«Avant, on était crevés au boulot. Maintenant, on est usés partout, tendus tout le temps, dans tous les compartiments de la vie». Ainsi parle le médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, qui remettait ce mardi son rapport annuel . Il dresse un tableau plutôt sombre de la société, que l’on peut résumer ainsi : les Français sont «fatigués psychiquement».
Marre de «la jungle administrative», des galères invraisemblables pour renouveler ses papiers d’identité pour les Français nés à l’étranger. Ou pour faire «simplement» corriger une erreur de l’administration… Le nombre d’affaires transmises au médiateur de la République est en nette progression, +16% par rapport à 2008. Sur les 75 000 réclamations reçues l’année dernière, un peu plus de la moitié ont été traitées, les autres ne relevant pour la plupart pas du champ de compétences de l’institution, à savoir les relations entre usagers et administrations publiques.
«Il faut absolument restaurer le droit à l’erreur pour les agents de la fonction publique»
Dans son rapport, Jean-Paul Delevoye regrette notamment un accueil de plus en plus dépersonnalisé et informatisé dans les services publics. «Quand vous appelez, et qu’on vous dit tapez un, deux ou trois… Cela alimente la colère et le sentiment d’injustice…» De la même manière, les agents manquent souvent de tact et pédagogie pour répondre aux administrés. Comme cette jeune femme qui se serait entendu dire par son médecin:«Votre bébé est mort mais vous êtes assez jeune pour en faire un autre.»
Ou cette autre maman, paniquée, qui amène son enfant aux urgences en pleine nuit pour une crise d’asthme. Et à qui l’hôtesse d’accueil aurait balancé: «Quoi, vous n’avez pas pris les papiers d’identité de votre enfant ? Vous auriez dû y penser, c’est pas comme ça qu’on va lutter contre le trou de la sécu…» Manque de tact, incompétence ? Jean-Paul Delevoye avance deux éléments d’explication. «On apprend aujourd’hui à être de bons techniciens mais pas à être des dialoguistes, à avoir de l’empathie.»Deuxième problème : les administrations «se couvrent» de plus en plus derrière des procédures informatisées ou des réponses elliptiques pour éviter les procès. «Il faut absolument restaurer le droit à l’erreur pour les agents de la fonction publique, qu’il puisse agir en bonne foi», insiste le médiateur.
En poste depuis 2004, Jean-Paul Delevoye remettait cette année son dernier rapport en tant que médiateur de la République. Ce poste, créé en 1973, sera remplacé dans les prochains mois par un nouveau statut, «Défenseur des droits», dont les contours n’ont pas encore été définis par la loi. «Cet ombudsman à la françaisenécessite une loi organique et fera l’objet d’un débat parlementaire cette année.» Jean-Paul Delevoye prône «une autorité forte et indépendante», en mesure par exemple de se rendre de façon inopinée dans les administrations pour réclamer des réponses. «Xavier Darcos a publié un classement des entreprises engageant des négociations sur le stress au travail, on pourrait faire pareil pour les administrations qui répondent ou pas…»
Note de Lise Bernard sur le site de la vie des idées
Louis Maurin, Déchiffrer la société française, préface de Denis Clerc. Paris, La Découverte, 2009, 368 pages, 18, 50 euros.
Dans Déchiffrer la société française, Louis Maurin, journaliste à Alternatives économiques, dresse un portrait de la société française et présente un état des lieux de ses grandes évolutions. Il s’appuie sur le travail de l’Observatoire des inégalités, qu’il dirige, et qui vise à fournir des informations et des analyses sur les inégalités depuis 2003. Le livre constituant une vaste synthèse sur la société française, nous ne rendrons pas compte ici de toutes les évolutions retracées par l’auteur. Nous chercherons moins à résumer son propos qu’à exposer sa démarche générale puis à évoquer ses analyses sur ce qui constitue sans doute le principal thème transversal de l’ouvrage : la question des inégalités.
Un travail de synthèse
Louis Maurin considère que de nombreux discours sur la société française sont en décalage avec la réalité sociale du pays. La concentration des pouvoirs dans la capitale, par exemple, conduirait souvent les élites à se faire des idées inexactes sur les différents milieux sociaux. L’auteur entend aussi rompre avec des approches journalistiques qui lui paraissent souvent simplificatrices, avec des analyses faisant la part trop belle à un « changement radical » et avec la nostalgie de la société d’hier. Il souhaite, avec ce livre, contribuer à une connaissance de la société française qui soit plus approfondie et davantage fondée empiriquement. Il rassemble, dans cette optique, des faits qui permettent de la « déchiffrer », de mesurer et d’analyser ses évolutions. Il réunit des données statistiques qui émanent de sources et de publications diverses (INSEE, Ministère de la Justice, Ministère de l’Intérieur, Ministère de l’Éducation nationale, Ministère des Transports, Ministère de l’Emploi, Sécurité routière, Médiamétrie etc.). Il mobilise aussi, mais de façon plus marginale, des observations sur la vie quotidienne et présente les débats auxquels donnent lieu aujourd’hui certaines questions de société.
