un bon petit livre sur l’ETAT PROVIDENCE
26 02 2008 Commentaires : Pas de Commentaires »ghjattanera
Catégories : livres
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Classes moyennes, le grand retournement
LE MONDE | 03.05.06
Pendant des décennies, les classes moyennes étaient considérées comme fort éloignées des difficultés des classes populaires. Aujourd’hui, une génération de jeunes diplômés craint de ne pouvoir trouver sa place, tant dans le public que dans le privé.
Les radiographies récentes des fractures de la société française ne laissent pas augurer leur réduction prochaine. L’épisode printanier du contrat première embauche (CPE) aura eu le mérite de révéler clairement le mal : aujourd’hui, la question sociale ne se situe plus simplement à la périphérie, dans la marginalisation d’une sous-classe désaffiliée, ni uniquement dans les banlieues de relégation, ni non plus à l’opposé, dans la sécession des élites, mais au coeur même de la société française, en son noyau central.
Il s’agit bien aujourd’hui de jeunes diplômés de l’université issus des catégories intermédiaires qui voient se dérober sous leurs pas les dernières marches à l’entrée dans les classes moyennes. Ils vivent ce retournement comme un risque de déchéance dans une classe d’incertitude sans avenir ni retour, et leurs parents assistent avec eux à l’extinction d’un projet social hier triomphant.
Il a fallu plus de dix ans pour mettre clairement en évidence cette nouvelle dynamique, installée dans les réalités objectives depuis bien plus longtemps, mais que notre capacité de déni nous empêchait de voir clairement.
Ce retournement dynamique apparaît dans un contexte où, pendant des décennies, les classes moyennes ont fait figure de maillon le plus solide de la société française. Elles étaient considérées comme une classe de confort, protégée et choyée, stable, située fort loin au-dessus de l’écume des difficultés des classes populaires.
suite de l’article sur le lien .
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paru dans le numéro de sciences humaines de décembre 07
un entretien avec Louis Chauvel à propos de l’avenir des classes moyennes en France :
Entretien avec Louis Chauvel
Avec la génération des baby-boomers et la dynamique des trente glorieuses, les classes moyennes ont connu leur apogée. Confrontés à un contexte économique morose, leurs enfants risquent d’avoir du mal à connaître un destin aussi favorable.
Aujourd’hui, tant au niveau des données objectives qu’en termes de représentations, les « classes moyennes » sont l’un des objets les plus compliqués des sciences sociales. Avant de me concentrer sur elles, j’avais travaillé sur le système des classes dans son ensemble, et sur les classes populaires : je constatais une restructuration des frontières objectives, alors même que les représentations et la conscience de classe disparaissaient. En 2005, la vision standard était celle héritée d’Alain Touraine (les « nouvelles classes moyennes salariées ») et d’Henri Mendras (la « constellation centrale »), représentations figées vingt ans plus tôt et qui ne permettent plus de comprendre le changement. C’est pour cela que je me suis intéressé aux théories de Gustav Schmoller qui a écrit en 1897 « Que connaissons-nous des classes moyennes ? ». C’est le premier à avoir repéré la multiplicité des pôles au sein des classes moyennes, c’est-à-dire à avoir repéré un axe vertical, opposant le bas des classes moyennes, autrement dit les professions intermédiaires, aux groupes qui forment l’antichambre des élites, comme les médecins libéraux, les avocats… ; et un second axe opposant le public au privé, autrement dit le marché à l’État, l’éducation à la propriété, le culturel à l’économique. En fait, ce modèle anticipe de plus de soixante-dix ans les travaux de Pierre Bourdieu sur les deux axes de la structure sociale, lesquels se retrouvent à l’identique au sein de ce noyau intermédiaire. Avec ces éléments, on peut reconstituer ce qui s’est passé durant la seconde moitié du xxe siècle en termes de dynamiques des classes moyennes. Ainsi, les nouvelles classes moyennes intermédiaires salariées ont connu une expansion générationnelle extraordinaire entre 1965 et 1980 mais, depuis, on assiste à des difficultés croissantes pour les nouvelles générations. Aujourd’hui, sur la moyenne française, on continue de repérer une croissance ralentie de ce noyau central, mais lorsque l’on dissocie par génération, ceux nés après 1955 connaissent de vraies difficultés.
Paru dans le sciences humaines de janvier 07
Xavier de la Vega
La mondialisation est-elle une machine à appauvrir ? Dans les pays riches, la mondialisation est perçue comme une machine à produire du moins-disant social. L’idée d’un inéluctable nivellement par le bas est cependant discutable.
La mondialisation engendre-t-elle un nivellement par le bas des niveaux de vie ? Cette question hante le débat public des pays avancés. Détracteurs et défenseurs de la mondialisation admettent souvent une même équation : dans un monde de libre circulation des biens et des capitaux, les niveaux de rémunération et de protection sociale des pays avancés ne sont plus tenables face aux conditions en vigueur chez leurs concurrents. Le débat ne porte finalement que sur le choix de la variable dépendante du modèle : pour les uns, le niveau de vie du Nord devant être préservé à tout prix, il faut réintroduire des entraves au libre-échange ; pour les autres, la mondialisation étant irréversible, les salariés du Nord doivent se faire une raison, et accepter de travailler plus pour moins.
Aussi polarisés qu’ils puissent paraître, ces raisonnements reposent sur une même perception des forces à l’œuvre dans la mondialisation : la loi d’airain de la concurrence mondiale pousserait inéluctablement à la convergence des économies. Les niveaux de rémunération et de droits sociaux seraient amenés à s’harmoniser, nécessairement à la baisse, les firmes à adopter les mêmes modes de gestion et d’organisation et les sociétés à réformer en profondeur leurs institutions pour « s’adapter à la mondialisation ». Or, l’idée d’une convergence inévitable des économies et des sociétés ne va pas de soi (1), suscitant même d’intenses débats.
