toute langue ce créer une communauté linguistique et cette  langue ne me semble pas non plus inhumaine, puisqu’elle a été instituée par des hommes et sans doute pour répondre à certains de leurs besoins, à certaines de leurs attentes. De même qu’il y ait des fautes volontaires me semble moins inquiétant qu’un contenu involontaire, stéréotypé et réduit à quelques « signes ».

 

Faut-il préférer la vertu au plaisir?

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http://www.dailymotion.com/video/x75zq9

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Nestle s’appuie ici dans les deux premières pubs ( la première réalisée par E. Chatiliez) sur une opposition classique entre plaisir et vertu (le devoir de dire la vérité). 

Même si en tant qu’être de raison, la véracité, condition de la confiance nécessaire à la vie familiale et par extension sociale  devrait l’emporter sur l’agréable immédiat, comment, en tant qu’être de désir,  ne pas succomber au plaisir du chocolat, immédiat, à portée de cuillère?

C’est donc bien un vice, un  « péché » qui est ici donné à voir et qui au lieu de recevoir notre désapprobation, nous amuse.

–  soit parce que ce péché  ne paraît pas être un: c’est  une enfant innocente qui énonce la règle qu’elle est en train de transgresser sans culpabilité et , donc semble-t-il, sans une conscience pleine de sa valeur morale et impérative… Elle récite la leçon de la raison ( incarnée par l’autorité du père, Freud ne serait pas insensible à cela!) mais elle ne l’a visiblement pas intégrée. La règle  reste  extérieure ( il paraît que d’après mon père, il ne faut pas manger de mousse au chocolat avant le repas…) et l’enfant reste, elle, dans sa logique du désir ou plutôt dans celle de la nature, dénuée de culture et d’artifice. Cet état de nature, pourrait-on dire, est celui dans lequel nous étions avant  la pression des interdits ( la gourmandise est un péché!) , des injonctions à rester maître de soi et de coller à une image de la beauté. Et c’est la nostalgie de l’innocence impossible à retrouver pour nous ( on ne peut pas faire comme si on ne savait pas!) qui nous séduit ici…Dans le même sens, l’appel à la SPA pour dénoncer un Maurice pourrait nous rappeler le temps où nous nous racontions des histoires et jouions à nous faire peur ou plaisir, là aussi, avec naïveté et crédulité. C’est donc notre innocence perdue qui nous séduit ici, d’autant qu’elle rend le chocolat ou chocosuisse à nouveau accessible. Nous, voilà, flattés à plusieurs niveaux!

– soit parce que ce péché est assumé pleinement par la petite fille, qui énonce la règle et la transgresse avec  légèreté. Elle n’est pas prisonnière de la « moralité de moeurs », elle n’est pas dans le « non » à la règle ( ce n’est pas l’âge du Non , l’ado qui brave ses parents ou le rebelle qui se définit par la transgression, par le non à toute limite; en poser une, c’est le pousser à la dépasser), mais dans un « oui ».

On pourrait voir ici des accents nietzschéens. Relisez ou découvrez les trois métamorphoses de l’esprit dans Ainsi parlait Zarathoustra, où au chameau croulant sous le poids du « tu dois! » est remplacé par le lion refusant la contrainte qui va devenir l’enfant qui incarne « l’innocence, l’oubli, un nouveau commencement, un jeu, (…) un « oui » sacré ». C’est la maturité de l’innocence affirmative et vivante contre la morale mortifère.

-soit parce que faire endosser la faute au pauvre Maurice est une défense et illustration de la « mauvaise foi » qui nous caractérise tous, selon Sartre. Mais là encore, cette mauvaise foi, chez un enfant, n’a pas le même effet que lorsque nous prenons en flagrant délit un adulte ou même nous-même. Le silence de la mère est d’ailleurs ici éloquent, encore une fois, comment ne pas pardonner à ceux qui ne savent pas ce qu’ils font… ou le font avec autant d’innocence et de naïveté, qui peut bien tromper ce mensonge?

– soit parce que ces deux enfants incarnent une perversion que nous avons tous, celle du chocolat! Un miroir adouci par des visages angéliques de nous-mêmes, qui nous invitent à nous abandonner à la perversion bien innocente, il ne s’agit que de chocolat et de plaisir des papilles qui n’engage que soi, même si par là on ruine la confiance nécessaire à la vie en commun. Cette vie en commun n’exige-t-elle pas déjà bien des sacrifices à l’individu? Un petit plaisir personnel chocolaté n’est pas grand chose  en échange des sacrifices exigés pour vivre ensemble.