Ce livre repose sur un important travail de synthèse. En quinze chapitres thématiques, il dresse un panorama de la société française qui aborde des aspects très divers : la population, la famille, la question des inégalités entre hommes et femmes, l’immigration, les âges de la vie, l’école, le chômage, les inégalités, les milieux sociaux, la consommation, les loisirs, l’information, le logement, le corps, l’insécurité, la politique. Les informations rassemblées sont riches et variées et l’exposé est d’une grande clarté pédagogique : chaque chapitre s’ouvre par un glossaire et se clôt par une rubrique « repères » renvoyant à des adresses de sites internet et à des références bibliographiques. On trouve aussi, au fil du texte, des précisions sur des notions d’usage courant en sciences sociales et sur des outils méthodologiques utiles à l’analyse statistique.
Pour donner une idée de la démarche de l’auteur, nous pouvons mentionner deux chapitres. Le chapitre 2, consacré aux métamorphoses de la famille, analyse successivement la multiplication des divorces, la diminution du nombre d’enfants par famille, l’accroissement des familles monoparentales et des personnes vivant seules. Le chapitre 7, intitulé « Le travail et l’ombre du chômage », décrit l’essor du secteur des services, la dégradation du marché du travail à partir du milieu des années 1970 et l’extension de la précarité. Il s’intéresse aux transformations des conditions de travail, aux effets de la loi sur les trente-cinq heures et pose la question de la place du travail dans la société d’aujourd’hui.
Un état des lieux sur les inégalités
La question des inégalités constitue sans doute la principale ligne directrice de l’ouvrage. À de nombreuses reprises, Louis Maurin rappelle à quel point des comportements varient selon les catégories sociales. Il précise, par exemple, que le diplôme et la catégorie sociale sont déterminants pour comprendre les pratiques électorales et notamment l’abstention. Il reprend sur ce point les analyses d’Anne Muxel qui montrent que « seuls 9% des titulaires d’un diplôme supérieur à bac + 2 n’ont pas voté en 2007, contre 19% des non-diplômés » et que « 10% des cadres se sont abstenus, contre deux fois plus d’ouvriers et d’employés » (p. 326). Au fil du livre, Louis Maurin met en évidence de nombreux comportements qui varient en fonction du niveau de diplôme. La durée d’écoute de la télévision, par exemple, « le principal loisir » (p. 231) des Français (« Chaque Français de 15 ans et plus regarde en moyenne la télévision plus de 3,5 heures chaque jour, selon Médiamétrie », p. 231), est très liée au niveau de diplôme : « les titulaires d’un certificat d’étude au maximum sont 26% à la regarder plus de 30 heures par semaine, contre 5% des bac+3 » (p. 233 ; l’auteur s’appuie ici sur l’enquête de l’INSEE « Participation culturelle et sportive » de 2003). De façon plus originale, Louis Maurin souligne les inégalités face aux nouvelles technologies. Elles combinent deux grands facteurs, le diplôme et l’âge : en 2007, si 82% des diplômés du supérieur disposent d’une connexion Internet à domicile, c’est le cas de 27% des non-diplômés et si 92% des 12-17 ans ont un ordinateur, 83% des 70 ans et plus n’en possèdent pas (p. 229). L’auteur précise d’ailleurs que la moitié de la population n’a pas accès à Internet.
L’auteur s’intéresse également aux inégalités entre hommes et femmes. Il explique que si les filles peuvent avoir de meilleurs résultats que les garçons au brevet et au baccalauréat, elles se dirigent davantage vers des filières qui conduisent à des emplois moins bien rémunérés. Sur le marché du travail, l’auteur note l’élévation du taux d’activité féminin depuis les années 1960 tout en mentionnant que les femmes restent rares au sommet de la hiérarchie des emplois et que des inégalités salariales demeurent. Dans la sphère domestique, enfin, l’auteur évoque les évolutions des rôles au sein du couple tout en rappelant que les femmes prennent en charge la plupart des tâches domestiques.