Avec son équipe du MIT, Suzanne Berger a visité, pendant cinq ans, 500 entreprises appartenant à des secteurs aussi exposés à la concurrence internationale que l’informatique, le textile et l’automobile (2). Ils ont pu observer à quel point les conditions de production ont été bouleversées par la « modularisation », qui permet de découper les processus de fabrication en séquences indépendantes pouvant être réparties aux quatre coins de la planète. Pourtant, il existe de multiples manières de répondre à cette nouvelle donne. Alors que l’entreprise informatique Dell sous-traite l’intégralité de sa fabrication, souvent auprès de firmes taïwanaises, Sony et Sharp conservent une grosse part de la production dans leurs usines japonaises, misant sur leur capacité d’innovation pour compenser des coûts salariaux plus élevés. De même, alors que les emplois du textile semblent inexorablement migrer vers la Chine, les entreprises du nord de l’Italie continuent de produire essentiellement au pays : leur réussite repose tout autant sur la main-d’œuvre qualifiée qu’elles y emploient, que sur leur proximité avec Milan, capitale de la mode, qui leur permet de s’aligner plus rapidement sur les nouvelles tendances.
La diversité des modèles d’organisation traduit l’héritage singulier de chaque firme, cette longue accumulation de décisions managériales, de savoir-faire et d’expériences de travail, qui contraint les choix de l’entreprise tout autant qu’elle lui permet d’imaginer des solutions originales (3). Cette pluralité est cependant mise à l’épreuve périodiquement par la concurrence à l’œuvre dans chaque secteur. Elle est également menacée par les mécanismes du capitalisme financier. Les analyses en termes de capitalisme patrimonial soulignent à quel point la gestion des firmes peut être soumise à des normes comptables fort éloignées des nécessités industrielles, voire aux engouements qui saisissent périodiquement les marchés financiers (4). Un faisceau de travaux commence à mettre en évidence les logiques d’imitation qui se répandent dans les groupes industriels dès lors qu’ils doivent satisfaire des opérateurs financiers eux-mêmes sujets à des comportements moutonniers (5). « Une firme efficace est une firme qui délocalise » : lorsqu’une telle opinion se diffuse au sein de la communauté des investisseurs, elle peut s’imposer aux firmes qu’ils détiennent, quelle que soit la singularité de leur modèle.
Evidemment, le débat ne s’arrête pas là. Comme le souligne Olivier Bouba-Olga, il existe aussi une grande diversité de modes de financement des entreprises : le capitalisme patrimonial n’est que l’une des modalités de « gouvernance » des firmes (6). Toute la question est de savoir si elle est appelée à devenir dominante…
NOTES(1) Voir. B. Amable, Les Cinq Capitalismes. Diversité des systèmes économiques et sociaux dans la mondialisation, Seuil, 2005.
(2) S. Berger, Made in monde. Les nouvelles frontières de l’économie mondiale, Seuil, 2006.
(3) Voir S. Berger, op. cit., et D. Martuccelli, « Agir : le spectre des possibles », Sciences Humaines, n° 165, novembre 2005.
(4) Voir M. Aglietta et A. Rebérioux, Dérives du capitalisme financier, Albin Michel, 2004, et X. de la Vega (coord.), dossier « Les nouvelles formes du capitalisme », Sciences Humaines, n° 176, novembre 2006.
(5) Voir W.J. Henisz et A. Delios, « Uncertainty, imitation and plant location : Japanese multinational corporations, 1990-1996 », Administrative Science Quarterly, vol. XLVI, septembre 2001.
(6) O. Bouba-Olga, Les Nouvelles Géographies du capitalisme. Comprendre et maîtriser les délocalisations, Seuil, 2006.
Xavier de la Vega
« Bref, si la mondialisation a aidé certains pays – leur PIB, la somme des biens et services produits, a pu augmenter –, même en leur sein elle n’a pas aidé la plupart des gens. Peut-être la mondialisation est-elle en train de créer des pays riches au peuple pauvre. » Ce constat n’est pas le fait de José Bové, Lorri Wallach ou Vandana Shiva, altermondialistes français, américaine et indienne, mais du prix Nobel d’économie 2001, Joseph Stiglitz (1). Cela ne saurait surprendre : l’économiste formule depuis plusieurs années une critique sans concession des orientations des institutions internationales, du FMI à l’OMC, sans oublier l’organisme dont il a été pendant plusieurs années l’économiste en chef : la Banque mondiale. J. Stiglitz l’écrit tout de go : ces orientations favorisent les intérêts des grands pays industrialisés et de leurs firmes transnationales bien plus qu’elles ne servent les pays du Sud. Les seuls à avoir tiré leur épingle du jeu de la mondialisation sont ceux qui, comme la Chine ou l’Inde, n’ont jamais accepté le « consensus de Washington », ce cocktail de libéralisation, de privatisations et d’austérité monétaire dont l’acceptation conditionne encore l’aide aux pays en développement.J. Stiglitz se rangerait-il pour autant dans le camp des altermondialistes ? Au sens strict, oui : l’économiste plaide pour une autre mondialisation, rééquilibrant les rôles respectifs de l’action publique et du marché. Nombre de ceux qui se rangent derrière la bannière altermondialiste risquent cependant de pâlir en lisant son dernier livre, dont le titre original n’est pas Un autre monde, comme dans l’édition française, mais Make Globalization Work (faire fonctionner la mondialisation). Pour lui, les accords de libre-échange ne portent rien de néfaste intrinsèquement : s’ils ont aggravé la pauvreté des pays en développement, c’est qu’ils étaient injustes, protégeant les agriculteurs et les industries sensibles des pays avancés, tout en interdisant aux pays du Sud d’en faire autant. Le libre commerce, oui, à condition qu’il soit équitable.