 

De l’outil à la machine

Cette pub Peugeot veut nous présenter le développement technique comme une sorte de processus vital continu, ce qui peut sembler être le cas si on écrit l’histoire de la marque, car dans ce cas on introduit une continuité dans le récit et que les concepteurs s’inscrivent dans une tradition, mais on peut penser que le passage de l’outil à la machine est plutôt une rupture, comme Hannah Arendt le souligne et on peut aussi souligner la différence de nature ( Schopenhauer, Kant, …) et pas seulement de degré ( Descartes) entre le vivant et la machine . Et ce qu’on veut ici faire apparaître comme naturel, c’est ici le mécanique  le processus de l’artifice!

No CO2

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Cette pub me semble pouvoir illustrer à la fois les dérives ( ou les conditions) de toute position radicale  ( la mauvaise foi et l’aveuglement sur la réalité! « Toute valorisation est une subjectivisation ») mais aussi les limites de l’écologie, de la protection de la nature. Décroissance, retour à l’outil , est-ce là la solution? Si on peut certes voir dans notre société de gaspillage et de sur-consommation, « une régression anthropologique » avec Philippe Murray, ne peut-il pas y avoir d’autres formes de régression? Marcel Gauchet n’a peut-être pas tort quand il soupçonne que « l’amour de la nature dissimule parfois mal la haine des hommes »

Promo sur la liberté!

Etre libre, c’est pouvoir faire ce que l’on veut, ou plus précisèment ce qui nous plaît, car on confond vouloir et désirer et on réduit désirer à la tentation, à l’impulsion immédiate, promesse d’un agréable à portée de mains et d’euros ou au choix fait, semble-t-il, par soi. C’est sur cette définition commune de la liberté que s’appuie cette campagne de pub! Certes c’est le client qui choisit dans le rayon défini comme rayon en promotion pour une semaine ou une quinzaine, mais a-ton vraiment le choix de décider de sa promo, quand on doit dans l’urgence remplacer l’aspirateur tombé en panne ( et qu’on ne sait plus manier le balai!) , quand on doit s’alimenter pour survivre ( soumis que nous sommes à la nécessité naturelle de produire directement ou indirectement de quoi survivre, de se consommer pour continuer d’être, et cela chaque jour du « processus vital » selon Hannah Arendt! Les grecs n’y voyaient que le signe de notre servitude!) , quand on est prisonnier d’un désir mimétique, qui fait que nous ne pouvons que désirer ce que l’autre désire, parce qu’un autre le désire… Qui décide de quoi alors? Est-ce être libre que de pouvoir choisir ses chaînes ou de s’y trouver bien, en ne les sentant plus?

Etre libre, c’est pouvoir repousser certaines limites, c’est passer outre un interdit.. C’est là que nous éprouvons notre liberté et c’est ce que veut aussi illustrer cette pub, avec la ménagère à la combinaison de super-héros vengeur plastifiée rouge ( symbole  de la techno-science et  de la maîtrise de la nature qui lui est associée depuis Descartes, peut-être?? Ou des révolutions qui ont agité notre histoire contre ce capitalisme et sa logique du profit qui nous asservi? Un comble!? ) qui écarte les barrières de cette nouvelle prison que semble être le code-barre. Elle se libère, non pas parce qu’elle s’échappe du processus de consommation mais parce qu’on lui donne l’illusion que c’est elle qui contrôle. Mais le contrôle est-il de choisir sa promo? Quand on ne décide pas de devoir en profiter pour les quelques raisons évoquées plus haut ( et d’autres encore!) , quand le bon de réduction obtenu devra être utilisé dans le même magasin, quand on est pris dans une frénésie de consommation et de divertissement….

La liberté n’est pas l’indépendance, ni le simple fait d’avoir le choix mais l’autonomie et le fait de choisir ce qui est accord avec sa nature comprise ( Spinoza, Bergson)  et si on peut être autonome en profitant d’une « promolibre », ce n’est pas sur cette définition là de la liberté que s’appuie la persuasion de cette pub!

 

 

Dans la tête de Claude

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  Cette campagne de pub veut associer l’assurance à la voie de la Raison, qui semble devoir légitimememnt avoir le dernier mot dans nos débats intérieurs! Mais on pourrait s’interroger sur la légitimité de cette victoire et sur les raisons qui nous poussent spontanément à la célébrer! La lecture  de Nietzsche pourrait être ici précieuse, soulignant la volonté de néant qui pourrait se cacher derrière le triomphe de la rationalité aussi bien en science que dans la morale!

« Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples. »

 La Rochefoucault, Maxime 93

donner de bons préceptes, pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples » (maxime 93).
 

Etre homme, c’est nier le donné naturel!