Louis Maurin entreprend aussi de mettre en lumière les grandes dynamiques en matière d’inégalités dans la société française. Il souligne que l’école s’est démocratisée depuis la fin du XIXe siècle, que des progrès réalisés dans le domaine de la santé ont bénéficié à une grande part de la population et que « jusqu’en 2009, les niveaux de vie ont continué à s’améliorer, même pour les plus démunis » (p. 179). Mais il s’attache aussi à mettre en évidence l’importance des inégalités dans la France d’aujourd’hui. Il considère, à cet égard, que les médias ont tendance à surestimer le niveau de vie de la plus grande partie de la population. Il précise ainsi qu’en 2006 la moitié des ménages touchent moins de 2 263 euros mensuels après impôts et prestations sociales et que la moitié des personnes seules disposent, après d’éventuelles prestations sociales, d’un revenu mensuel disponible inférieur à 1 340 euros. Il montre aussi que celles qui ont un revenu de 3 200 euros mensuels font partie des 5% les plus riches. Enfin, il souligne que, depuis les années 1990, les inégalités de revenus progressent de nouveau et que, si nous n’assistons pas à une « explosion » de la pauvreté, cette dernière a cessé de se réduire. Il évoque ainsi la persistance d’une condition très précaire dans la France contemporaine. Il mentionne, par exemple, à partir de données de l’INSEE de 2004, que « 2, 8% des Français indiquent ne pas avoir fait de repas complet pendant au moins une journée au cours des deux semaines précédentes » (p. 170). L’auteur relève aussi le poids des inégalités en termes de « capital culturel » (Pierre Bourdieu) en mettant l’accent sur l’avantage que ce dernier peut procurer dans la société actuelle. En montrant que les inégalités sociales pèsent sur les résultats des élèves à l’école, il rappelle que la démocratisation du système scolaire reste inachevée. Il y voit notamment l’effet d’un système éducatif qui, en valorisant les savoirs académiques plus que les enseignements techniques, pénalise les élèves issus des milieux les plus éloignés de l’école. Il signale alors l’ampleur des conséquences de ces inégalités dans le cadre d’un marché du travail qui valorise souvent davantage le diplôme que l’expérience personnelle et d’une société qui a mis l’accent sur la formation initiale plus que sur la formation permanente.
Par les nombreuses informations qu’il rassemble, ce livre constitue une synthèse utile sur la société française et les inégalités. On peut regretter que Louis Maurin ne s’appuie pas sur un plus grand nombre de travaux de recherche académique. Il mobilise peu, par exemple, les nombreuses monographies récentes parues sur des groupes sociaux. Ces dernières constituent des contributions précieuses à la compréhension de la société française contemporaine et auraient pu certainement, à ce titre, encore enrichir son analyse. On peut regretter aussi, à la lecture, que certains points ne soient pas davantage développés. Mais c’est sans doute là la contrepartie du choix de Louis Maurin d’aborder une grande variété de thèmes. En tout état de cause, ce livre offre une contribution stimulante à l’analyse de notre société : il invite à lire, à réfléchir et à travailler sur ces questions.
Découverte cet après midi de ce blog d’un de mes collègues de SES au lycée d’Arsonval de Brive la Gaillarde… …http://www.lyc-arsonval-brive.ac-limoges.fr/jp-simonnet/IMG/pdf/EN140_US_20100107.pdf sur le chômage aux Etats Unis ….
« La responsabilité sociale des entreprises est d’abord celle de ses dirigeants », a souligné le premier ministre lors d’un point presse à Matignon, promettant que ce rapport serait débattu au sein du Conseil d’orientation sur les conditions de travail afin de contribuer au plan santé travail 2010-2014, qui doit être adopté en mars.
Parmi ses principales préconisations, le texte suggère que « la performance économique » ne soit plus le seul critère d’attribution de la rémunération variable des dirigeants. « La performance sociale doit aussi être prise en compte, incluant notamment des indicateurs de santé, de sécurité et de conditions de travail », soulignent ses auteurs. Le document préconise aussi que les conseils d’administration des entreprises se penchent annuellement sur cette question lors d’un rendez-vous consacré à la santé de leurs salariés.
UN « PROBLÈME DE MANAGEMENT »
« Le problème de santé n’est pas un problème de la médecine du travail, c’est un problème de management », a insisté l’un des auteurs du rapport, Henri Lachmann, président du conseil de surveillance de Schneider Electric. Le troisième membre de la mission, le vice-président du conseil économique, social et environnemental Christian Larose, a jugé « consternant » l’accueil que leur ont réservé les organisations patronales. Au sein de celles-ci, « on ne veut pas bouger sur ces sujets, et on trouve toutes les raisons du monde pour dire que la question de la santé au travail n’est qu’une mode », a-t-il déploré.
Alors qu’une série de suicides a récemment remis la souffrance des salariés au cœur de l’actualité, notamment à France Télécom, le gouvernement s’apprête à mettre en ligne sur Internet des listes des entreprises de plus de 1 000 salariés classées en trois catégories, en fonction de leurs efforts dans la prévention du stress.