Cette position est tout bonnement inacceptable pour tous ceux qui, de V. Shiva à Serge Latouche en passant par Walden Bello, appellent de leurs vœux une « déglobalisation », soit la promotion d’économies locales, assurant avant tout l’autosuffisance alimentaire des populations, en préservant l’environnement et la biodiversité. Elle apparaîtra en revanche insuffisante pour ceux qui, comme Tony Negri, aspirent à une mondialisation postcapitaliste, portée par des « multitudes » retournant les forces de l’« Empire » contre lui-même. Des idées bien étranges pour un prix Nobel d’économie – tout altermondialiste qu’il soit…
NOTE(1) J. Stiglitz, Un autre monde. Contre le fanatisme du marché, Fayard, 2006.
Xavier de la Vega
Voila dans un certain désordre un ensemble de textes pour la préparation de ce voyage ….
Auschwitz : une mémoire singulière ? Enzo Traverso
La mémoire de la Shoah doit-elle être singularisée au point de l’exclure de toute comparaison avec les autres crimes de l’histoire ? Cette position comporte plusieurs dangers…
La mémoire collective du génocide des juifs n’a pas connu un parcours linéaire. Presque invisible, parmi la masse de ruines et de souffrances qui recouvrait l’Europe en 1945, la Shoah fut longtemps marginalisée, sinon occultée, dans les représentations de la Seconde Guerre mondiale. Les manuels d’histoire n’y consacraient que quelques notes en bas de page. Désireux de réintégrer une communauté humaine de laquelle ils avaient été si violemment arrachés, les rescapés du génocide n’avaient aucune envie de singulariser leur destin, de se montrer comme des victimes spéciales. Cette situation s’est aujourd’hui radicalement renversée : la Shoah figure désormais comme un moment incontournable du xxe siècle. Le quasi-non-événement d’hier a laissé la place à une mémoire présente dans l’espace public de manière obsédante, véhiculée par un flot ininterrompu de témoignages, ouvrages savants, créations littéraires, cinématographiques, théâtrales et commémorations officielles. Au cours de la dernière décennie, ce travail de deuil s’est progressivement transformé en une sorte de religion civile, avec ses dogmes (le « devoir de mémoire »), ses icônes (les rescapés érigés en « saints séculiers ») et ses rituels (les commémorations et les musées) (1).
L’émergence de la mémoire d’Auschwitz dans l’espace public s’est accompagnée d’un débat très vif sur la singularité historique de ce crime, un débat qui tend parfois à franchir les frontières d’une réflexion rationnelle. C’est par exemple le cas de certains théologiens qui sacralisent l’Holocauste en ramenant son caractère unique à l’élection du peuple juif ou qui, comme Elie Wiesel, lui confèrent le statut d’un événement « transcendant l’Histoire ». La dérive la plus pernicieuse de cette controverse est celle analysée par Jean-Michel Chaumont dans son ouvrage La Concurrence des victimes : déportés juifs contre déportés politiques, Juifs contre Tziganes, Noirs, homosexuels, etc (2).
Il serait sans doute plus fécond de penser la singularité de la Shoah comme une hypothèse de recherche que de la postuler comme un dogme. Auschwitz n’est pas un événement historiquement incomparable. Sa mise en parallèle avec d’autres crimes, violences et génocides permet d’établir les différences qui les séparent et de saisir leur singularité : élaborer une typologie ne signifie pas fixer une hiérarchie. La singularité d’Auschwitz ne fonde aucune échelle de la violence et du mal. Il n’y a pas un génocide « pire » qu’un autre et toutes les victimes ont droit à la mémoire et à la compassion. Il serait bien dommage si, après avoir été le levier d’une herméneutique de la barbarie du xxe siècle, la mémoire de la Shoah devenait l’objet d’une focalisation exclusive.
Plusieurs philosophes et historiens ont essayé de définir la singularité historique d’Auschwitz, celle d’un génocide perpétré dans le but d’un remodelage biologique de l’humanité, conçu non pas comme un moyen mais comme une finalité en soi. Pour la première fois dans l’histoire, a écrit Hannah Arendt (1906-1975), les nazis avaient voulu « décider qui devait et qui ne devait pas habiter cette planète »(3). Cette singularité historique de la Shoah a été au centre de la « querelle des historiens » (Historikerstreit) qui a secoué la culture allemande au milieu des années 80. « L’assassinat des Juifs par les nazis, avait alors écrit Eberhard Jäckel, a été quelque chose d’unique parce que jamais encore auparavant un Etat n’avait décidé et annoncé sous l’autorité de son responsable suprême qu’un certain groupe humain devait être exterminé, autant que possible dans sa totalité, les vieux, les femmes, les enfants et les nourrissons inclus, décision que cet Etat a, ensuite, appliquée avec tous les moyens qui étaient à sa disposition(4). »
Mais tous les événements historiques, pourrait-on répliquer, sont historiquement singuliers. La Shoah présente aussi une dimension anthropologique nouvelle dans laquelle Jürgen Habermas a vu « la signature de toute une époque ». « Il s’est passé là-bas quelque chose que jusqu’alors personne n’aurait simplement pu croire possible », a-t-il écrit, en définissant ce quelque chose comme la déchirure d’une couche profonde de solidarité entre tout ce qui porte visage humain et qui, « en dépit de tout ce que l’histoire universelle avait vu se commettre de bestialité crue », était restée jusqu’alors intacte. « Auschwitz, conclut J. Habermas, a modifié les conditions qui permettaient aux tissus historiques de la vie de se perpétuer spontanément – et ce pas seulement en Allemagne(5). » C’est Auschwitz qui a introduit le mot génocide dans notre vocabulaire. J’ajouterai pour ma part, que cette singularité tient peut-être au fait qu’avec Auschwitz, nous avons compris qu’un génocide est précisément la déchirure de ce tissu historique, fait d’une solidarité primaire sous-jacente aux relations humaines, permettant aux hommes de se reconnaître comme tels, en dépit de leurs hostilités et de leurs conflits.