« Le besoin de modifier l’extérieur est déjà chez l’enfant » qui jette des pierres dans le torrent pour admirer les ronds dans l’eau, qui saute dans les flaques d’eau, pour admirer son le spectacle de son action sur la nature. « Nier le donné naturel en soi » (éducation, maquillage,…) et hors de soi ( travail, technique, art…), c’est s’affirmer comme homme et comme un être humain qui ne répète pas ce qu’il est comme l’animal , qui ne laisse pas les choses telles qu’elles sont. Construire, c’est détruire; devenir, c’est cesser d’être ce qu’on est. » Hegel

 

Ces deux pubs l’illustrent de manière différente:

 

  •  en montrant que cette négation de la nature peut être simple et naturelle: le moulin est fait de bois et ne fait que user du mouvement de l’eau sans le rompre  

 

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Ce n’est pas le barrage hydro-électrique qu’Heidegger prend comme symbole  de l’arraisonnement de la nature à la technique moderne :

« Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation, par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. Mais ne peut-on en dire autant du vieux moulin à vent ? Non : ses ailes tournent bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mais si le moulin à vent met à notre disposition l’énergie de l’air en mouvement, ce n’est pas pour l’accumuler. (…)  La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le somme de livrer sa pression hydraulique, qui somme à son tour les turbines de tourner. Ce mouvement fait tourner la machine dont le mécanisme produit le courant électrique, pour lequel la centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de transmission. Dans le domaine de ces conséquences s’enchaînant l’une l’autre à partir de la mise en place de l’énergie électrique, le fleuve du Rhin apparaît lui aussi, comme quelque chose de commis. La centrale n’est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles unit une rive à l’autre. C’est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu’il est aujourd’hui comme fleuve, à savoir fournisseur de pression hydraulique, il l’est de par l’essence de la centrale. Afin de voir et de mesurer, ne fût-ce que de loin, l’élément monstrueux qui domine ici, arrêtons-nous un instant sur l’opposition qui apparaît entre les deux intitulés : « Le Rhin », muré dans l’usine d’énergie, et « Le Rhin », titre de cette oeuvre d’art qu’est un hymne de Hölderlin. Mais le Rhin, répondra-t-on, demeure de toute façon le fleuve du paysage. Soit, mais comment le demeure-t-il ? Pas autrement que comme objet pour lequel on passe une commande, l’objet d’une visite organisée par une agence de voyages, laquelle a constitué là-bas une industrie de vacances. Le dévoilement qui régit complètement la technique moderne a le caractère d’une interpellation au sens d’une pro-vocation.>>

HEIDEGGER, Essais et conférences, « La question de la technique« , trad. A, Préau, Gallimard, 1988, pp. 20-22

 

 

  • la seconde montre à travers le « C’est moi qui l’ai fait! » la fierté qu’accompagnerait la production d’une oeuvre, même s’il ne s’agit ici que d’un produit de consommation destiné à disparaître, d’un gâteau et finalement le désarroi de la ménagère moderne qui  se contente de le sortir tout fait du congéateur. Certes de penser que ce gâteau ait été fait par la main de l’homme est un gage de qualité ( la production industrielle ayant privilégié la quantité sur la qualité, conjugeant sur ces chaînes non pas des talents mais des forces de travail), mais le fait qu’il ne le soit pas souligne le manque de temps ou le manque de talent naturel de la ménagère que la technique supplée. Aide agréable mais est-elle bonne? Est-elle en accord avec la nature même de l’homme? Si tout était surgelé, déjà fait et simplement consommé, consumé, comment la ménagère aurait-elle le sentiment d’être, qu’est-ce qui au dehors manifesterait son existence pour les autres et pour elle-même, ne serait-ce que le temps que le gâteau refroidisse ou attende les convives!

 

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Mets toi à ma place!

Dans Humain trop humain, dans l’aphorisme I, 101 intitulé Ne jugez point, Nietzsche écrit :

« L’égoïsme n’est pas méchant, parce que l’idée du prochain est en nous très faible; et nous nous sentons libre envers lui comme envers la plante et la pierre. La souffrance d’autrui est chose qui doit s’apprendre: et jamais elle ne peut être apprise pleinement »

Emmanuel Lévinas explique dans Le temps et l’autre, (p. 74), en partie cela en nous rappelant que:

« Autrui en tant qu’autre n’est pas seulement un alter ego ; il est ce que moi, je ne suis pas. Il l’est non pas en raison de son caractère, ou de sa physionomie, ou de sa psychologie, mais en raison de son altérité même. Il est, par exemple, le faible, le pauvre, « la veuve et l »orphelin », alors que moi je suis le riche ou le puissant. »

C’est ce que souligne cette pub sur la contraception : être l’autre serait la seule solution pour le comprendre, car se mettre simplement à sa place de manière imaginaire ne suffit pas, il reste lui et moi, je reste moi… Mais comme je ne puis de fait être l’autre tout en restant moi, on peut s »interroger sur les limites de cette pub pourtant très inspirée!