Le ministère a donc mis en ligne, jeudi 18 février, sur le site consacré à « la santé et la sécurité au travail »Travailler-mieux.gouv.fr, les listes des entreprises classées en fonction de leurs efforts dans la prise en charge du stress.
Les entreprises se répartissent entre trois catégories : « vert » (celles qui ont déclaré avoir signé un accord de fond ou de méthode), « orange » (celles qui ont engagé une ou plusieurs réunions de négociations ou de discussions) et « rouge » (celles qui n’ont rien entrepris ou n’ont pas répondu au questionnaire soumis par le ministère). Les deux premières catégories comptent 900 entreprises (respectivement 55 % et 33 %), 600 n’ont pas répondu et sont automatiquement classées dans « rouge ».
Dans la catégorie « orange », la plus mystérieuse, se situent France Télécom, Décathlon, Sony France, Mars Chocolat, ou encore Sephora.
Pour Jenny Urbina, déléguée générale CGT chez Sephora, la couleur orange n’est due qu’à l’urgence dans laquelle s’est retrouvée la direction. Selon elle, il n’était pas possible de signer les accords : absence de médecin du travail, documents élaborés « à la va-vite ». A ses yeux, les projets d’accords transmis étaient « scandaleux ». Pas de médecins ni d’enquête en interne. Or les problèmes semblent nombreux : sous-effectifs, horaires difficiles, vie personnelle et familiale négligée. Et « chez Sephora, nous avons 90 % de femmes », précise-t-elle.
La démarche aura donc évité au géant de la parfumerie de se retrouver dans le rouge, prouvant, grâce à deux réunions, qu’un accord est en cours d’élaboration. « Ils ont juste limité la casse », conclut-elle.
Pour Jean-Claude Delgènes, DG de Technologia, qui a mis au point le questionnaire destiné aux entreprises, la couleur rouge est très dissuasive. Les tribunaux seront sans pitié pour les entreprises traînées au pénal, les partenaires sociaux ne laisseront rien passer et les candidats à l’embauche exigeront des garanties.
En ce qui concerne les entreprises à propos desquelles un professeur aurait dit « peut mieux faire » (les classées « orange »), elles sont inscrites dans une dynamique, explique M. Delgènes. « La dynamique respecte le rythme propre aux entreprises. Elle s’inscrit dans le long terme. » Même chose si l’entreprise a les honneurs du vert ; elle ne devra pas pour autant se reposer sur ses lauriers. Si les partenaires sociaux montent au créneau, elle pourra très bien retomber dans l’orange, ou dans le rouge. Une stratégie du « name and shame » (« nommer et faire honte »), explique Xavier Darcos dans Paris Match, qui « a des conséquences sur leur image ». Le bonnet d’âne n’est pas loin.
Le 1er février, la lutte contre le stress en France aura sa date anniversaire. Le ministère du travail enjoint toute entreprise de plus de 1 000 salariés d’entamer des négociations avec les partenaires sociaux sur le sujet avant cette échéance.
On ne peut que se réjouir de la prise de conscience à l’endroit de ce fléau bien réel. Mais entre le constat et le diagnostic, il y a un gouffre. A une époque où l’efficience est devenue une religion, on a pris l’habitude de confondre le moyen d’action avec la fin. Or, il faut bien le dire, devant l’inflation de dispositifs censés détecter les risques psycho-sociaux sous forme d’observatoires ou d’indices en tous genres, le diagnostic sur le stress semble quelque peu bâclé. Trois mythes, en particulier, doivent être dissipés.
Le premier d’entre eux est celui du management. On ne cesse d’associer stress et harcèlement, et de voir une cause dans un soi-disant style de management. L’apparence des faits légitime cette analyse, leur réalité l’infirme. Le stress est un symptôme mondial. Les causes en sont connues ; pression exercée sur les salariés au nom de la rentabilité, mondialisation, chômage, sans oublier les sollicitations permanentes d’un temps réel rythmé par les technologies de l’information et de la communication.
Ce qui cesse d’être mondial parce que propre à la France, c’est le thème de la souffrance au travail, popularisé par Christophe Dejours il y a déjà dix ans. La conversion du stress en souffrance est un symptôme national dont la mise en scène s’organise autour d’un pouvoir soupçonné de harcèlement volontaire et d’une victime que cette souffrance pousserait au suicide. Il y a chez nous ce réflexe largement partagé consistant à mettre en accusation des personnes, là où dans des pays comme ceux de l’Europe du Nord, on a conscience que dans un monde qui change très vite, ce sont les structures qui doivent s’adapter en premier. Dans un pays où l’on est convaincu que l’enfer c’est les autres, l’action collective est plus volontiers envisagée sous l’angle d’un huis clos infernal entre personnes que sous son aspect institutionnel.