Tout génocide est une remise en cause de l’Autre sur un plan ontologique : on ne s’attaque pas à un ennemi pour ce qu’il fait, on dénie simplement son droit d’exister. Les camps d’extermination nazis sont devenus les symboles de la singularité historique de la Shoah. Une comparaison avec les camps de concentration soviétiques peut être fort intéressante à ce sujet. Quoique extrêmement meurtriers, ces derniers étaient tout d’abord des lieux d’esclavage, qui n’avaient pas la mort pour finalité immédiate. La grande majorité des juifs déportés vers les camps nazis, en revanche, n’a pratiquement pas connu le système concentrationnaire, car ils ont été éliminés au moment de leur arrivée à Auschwitz-Birkenau, à Sobibor, à Maidanek, à Belzec, à Chelmno et à Treblinka. Là, fonctionnait un système d’extermination industrialisée qu’on pourrait comparer à la chaîne d’une usine fordiste : l’arrivée des convois, la sélection, la confiscation des biens, le déshabillage, la chambre à gaz, puis le four crématoire.
Plusieurs sociologues et historiens ont souligné le caractère comparable mais pas assimilable des crimes de Staline et de ceux de Hitler. Sonia Combe a exploré cette distinction en comparant deux sinistres personnages : S.K. Evstigneev, le chef du camp sibérien d’Ozerlag, et Rudolf Hess, le commandant d’Auschwitz. La tâche du premier était la construction d’une voie ferrée, qu’il a réalisée au prix de la vie de milliers de ces forçats qu’étaient les zek ; celle du second était la gestion d’un camp, Birkenau, dont l’un des buts essentiels était d’exterminer les juifs (6). Le rendement du premier se calculait en kilomètres de voie ferrée, celui du second en nombre de morts. Le premier pouvait gaspiller ou économiser des vies humaines selon ses besoins. L’autre avait reçu l’ordre de subordonner toute considération d’ordre productif à l’impératif de l’extermination.
Encore plus que dans les goulags, le caractère meurtrier du stalinisme s’est manifesté lors de la collectivisation des campagnes soviétiques, entre 1929 et 1933, notamment en Ukraine. Mais la liquidation des koulaks ne correspondait pas à un projet d’épuration biologique et raciale, elle était plutôt la conséquence d’une guerre sociale déclarée par le pouvoir soviétique contre la paysannerie et contre le monde russe traditionnel. Le but de Staline n’était pas la création d’un ordre racial, mais la transformation en profondeur, par des méthodes extrêmement autoritaires et violentes, de la société russe. Autrement dit, il avait sa propre « rationalité », quoique totalitaire. L’extermination des juifs, au contraire, contredisait tout critère de rationalité économique ou militaire (7).
C’est précisément de cette singularité de la Shoah que découlent les limites d’une compréhension historique du nazisme, la difficulté d’attribuer un sens à ses crimes. Les conflits d’interprétation qu’ils suscitent ne sont pas du même ordre que les débats d’école sur les spécificités de la Renaissance italienne ou de la Révolution française. La conscience historique ne peut pas intégrer Auschwitz comme une étape du processus de civilisation mais seulement comme une « déchirure d’humanité ». Le génocide des juifs est certes l’un des événements du xxe siècle les mieux connus et les plus fréquentés par les historiens, mais le fait de l’extermination demeure, comme l’écrivait Primo Levi (1919-1987), « un trou noir »(8).
D’autres ont saisi, dans ce « trou noir », l’expression d’une aporie de la civilisation. Ce débat sur l’unicité de la Shoah est, en fait, exclusivement occidental, inconnu ou absolument marginal en dehors de l’Europe, d’Israël et des Etats-Unis. Si le génocide des juifs est appréhendé comme une césure historique majeure, c’est parce qu’il a eu lieu au coeur de l’Europe, parce qu’il a été conçu et mis en oeuvre par un régime surgi au sein du monde occidental, héritier de sa civilisation, dans un pays qui a été au coeur d’abord de la Réforme, puis des Lumières, et aussi parce que le judaïsme lui-même est à l’origine de cette civilisation et en a accompagné le trajet pendant des millénaires. La Shoah apparaît ainsi comme une sorte d’automutilation de l’Occident.
A plusieurs égards, Auschwitz apparaît comme un laboratoire privilégié pour étudier la violence de la modernité occidentale. Son dispositif industriel de mise à mort a réalisé la fusion de l’antisémitisme et du racisme avec la prison, l’usine et l’administration bureaucratico-rationnelle. En ce sens, le génocide des juifs constitue un paradigme de la modernité plutôt que sa négation. Plusieurs traits du processus de civilisation, selon la définition qu’en ont donné Max Weber (1864-1920) et Norbert Elias (1897-1990), constituent les prémisses historiques de la destruction des juifs d’Europe. La « solution finale » impliquait en effet la monopolisation étatique de la violence (un crime d’Etat), la rationalité productive et administrative (le système des camps), l’autocontrôle des pulsions (une violence « froide », planifiée) et la déresponsabilisation éthique des acteurs sociaux (la « banalité du mal »). La Shoah révèle ainsi, comme le soulignaient Max Horkheimer (1895-1973) et Theodor W. Adorno (1903-1969), une dialectique négative : la transformation du progrès technique et matériel en régression humaine et sociale.
En même temps, certaines caractéristiques de la Shoah se trouvent dans d’autres violences de masse. La déportation a précédé et accompagné le génocide des Arméniens et la destruction des koulaks ; des « unités mobiles de tuerie » (selon la définition des Einsatzgruppen nazis donnée par Raul Hilberg (9)) ont été actives aussi au Rwanda et en Bosnie ; le marquage des victimes, signe de leur dégradation du statut d’individus à celui d’êtres anonymes et dépersonnalisés, a été d’abord expérimenté chez les esclaves africains déportés vers le Nouveau Monde ; le caractère moderne et industriel des chambres à gaz apparaît bien rudimentaire si on le compare à l’extermination atomique ; avant d’être pratiqué sous des formes meurtrières et à une échelle de masse par le nazisme, le racisme biologique était présent dans la culture européenne et l’eugénisme avait inspiré des pratiques médicales largement répandues dans les mondes anglo-saxon et scandinave ; enfin, l’idée selon laquelle l’extermination des « sous-hommes » et des « races inférieures » serait un corollaire de la civilisation, voire une loi de l’Histoire, était un lieu commun dans l’Europe impérialiste du xixe siècle (10).
