Avant-propos

On raconte qu’un jour, le grand acteur Louis Jouvet, à la sortie d’un de ses cours de théâtre, fut abordé par une étudiante qui lui avoua : « C’est merveilleux, Maître… Vous savez, quand je suis en scène, je n’ai absolument pas le trac ». Et le Maître lui répondit, impassible : « Ne vous inquiétez pas… Avec le talent ça viendra ! ».

La leçon ne concerne pas que les arts de la scène ! Et tout enseignant chevronné pourrait la reprendre à son compte. Entrer dans une classe, faire face à une vingtaine ou une trentaine d’élèves plusieurs heures par jour, s’imposer un devoir de transmission, d’appropriation, d’émancipation, sans jamais se résigner à l’échec d’un élève, gérer, au quotidien, un groupe toujours plus ou moins imprévisible, faire face, à la sortie, aux demandes de justification des parents, rendre régulièrement des comptes à son inspecteur… voilà qui justifie, pour le moins, d’être inquiet ! Sigmund Freud a même parlé, à propos de l’éducation, d’un « métier impossible », l’assimilant aux deux autres métiers impossibles selon lui, la psychanalyse et la politique. Et il est vrai qu’éduquer est une gageure : c’est permettre à un « petit d’homme » de devenir un « petit homme », en sachant que lui seul peut apprendre et grandir, mais qu’il ne peut pas le faire sans l’aide des adultes.

Le grand mérite du livre d’Ostiane Mathon est de ne pas occulter la difficulté de l’entreprise, mais d’en faire, en quelque sorte, une chance pour débuter dans l’enseignement ! Elle ne croit pas à l’existence de recettes magiques qui permettraient de garantir la « tenue de classe » au moindre coût. Mais, elle n’abandonne pas, pour autant, le jeune enseignant à l’improvisation en misant sur son seul charisme, pas plus qu’elle ne le réduit à une « machine à enseigner » chargé de mettre en application, de manière mécanique, des protocoles didactiques… C’est qu’Ostiane Mathon connaît la pédagogie de l’intérieur, d’abord comme praticienne, ayant acquis dans son domaine, une remarquable expertise, ensuite comme chercheuse, ayant assimilé les principaux apports de la tradition et de la recherche pédagogique.

C’est pourquoi son livre comporte les trois caractéristiques essentielles qui permettent de « réussir sa première classe »… et toutes les autres. D’abord, une attention extrême à ce que Célestin Freinet a mis en lumière avec tant d’autres, le « matérialisme pédagogique ». Beaucoup de choses, dans l’enseignement, se jouent dans la préparation technique de la salle, dans la préparation des matériaux et des outils, dans l’affichage des consignes, dans la mise en place de rituels. Il faut « instituer l’École » dans la classe avant même que les élèves y entrent… Ensuite, ce livre explique remarquablement que, tout en ayant tout préparé, il faut savoir accueillir ce qui vient, saisir les indices et les informations qui permettent de réguler au fur et à mesure le travail : « programmer sans figer » précise Ostiane Mathon… Enfin, on trouve, dans cet ouvrage, en une trame structurante, le principe même de l’attitude pédagogique qui permet de « réussir toute classe » : associer étroitement, à l’égard de chaque élève, la bienveillance et l’exigence, prendre chacune et chacun « là où il en est », mais, non pas pour le laisser là où il est… pour l’accompagner le plus loin possible. « Il faut toujours se mettre à la portée des élèves, expliquait la grande pédagogue Maria Montessori. Mais jamais à leur niveau. » Je suis convaincu que Maria Montessori aurait beaucoup aimé le livre que vous allez lire.

Philippe Meirieu
Professeur à l’université
Lumière-Lyon 2

Accéder au sommaire

Se procurer l’ouvrage directement  sur le site d’Esf-Editeur


4 réponses à “Avant-propos”

15 06 2012
Nora (17:00:42) :

Je retiendrais deux expressions fondamentales pour le métier d’enseignant:
« prendre chacune et chacun « là où il en est », mais, non pas pour le laisser là où il est… pour l’accompagner le plus loin possible. » et « « Il faut toujours se mettre à la portée des élèves,mais jamais à leur niveau. » en somme; accompagner, adapter, tirer vers le haut…Tout est dit, Merci

16 06 2012
Ostiane (04:56:06) :

Philippe Meirieu cite là une très grande dame: Maria Montessori, et il me fait beaucoup d’honneur en considérant qu’elle aurait apprécié cet ouvrage.

19 06 2012
zakhartchouk (04:30:38) :

Je crains que Philippe se soit trompé. La phrase qu’il attribue à Jouvet est de Sarah Bernard
« Une jeune actrice qui affirmait dans un salon, à Sarah Bernard, n’avoir jamais le trac, s’entendit répondre par l’immense dame du théâtre français: «Ça viendra, vous verrez, plus tard, quand vous aurez du talent!». J’espère pour vous que cette note, vous l’attendrez avec fébrilité… » (Sacha Guitry)
je l’avais apprise dans mon club théâtre quand j’étais lycéen, et ça m’a toujours marqué.
L’attribution à tel ou tel de fameuses citations est toujours savoureuse. certains croient toujours que le célèbre »ils sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres » est de Coluche alors que c’est une phrase-clé de « la ferme des animaux » de Orwell. Et sans oublier la fausse citation de VOltaire (je ne suis pas d’accord, mais je me battrais pour que vous puissiez le dire »), alors qu’il n’a jamais dit cela, etc.
ça n’enlève rien à la force de la citation
JM zakhartchouk

19 06 2012
Ostiane (07:27:59) :

Cette citation, en effet Jean-Michel, fait débat et Philippe Meirieu utilise d’ailleurs la jolie formule « On raconte que… »qui sert d’habile précaution oratoire 😉
3 acteurs sont régulièrement cités pour cette réplique: Sarah Bernhardt, Sacha Guitry et Louis Jouvet; il semblerait, après recherche et vérification que ce soit ce dernier l’emporte… quoi qu’il en soit, tous les trois restent crédibles et comme tu le dis, le message du propos garde toute sa légitimité et sa force.

Laisser un commentaire