Le deuxième mythe sur le stress est la question de son coût. On ne cesse d’avancer que l’absentéisme et le manque d’efficacité sont un coût économique, comme si la lutte contre le mal n’allait pas de soi et devait être justifiée. Or, en matière de coût il est préférable de raisonner sur des soldes que sur des postes isolés. L’économie du stress est malheureusement globalement positive, son coût apparent étant largement compensé et dépassé par ses bénéfices. Il suffit pour s’en rendre compte de voir comment un titre s’apprécie en Bourse sur simple annonce d’un plan de licenciement. Tout indique aujourd’hui, dans la vie des affaires, que ce qui pour les personnes est facteur de stress sera pour certaines institutions financières une source de bénéfice dans des proportions qui demeurent largement favorables aux secondes. Il faut voir les choses en face ; ce qui est un coût pour elles, c’est la ressource humaine en tant que telle, et non sa souffrance.
Dernier mythe enfin, celui d’une corrélation entre l’épanouissement des salariés et la rentabilité de l’entreprise. On entend souvent dire qu’une entreprise n’est performante que si ses salariés sont heureux. L’expérience indique systématiquement le contraire. Les exemples ne manquent pas. Renault, à l’ambiance chroniquement tendue depuis l’origine, est le seul des deux survivants français d’un secteur automobile qui comptait plus de cent acteurs au début du XXe siècle. Qui veut croire aujourd’hui qu’Apple, Wall-Mart ou Toyota sont des havres de bonheur ? On ne conteste pas en revanche leur place de leaders.
Il est important de ne pas se tromper de cible. On cherche à mesurer ce qui, au fond, relève de phénomènes à la fois culturels et inconscients. Ce n’est pas seulement en quantifiant les suicides et les risques qui les induisent qu’on parviendra à contenir le mal, même si la démarche est fort utile. Chiffrer, c’est constater, c’est s’en remettre une fois de plus à ce que Robert Musil qualifiait d’arrogant langage des mathématiques. Démonter les mécanismes institués produisant de la souffrance appelle un autre type de langage, celui qui privilégie le sens des faits par rapport à leur mesure.
En France, ce n’est pas tant le stress qui génère de la souffrance que la misère institutionnelle de nos entreprises qui livrent les individus en pâture à des remèdes dont l’apparence technique, sous forme de sondages, questionnaires et formation au management, suffit à les rendre légitimes. Ce sont là des applications maladroites de pratiques anglo-saxonnes qui n’ont de sens que dans leur contexte culturel d’origine. Le choix des moyens présuppose une certaine conscience des fins.
Didier Toussaint est consultant DIT et co-auteur de Vers un autre monde économique (ouvrage collectif), éd. Descartes & Cie, Paris, 2009.
Les nouvelles sont mauvaises. L’entreprise devient un lieu où l’on se suicide. Progressivement, depuis les années 1990, le phénomène prend de l’ampleur. Renault, PSA, EDF, Areva, Thalès, enfin, France Télécom. Ouvriers, employés, cadres, leur geste de désespoir ultime jette les directions dans l’incompréhension. Le capitalisme aimait croire que les facteurs de production étaient ajustables et souples – flexibles – à souhait. Vraisemblablement, tout comme la planète, l’humain aussi a ses limites.
Comment comprendre le suicide lié au travail ? Incontestablement, le travail, aujourd’hui, mobilise intensément les attentes des individus. Il importe de comprendre ce que l’expérience du travail représente aux yeux des individus, pour comprendre ce qui peut les pousser à aller si loin. Au contraire de la psychologisation ambiante des enjeux, ce sont des réponses en termes politiques et institutionnels qu’il faut apporter. Pour y parvenir, il faut comprendre ce que représente l’expérience du travail pour celui qui travaille. C’est pourquoi l’analyse du travail se trouve directement au cœur de la réponse à donner au « problème du travail », dont le suicide n’est que le symptôme, le plus frappant et le plus dramatique.
A l’heure où 70 % des emplois relèvent du secteur tertiaire, qu’est-ce donc que le travail dans nos sociétés démocratiques avancées ? Trois dimensions principales le caractérisent : l’expérience du travail est expressive, publique et, au fond, politique. On observe en effet aujourd’hui que le rapport au travail est de l’ordre du sens, de l’expressivité. Contredisant le postulat de la théorie économique qui présuppose un rapport de type exclusivement instrumental au travail (le travail contre le salaire), les recherches actuelles clarifient le fait que le travail est un support de sens central dans la vie de l’individu. Ainsi, même dans le cas des caissières de supermarché, poste de travail emblématique de la société des services mais se trouvant au bas de l’échelle des carrières et des salaires, la dimension instrumentale reste marginale dans le rapport au travail. En effet, la dimension instrumentale (le salaire) se voit toujours reprise dans des dimensions expressives qui la dépassent, telles que l’enjeu de l’intégration sociale ou du sentiment d’utilité à autrui.