Ces exemples inscrivent Auschwitz dans un contexte historique plus vaste que le nazisme. Beaucoup plus qu’un événement sans précédent, Auschwitz apparaît comme une synthèse unique d’éléments que l’on trouve dans d’autres crimes ou génocides, une synthèse qui révèle l’ancrage profond du nazisme, quoique sous des formes pathologiques, à l’histoire, à la culture, à la technique, bref aux modèles de civilisation du monde occidental moderne.
Ce constat implique quelques précisions. Il est évident que l’Holocauste ne pourra jamais avoir, en Afrique ou en Asie, une place comparable à celle qu’il occupe dans la mémoire de l’Europe, d’Israël ou des Etats-Unis, les pays où vivent la plupart des rescapés du génocide. Cela pour la raison évidente que les Africains et les Asiatiques n’en furent ni les victimes ni les exécuteurs. C’est à partir d’autres repères mémoriels qu’ils pourront construire leur conscience historique. L’étude de la Shoah pourra accompagner et renforcer ce travail de mémoire, non pas le structurer. Au Japon, par exemple, d’autres événements – vécus par les Japonais comme victimes (l’extermination atomique de Hiroshima et Nagasaki en 1945) ou comme persécuteurs (le massacre de Nankin en 1937 ou les expériences de guerre bactériologique pratiquées par l’unité 731 de l’armée impériale en Mandchourie, pendant la Seconde Guerre mondiale) – seront placés au centre de la conscience historique. Ces faits, presque inconnus de la grande majorité des Européens, constituent pour les Japonais « un passé qui ne veut pas passer », au même titre que le nazisme pour les Allemands, le fascisme pour les Italiens, le franquisme pour les Espagnols, le régime de Vichy pour les Français, etc.
Considérer Auschwitz comme un paradigme de la violence du xxe siècle signifie en faire la voie d’accès à ses différentes manifestations, et non l’objet d’une focalisation exclusive. Cette dernière comporte des risques tant sur le plan éthique, car elle contribue à hiérarchiser, marginaliser et oublier les victimes d’autres violences, que sur le plan épistémologique, car une fois expulsé de son contexte historique – l’ensemble des violences du siècle -, le génocide des juifs devient à son tour complètement incompréhensible. Les exemples des dérives d’une telle approche sont nombreux. Il suffit de penser à l’historien américain Bernard Lewis, pour lequel l’unicité de la Shoah est indiscutable, mais qui doute du génocide des Arméniens perpétré dans l’Empire ottoman en 1915. On pourrait évoquer aussi le débat suscité par la guerre en Yougoslavie. Pendant ce conflit, le scandale majeur, aux yeux de certains, n’était pas les épurations ethniques mais l’outrecuidance de ceux qui osaient – à tort – les assimiler aux crimes nazis. Un mauvais usage du comparatisme a ainsi révélé une sacralisation consternante de la singularité de la Shoah. Il s’agit d’une tendance, déjà dénoncée avec force par Arno Mayer, à ériger un culte privé de la mémoire, dans le but d’en faire « un objet de commémoration, de lamentation et d’interprétation restrictive », en la soustrayant de telle façon à « la pensée critique et contextuelle »(11).
La sacralisation de l’Holocauste, a écrit à ce propos l’historien américain Peter Novick, est une mauvaise politique de la mémoire. Si l’insistance sur le caractère unique du judéocide a été utile pour intégrer le souvenir d’Auschwitz dans la conscience historique allemande, aux Etats-Unis, en revanche, elle a favorisé une « évasion de la responsabilité morale et politique ». On parvient ainsi au paradoxe de la création d’un Musée fédéral de l’Holocauste, consacré à une tragédie consommée en Europe, alors que rien de comparable n’existe pour deux aspects essentiels de l’histoire américaine, qui sont le génocide des Indiens ou l’esclavage des Noirs. « Aux Etats-Unis, conclut P. Novick, la mémoire de l’Holocauste est si banale, si inconséquente, pas vraiment une mémoire, précisément parce qu’elle est consensuelle, déconnectée des divisions réelles de la société américaine, apolitique. »
Et pourtant, en Europe comme aux Etats-Unis, la mémoire d’Auschwitz a été, pour au moins deux générations, le moteur d’un engagement politique contre le colonialisme puis, à partir des années 80, contre le racisme et la xénophobie. Cet usage public de l’histoire est sans aucun doute plus fécond et responsable que la sacralisation particulariste de la mémoire d’un génocide.
NOTES
1 P. Novick, L’Holocauste dans la vie américaine, Gallimard, 2001. Plusieurs considérations issues de cet ouvrage pourraient être étendues à l’Europe.
2 J.-M. Chaumont, La Concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance, La Découverte, 1997.
3 H. Arendt, Eichmann à Jérusalem. Essai sur la banalité du mal, Gallimard, « Folio », 1991.
4 E. Jäckel, « La misérable pratique des insinuations. On ne peut nier le caractère unique des crimes national-socialistes », in Devant l’Histoire, Éditions du Cerf, 1988.
5 J. Habermas, « Conscience historique et identité post-traditionnelle », Écrits politiques, Éditions du Cerf, 1990.
6 S. Combe, « S.K. Evstigneev, roi d’Ozerlag », in A. Brossat (dir.), Ozerlag 1937-1964. Le système du Goulag : traces perdues, mémoires réveillées d’un camp sibérien, Autrement, 1991.