Ensuite, l’irruption du client dans l’univers du travail, caractéristique décisive de l’économie des services, donne corps à une réalité nouvelle : travailler, du point de vue du salarié, c’est réellement prendre part à la sphère publique. Cela se joue au niveau concret des pratiques quotidiennes, au travers des attentes manifestées à l’égard de la clientèle singulièrement. Ainsi, sous le regard permanent des clients, les salariés manifestent l’attente que le régime typique de la sphère publique des sociétés démocratiques, fondé sur l’égalité des personnes, règle les échanges dans l’entreprise. Cela n’est évidemment pas le cas et explique la situation de « souffrance » actuelle.
Au fond, il fait sens de dire que l’expérience du travail est fondamentalement politique. Vu la flexibilité qui le définit aujourd’hui (des horaires, des tâches, etc.), travailler constitue une expérience d’insertion et de positionnements incessants dans les collectifs de travail. L’observation montre que les situations de travail sont analysées par les salariés au travers des registres du juste. Cela concerne les innombrables « petits » conflits quotidiens du travail (organisation des pauses, accès à une formation, réorganisation des équipes) aussi bien que les conflits majeurs (restructurations et licenciements collectifs). Ainsi, c’est l’enjeu du juste par rapport au collectif qui est l’aiguillon transversal à toutes les situations qui font la vie de l’individu au travail. Or la question du juste en référence au collectif constitue l’essence même du politique – raison pour laquelle on peut parler du travail comme expérience politique. Enfin, lorsque l’on dégage les divers registres de justice avancés par les salariés (mérite, égalité, performance, ancienneté, situation familiale, etc.), on s’aperçoit que c’est la norme de la justice démocratique qui est pensée comme la procédure adéquate pour trancher les conflits entre critères de justice rivaux. Ainsi, les personnes au travail témoignent de l’intuition qu’il serait juste qu’elles puissent participer à élaborer les règles auxquelles elles doivent se soumettre. Etrange ? Au contraire, cela est logique pour des sociétés à culture démocratique avancée…
Aujourd’hui, de nombreux obstacles s’opposent à la reconnaissance de cette attente démocratique au travail. En effet, le travail est gravement mis sous tension par l’arrangement capitaliste : celui-ci déconsidère l’intuition démocratique contenue dans l’expérience du travail en privilégiant un régime de pouvoir de type domestique, pré-démocratique, celui de l’« arbitraire patronal » – et ce, même quand il est mâtiné de présence syndicale, actuellement bien trop faible par rapport au pouvoir accordé aux détenteurs des capitaux de l’entreprise. Ainsi, le travail n’est pas qu’une « souffrance », c’est pour cela qu’il fait souffrir. Car les attentes démocratiques qui l’animent sont gravement trompées.
Il est à craindre qu’en continuant à ignorer la question qualitative que pose le travail aujourd’hui, nos sociétés se condamnent à enregistrer la souffrance extrême de certains et la frustration grandissante de tous, conséquences de l’arbitraire capitaliste au travail. Ce n’est pas à coup de psychologues, pour renforcer les DRH, que l’on adressera sérieusement le problème qui se fait jour ici. Ce sont des réponses d’ordre organisationnel et institutionnel qui doivent être apportées : quelles institutions pour la gouvernance de l’entreprise, adéquates à ces attentes ? Quels modes d’exercice du pouvoir, légitime et non arbitraire, dans les équipes de travail ? « Une civilisation qui ruse avec ses principes, a dit Césaire, est une civilisation menacée. » A l’heure où l’économie est productive car sa main-d’œuvre est plus qualifiée que jamais, la France ne peut plus faire l’économie de ces questions politiques. Equiper les salariés des capacités nécessaires à participer aux décisions qui les concernent, en commençant par des droits individuels, collectifs et syndicaux adéquats, tels qu’ils puissent réellement se réapproprier leur vie au travail et leur destin personnel, ainsi qu’en faire bénéficier l’ensemble de la société par une vitalité renouvelée, voilà ce qui sera défendre, sérieusement, la « valeur travail » – et la démocratie.
Isabelle Ferreras est professeure de sociologie à l’Université catholique de Louvain, chercheuse qualifiée du Fonds national de la recherche scientifique (Bruxelles, Belgique), Senior Research Associate, Labor and Worklife Program, Harvard Law School, Harvard University. Elle a publié « Critique politique du travail. Travailler à l’heure de la société des services » (2007, Paris, Presses de Sciences Po, 273 pp.).