7 I. Kershaw, « Retour sur le totalitarisme », Esprit, n° 1-2, 1996.
8 E. Traverso, L’Histoire déchirée. Essai sur Auschwitz et les intellectuels, Éditions du Cerf, 1997.
9 R. Hilberg, La Destruction des juifs d’Europe, Fayard, 1988. 10 Sven Lindquist, Exterminez toutes ces brutes, Le Serpent à Plume, 1999.11 A. Mayer, La « Solution finale » dans l’Histoire, La Découverte, Paris, 1990.
Enzo Traverso
Maître de conférence en sciences politiques, université de Picardie. Auteur notamment de Le Totalitarisme, un siècle, un débat, Seuil, 2001 ; La Violence nazie. Une généalogie européenne, La Fabrique, 2002.
« Classes moyennes » et redistribution :
le cas français dans une perspective internationale
La situation des classes moyennes se retrouve au coeur de nombreux débats contemporains, comme les questions de pouvoir d’achat, des performances redistributives du système socio-fiscal ou plus généralement de l’insécurité économique et sociale. Dans ce contexte, la dégradation relative de leur situation au cours de la dernière décennie est régulièrement évoquée1. Elle est parfois interprétée comme un résultat des politiques publiques et notamment comme un effet de la structure des transferts sociaux et fiscaux2. Or, les classes moyennes, de par leurs revenus majoritairement issus du travail, contribuent largement au financement du système de redistribution, assurant ainsi sa viabilité.
C’est dans cette perspective que cette note propose de mesurer les effets des transferts sociaux et fiscaux sur la situation des classes moyennes sous un angle particulier. S’appuyant sur des données collectées par l’OCDE, cette étude met en évidence, en fonction du revenu des ménages, les gains obtenus par les ménages ayant deux enfants par rapport à ceux qui n’en ont aucun, une fois opérés les différents transferts.
la suite là :Centre d’analyse stratégique une étude des classes moyennes en France dans une perspective internationale: 8 pages !
Suzanne Berger fait le parallèle entre la première mondialisation de la fin du XIXe siècle et la seconde globalisation, la nôtre. La nouveauté est aujourd’hui dans la transformation des systèmes de production industriels et commerciaux, très fragmentés et très internationalisés. Ce fait peut rendre le processus de globalisation actuel aussi fragile et précaire que le premier.
Suzanne Berger : On peut évidemment dire qu’il existe depuis très longtemps une économie internationale, des échanges qui liaient des mondes et des nations très éloignées les uns des autres. Mais comme l’a montré le grand historien Henri Pirenne, en fait, les Etats faisaient tout pour séparer le commerce international des aspects intérieurs et de « l’économie domestique ». Il y avait par exemple au Moyen Age et après une réglementation très stricte séparant et contrôlant les foires internationales, qui se tenaient à l’extérieur des villes. De même les échanges et le commerce intérieurs aux villes et aux provinces étaient eux aussi très réglementés, mais différemment : réglementation du travail avec les corporations, guildes et jurandes ; réglementation des prix, etc. En fait donc, jusqu’au xixe siècle, de par la volonté des Etats, l’économie internationale et l’économie interne n’avaient que des rapports extrêmement faibles et réglementés. Voilà une première raison pour ne pas faire remonter la globalisation au-delà du milieu du xixe siècle. L’autre raison est que, du Moyen Age au xviiie siècle, une part très faible de la production était échangée. En France, à la veille de 1914 encore, moins du tiers de la production agricole circulait dans des échanges non-marchands entre individus. Dans les fermes, jusqu’à la Première Guerre mondiale, la quasi-autosuffisance était de règle : on produisait du blé noir pour nourrir les bêtes, et des bêtes pour nourrir la famille. On n’échangeait que du surplus destiné aux outils, à l’engrais, ou aux impôts.
Compte tenu de ces remarques, la première mondialisation peut-être caractérisée d’une part comme la disparition des cloisonnements entre le marché international et le marché intérieur, et d’autre part la mise en marché de la plus grande part de la production.
Le vrai moteur de la première mondialisation est le facteur technologique, essentiellement la baisse du coût des transports. Par exemple, le prix du transport d’une tonne de marchandise de Marseille en Chine en 1870 était de l’ordre de 500 francs, alors qu’il n’était plus que de 100 francs vers 1900. Cette baisse à notamment permis la croissance du flux le plus important dans la première mondialisation, c’est-à-dire les migrations : 55 millions d’Européens ont quitté l’Europe pour se rendre au Nouveau Monde (usa, Canada, Australie). Evidemment, la baisse du coût des transports (maritimes ou autres) a également permis la mise en marché international de marchandises agricoles, notamment le blé.
J’ai une définition très étroite et très économiste de la mondialisation. C’est l’émergence de marchés globalisés ou la convergence des prix au plan international qui permettent de mesurer la mondialisation.
De ce point de vue, la première mondialisation est caractérisée par cette convergence des prix sur le marché mondial. C’est particulièrement vrai pour le marché du travail : l’émigration massive pour les Etats-Unis a conduit à une forte augmentation des salaires en Europe, notamment en Allemagne, Irlande, Scandinavie, etc. A contrario, ce processus a fait descendre le prix du travail aux Etats-Unis. Dans le même temps, de nombreux marchés globalisés sont nés, particulièrement en matière agricole (blé, machines agricoles), en matière financière (taux d’intérêts convergents, etc.) ou de biens et services.
Je reprends pour ma part les travaux des historiens de l’économie, comme Jeffrey Williamson, Francis O’Rourke ou encore Antony Hatton, qui ont analysé les transformations de cette période.
Parmi les réalités de l’économie durant la première mondialisation, il faut se souvenir que les investissements à l’étranger (calculés en pourcentage du produit intérieur brut de l’époque) étaient extrêmement élevés. La mémoire collective se souvient des exploits ou des scandales, liés à ces investissements, comme le canal de Suez, celui de Panama, ou les chemins de fer russes. A la veille de la guerre, le plus fort taux d’ouverture était celui de l’économie anglaise, suivie de la France. Après soixante-dix ans de fermeture et de repli sur les économies nationales, les taux d’ouverture n’ont été « rattrapés » que fort récemment, caractérisant ce que nous nommons la seconde mondialisation.
On a en fait, du point de vue central de la circulation des capitaux, trois périodes distinctes. Jusqu’en 1914, il n’y a jamais eu contrôle de la circulation internationale des capitaux : c’est là l’une des caractéristiques majeures de la première mondialisation. Au contraire, dans la période qui va de 1914 aux années 1980, les capitaux et les échanges étaient contrôlés, certes de manières différentes selon les moments et les pays. Les accords de Bretton Woods après 1945 par exemple ont maintenu des freins et contrôles à la circulation internationale des capitaux, malgré une volonté d’ouverture du commerce international.
La situation de liberté de circulation s’est à nouveau développée à partir de ce que l’on peut appeler le consensus de Washington des années 80, inaugurant la seconde mondialisation. Les politiques du FMI et de l’OMC en ont été l’instrument, obligeant tous les pays à ouvrir leurs frontières aux capitaux et marchandises.
Il y a plusieurs types de différences. En premier lieu des différences d’échelles et de volumes, évidemment. Il y a aussi une différence de vélocité dans les flux : l’électronique et Internet permettent par exemple à des capitaux et des produits financiers de se déplacer plus rapidement que par le passé. Mais je crois que la différence essentielle n’est pas là. Elle est à chercher d’une part dans le rôle des investissements directs à l’étranger et surtout dans la fragmentation des systèmes de production, qui est totalement nouvelle. L’organisation de la production s’effectue désormais en séquences. Les produits sont conçus, fabriqués et assemblés en des points divers et éloignés de la planète, par des sous-traitants indépendants.
Les chemises peuvent être par exemple conçues en Italie, découpées en Pologne, cousues au Maroc et vendues en France. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont entraîné la possibilité de gérer des systèmes de productions non-intégrés. Le lien majeur de production n’est plus la propriété, mais des contrats entre des entreprises autonomes.
Cette nouvelle manière de gérer la production devient très importante. Tous les secteurs de l’informatique et des nouvelles technologies sont organisés sur ce modèle. L’entreprise d’ordinateurs Dell, par exemple, doit-elle être considérée comme fabricante d’ordinateurs, alors qu’elle est essentiellement propriétaire de la marque, passeuse de commandes (grâce à un système personnalisé sur Internet) et assembleuse finale ? Dans ce cas, l’ensemble de la production et de la conception s’effectue en Californie et en Asie du Sud-Est. C’est également le cas de Nike, qui est propriétaire de la marque, commanditaire de production (il ne fabrique pas) et organisateur du marketing.
On avait bien, durant la première mondialisation, des « délocalisations » de la production, mais jamais on n’aurait imaginé pouvoir ainsi fractionner la production.
En effet, la déclaration de guerre stoppe instantanément les flux de capitaux et réduit les flux de marchandises. Le plus extraordinaire est qu’à l’époque, on n’aurait jamais imaginé – surtout à la City de Londres – que ce coup d’arrêt eût été possible. Il était désormais impossible, même à l’Angleterre, d’assurer ses lignes de crédit, car on ne savait plus qui allait pouvoir payer. Or, l’Angleterre tenait en fait l’ensemble du système international de crédit. La City libre-échangiste avait beaucoup protesté contre la guerre, mais une fois la guerre déclarée, elle suivit et un moratoire sur les crédits fut déclaré.
Dans une certaine mesure oui. Certains analystes, notamment les analystes financiers des grandes firmes de courtage international, ont indiqué qu’il s’agissait d’un moment crucial, entraînant probablement une difficulté du point de vue de la circulation des capitaux et donc de la globalisation. Les attentats et l’insécurité liée à cette situation ont eu pour effet d’augmenter le coût des transactions transfrontières. La production de Daimler-Chrysler fut par exemple paralysée quelques jours, parce que les camions de pièces détachées étaient bloqués aux frontières du Canada. Toute la production est aujourd’hui basée sur les flux physiques et les échanges intrafirmes, ce qui la rend extrêmement sensible aux aléas de la sécurité aux frontières et ailleurs. On constate de manière générale que les prix des fournisseurs montent, en raison des contrôles douaniers. Ceci devrait entraîner à terme, si la situation durait, des replis sur les espaces nationaux.
Propos recueillis par Jean-Claude Ruano-Borbalan
Professeur au département des sciences politiques du Massachusetts Institute of Technology (MIT), membre de l’Académie américaine des arts et des sciences
Sylvie Brunel
Depuis le début des années 1990, la « mondialisation » désigne une nouvelle phase dans l’intégration planétaire des phénomènes économiques, financiers, écologiques et culturels. Un examen attentif montre que ce phénomène n’est ni linéaire ni irréversible.
« Avant,les évènements qui se déroulaient dans le monde n’étaient pas liés entre eux. Depuis, ils sont tous dépendants les uns des autres. » La constatation est banale, hormis le fait que celui qui la formule, Polybe, vivait au IIe siècle avant J.-C. ! La mondialisation, cette création d’un espace mondial interdépendant, n’est donc pas nouvelle. Certains la font même remonter à la diffusion de l’espèce humaine sur la planète…
Dès l’Empire romain, une première mondialisation s’est organisée autour de la Méditerranée. Mais il faut attendre les grandes découvertes, au XVe siècle, pour assurer la connexion entre les différentes sociétés de la Terre et la mise en place de cette « économie-monde » décrite par l’historien Fernand Braudel (1). Une mondialisation centrée sur l’Atlantique culmine au XIXe siècle : entre 1870 et 1914 naît un espace mondial des échanges comparable dans son ampleur à la séquence actuelle. Ouverture de nouvelles routes maritimes, avec le percement des canaux de Suez et de Panama, doublement de la flotte marchande mondiale et extension du chemin de fer, multiplication par 6 des échanges, déversement dans le monde de 50 millions d’Européens, qui peuplent de nouvelles terres et annexent d’immenses empires coloniaux…, la naissance de la mondialisation telle que nous la connaissons aujourd’hui a commencé il y a un siècle et demi.