John Maynard Keynes, qui a révolutionné l’économie, au point que ses différents courants se définissent aujourd’hui par rapport à sa pensée, est un pur produit de Cambridge. Il a fréquenté l’élite intellectuelle de cette ville universitaire dès son plus jeune âge. Passionné par la politique, il a pris position sur les dossiers chauds de son temps, notamment en tant que journaliste, mais aussi en tant qu’acteur de la vie économique et politique. Il quitte momentanément l’enseignement à Cambridge pour travailler au Trésor britannique qu’il représente à la conférence de la Paix à Versailles. Formellement opposé aux réparations de guerre que le traité de 1919 impose aux Allemands, il les dénonce dans son pamphlet Les conséquences économiques de la paix (1919). Il démissionne alors du Trésor britannique et revient à Cambridge.
C’est dans le contexte de la crise économique des années 30 qu’il rédige son oeuvre fondamentale : La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936). Mais c’est pendant la guerre, sous le gouvernement de Winston Churchill, que Keynes atteint le sommet de son influence. Ainsi, en 1944, à la conférence de Bretton Woods qui crée le Fonds monétaire international (FMI), il est l’un des principaux architectes du système monétaire international de l’après-guerre.
Sa pensée
S’il fallait résumer la pensée de celui qui a le plus marqué la réflexion économique du XXe siècle, ce pourrait être : « Oui, le marché engendre du chômage involontaire. » Dans son grand oeuvre – La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie –, Keynes avance deux types d’explication possibles pour rendre compte de cette tendance du capitalisme à fonctionner en deçà de ses potentialités :
– une explication radicale, fondée sur l’incertitude du futur, qui pousse les hommes d’affaires à faire montre de prudence et, du coup, à investir moins qu’ils ne le devraient ;
– une explication plus traditionnelle, fondée sur le fait que toute insuffisance initiale de la demande tend à engendrer un cercle vicieux : moins de demande, donc moins de débouchés, donc moins de production, donc moins de salaires, donc moins de demande…
Alors que la deuxième analyse débouche sur une politique économique visant à regonfler la demande défaillante, la première passe par des institutions et des règles capables de réduire l’incertitude de l’avenir. Ces deux lectures de Keynes débouchent donc sur deux rôles assez différents de l’Etat : c’est toute l’ambiguïté d’un personnage brillant, capable de suivre plusieurs idées à la fois sans jamais trancher entre elles. Et c’est ce qui en fait aussi la richesse.
Ses écrits
Les conséquences économiques de la guerre (1919), éd. Gallimard, 2002, dans un volume qui contient aussi Les conséquences politiques de la paix de J. Bainville.
La fin du laissez-faire (1926), Agone éditeur, 1999.
Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936), éd. Payot, 1990.
Essais sur la monnaie et l’économie (articles – dont « La fin du laissez-faire » – rédigés entre 1923 et 1931), éd. Payot, 1972.
La pauvreté dans l’abondance (articles – dont « La fin du laissez-faire » – rédigés entre 1924 et 1938), éd. Gallimard, 2002.
Comment payer la guerre (1940), éd. L’Harmattan, 1997.
Pour aller plus loin
« Deux Keynes pour le prix d’une théorie », Alternatives Economiques n° 173, mars 2000.
« Keynes, un social libéral avant l’heure », Alternatives Economiques n° 202, avril 2002.
« John Maynard Keynes ou l’économie au service du politique et du social », Alternatives Economiques n° 220, décembre 2003.
- Deux types de chômage chez les classiques : le chômage frictionnel & le chômage volontaire
- Le chômage pour Keynes résulte d’une insuffisance de la demande globale. L’inflation n’apparaît qu’en période de plein emploi lorsqu’il y a plein utilisation des facteurs de production et qu’en conséquence l’offre est inélastique.
L’offre ne crée pas sa propre demande.
B – La réponse de Keynes : le principe de la demande effective
La demande effective composée de la consommation et de l’investissement, est le moteur de l’économie : « Ce sont la propension à consommée et le montant de l’investissement nouveau qui déterminent conjointement le volume de l’emploi et c’est le volume de l’emploi qui détermine de façon unique le niveau des salaires réels ».
Cette analyse explique le paradoxe de la pauvreté dans l’abondance : Plus une communauté est riche plus sa propension marginale à consommer est faible. Dans les société pauvres, en revanche, le plein emploi est plus facile à obtenir ; un faible montant d’investissement suffit à l’assurer.
L’épargne et l’investissement sont nécessairement égaux.