Mais le processus n’est pas linéaire : la Première Guerre mondiale puis la grande dépression des années 1930 suscitent la montée des nationalismes étatiques, une fragmentation des marchés, le grand retour du protectionnisme. La mondialisation n’est plus à l’ordre du jour jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. La guerre froide et la constitution des blocs figent ensuite le monde pendant près d’un demi-siècle. Pourtant, la mondialisation actuelle est déjà en train de se mettre en place. Jacques Adda la définit comme « l’abolition de l’espace mondial sous l’emprise d’une généralisation du capitalisme, avec le démantèlement des frontières physiques et réglementaires (2) ». Selon l’OCDE, elle recouvre trois étapes :
• l’internationalisation, c’est-à-dire le développement des flux d’exportation ;
• La transnationalisation, qui est l’essor des flux d’investissement et des implantations à l’étranger ;
• La globalisation, avec la mise en place de réseaux mondiaux de production et d’information, notamment les NTIC (nouvelles technologies d’information et de communication).
La mondialisation actuelle, ce « processus géohistorique d’extension progressive du capitalisme à l’échelle planétaire », selon la formule de Laurent Carroué (3), est à la fois une idéologie – le libéralisme –, une monnaie – le dollar –, un outil – le capitalisme –, un système politique – la démocratie –, une langue – l’anglais.
A chaque phase de mondialisation, on retrouve les mêmes constantes : révolution des transports et des moyens de communication, rôle stratégique des innovations (les armes à feu au XVe siècle, la conteneurisation après la Seconde Guerre mondiale, Internet depuis les années 1990), rôle essentiel des Etats mais aussi des acteurs privés, depuis le capitalisme marchand de la bourgeoisie conquérante à la Renaissance jusqu’aux firmes transnationales et aux ONG aujourd’hui.
Daniel Cohen
La mondialisation ne tient pas ses promesses. Alors que les modes de vie, les savoirs, les technologies se diffusent à l’échelle planétaire, la grande majorité de l’humanité n’est pas en mesure de participer à la fabrication d’un destin humain partagé.
Il est tentant d’interpréter la mondialisation comme la continuation, par d’autres moyens, de l’occidentalisation du monde. Que l’on mette l’accent sur la domination économique ou culturelle, l’Occident, désormais emmené par les Etats-Unis, semble parachever l’œuvre amorcée il y a cinq cents ans de colonisation du monde. Cette lecture donne une clé d’interprétation du rejet de la mondialisation. L’hégémonie culturelle se heurte au réveil des grandes civilisations hier asservies. L’hégémonie économique attise le renouveau des forces anticapitalistes. Nouvelle guerre des religions ou nouvelle lutte des classes planétaires, la mondialisation renoue avec des combats anciens.
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Vers une uniformisation culturelle ?Jean-François Dortier
De même qu’elle produit à la fois plus de richesse et plus de pauvreté, la mondialisation produit de l’uniformisation et de la diversité, du métissage et de l’identité. Toutes les grandes villes internationales tendent à se ressembler, mais grouillent en leur sein d’une diversité culturelle inédite.
Il est rare que l’on puisse toujours avoir raison. Alors profitons-en ! En matière de mondialisation culturelle, toutes les thèses sont justes : celle de l’uniformisation des cultures* comme celle de leur diversification, celles qui mettent l’accent sur l’hybridation et le métissage, tout comme celles qui insistent sur les replis identitaires et la création de nouveauté sui generis. Tout est vrai : cela dépend simplement des phénomènes pris en considération.
Dans sa forme la plus extrême, la théorie de l’uniformisation ne voit dans la mondialisation qu’une machine à broyer les cultures. C’est la thèse défendue notamment par Serge Latouche (1). Le règne du marché s’étend sur la planète et nivelle sur son passage tous les modes de vie et les valeurs. L’Occident avait jadis colonisé le monde par la force, produisant ainsi des ethnocides. Aujourd’hui, l’occidentalisation se fait surtout par acculturation* : une adhésion volontaire tirée par l’attrait de l’argent et le pouvoir de l’image.
Le pouvoir de l’argent conduit tout d’abord à déstructurer les sociétés traditionnelles et à provoquer l’exode rural en attirant vers la ville des millions d’individus paupérisés. De leur côté, les industries de l’imaginaire – jeux vidéo, cinéma hollywoodien, séries télévisées, musique, publicité – répandent sur toute la planète les mêmes standards de consommation et de culture.
Dans un registre moins dramatique, certains s’inquiètent d’une occidentalisation implicite des esprits à travers la diffusion de l’anglais sous une forme appauvrie : le « globish » (ou « global english ») parlé dans le monde des affaires, les aéroports et les hôtels internationaux.
Au sens anthropologique, la culture est un concept assez vaste qui épouse pratiquement toute l’organisation d’une société. Dans ce sens, il ne fait guère de doute que l’expansion planétaire du capitalisme engendre une destruction des cultures. Du fait de l’urbanisation et de l’exode rural qui entraînent la disparition de la civilisation paysanne, les modes de vie semblent condamnés à s’universaliser. Partout, la machine à laver tend à remplacer la bassine en plastique qui, elle-même, a remplacé le lavoir, le tracteur remplace les chevaux de labour, la cuisine industrielle supplante en partie la cuisine traditionnelle, la culture écrite remplace la transmission orale, et la culture audiovisuelle se superpose à la culture écrite… A moins de vouloir maintenir artificiellement une partie de l’humanité sous cloche en lui refusant l’entrée dans la modernité, il faut admettre qu’il y a disparition des sociétés traditionnelles et de leurs cultures.
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