C – Les déterminants de la consommation et de la propension à consommer
Le principal facteur objectif de la propension à consommer est le revenu. Ce postulat est connu sous le nom de « loi psychologique fondamentale ».
Les facteurs subjectifs sont les facteurs qui agissent sur les dépenses une fois le revenu fixé. Huit facteurs subjectifs : « précaution, prévoyance, calcul, ambition, indépendance, initiative, orgueil et avarice ».
Tout cela ne signifie pas que les taux d’intérêt n’ait aucun effet sur les montants consommés ou épargnés. Pour Keynes, la hausse des taux d’intérêt n’influencent que marginalement la consommation et l’épargne. En revanche, une hausse des taux d’intérêt défavorise considérablement l’investissement, ce qui est préjudiciable à la production, au revenu, à la consommation, donc à l’emploi. Il faut gouverner les taux d’intérêt afin qu’il détermine le niveau d’investissement le plus favorable à l’emploi : « Si le taux d’intérêt était gouverné de telle sorte que le plein emploi fût toujours maintenu, la Vertu reprendrait ses droits ».
2. L’incitation à investir
A – L’efficacité marginale du capital
L’efficacité marginale du capital est le rendement escompté de l’investissement compte tenu de la dépréciation de la machine et des coûts qui résultent de son emploi.
« L’état de confiance » joue un rôle important dans la prévision à long terme. Keynes critique la spéculation et suggère pour l’éviter la création d’une lourde taxe d’État frappant toutes les transactions.
B – Le taux d’intérêt
Le taux d’intérêt résulte de la confrontation entre l’offre et la demande de monnaie et non de la confrontation demande/offre de capitaux. « L’épargne et l’investissement sont des facteurs déterminés et non déterminant ». Keynes définit le taux d’intérêt comme « La récompense pour la renonciation à la liquidité ».
La préférence pour la liquidité des agents résulte de trois motifs :
- motif de transaction.
- motif de précaution.
- motif de spéculation.
La demande de monnaie dépend du revenu et du taux d’intérêt. La demande de monnaie est une fonction décroissante du taux d’intérêt.
C – La création monétaire stimule l’investissement en période de sous-emploi
Un accroissement de la quantité de monnaie à pour effet de diminuer le taux d’intérêt et d’augmenter l’investissement jusqu’à ce que le plein emploi soit réalisé.
En situation de plein emploi, la création monétaire provoque l’inflation, dans la mesure où tous les facteurs de production utilisés, l’augmentation de la quantité de monnaie ne peut pas accroître le niveau de la production.
3. Le rôle de l’État selon Keynes
A – La Politique monétaire de l’État
La politique principale est la politique monétaire. Il faut créer de la monnaie afin de faire baisser les taux d’intérêt. Non seulement cette politique encourage l’investissement, mais elle n’est pas préjudiciable à l’épargne qui ne dépend pas des taux d’intérêt, mais du revenu. Keynes préconise « l’euthanasie des rentiers et du capital oisif ».
Une politique de création monétaire est préférable à une baisse des salaires.
La politique monétaire est nécessaire mais pas suffisante. Il se peut qu’une fois le taux d’intérêt tombé bas, la préférence pour la liquidité devienne virtuellement absolue. La préférence pour la liquidité, rend inefficace la politique monétaire : c’est la trappe à liquidités.
B – La relance de l’investissement a un effet multiplicateur
L’investissement a un effet multiplicateur sur la production. En effet, une augmentation de l’investissement entraîne une augmentation de la production de machines, qui entraîne une augmentation des revenus donc une augmentation de la consommation, qui, accroissant la demande, augmente la production, puis le revenuŠ
L’intervention de l’État est donc d’autant plus efficace que la propension marginale à consommer es élevée ; cette intervention a toutefois des limites :
- effet d’éviction
- risque de défiance pour l’avenir et effets d’anticipations
- l’effet multiplicateur peut profiter à l’étranger
Keynes préconise une « socialisation de l’investissement ». Il suggère que l’État procède lui-même à certains de ces investissements grâce au déficit budgétaire notamment.
C – Politique commerciale et politique de redistribution
Keynes témoigne d’une certaine sympathie envers les mercantilistes, et pense qu’il faut soutenir les exportations et limiter les importations, afin de réduire le chômage et les taux d’intérêt. « une absurde compétition internationale est préjudiciable à tous ».
Le problème principal de l’ouverture des économies est la perte d’autonomie de la politique monétaire.
Une politique favorisant la consommation peut être favorable au plein emploi. Il faut selon Keynes, favoriser l’investissement et la propension marginale à consommer. Il faut mettre en place une politique de redistribution qui permettrait d’accroître la demande globale.
Keynes se prononce aussi contre le partage du temps de travail : « nous ne voyons pas de raison valable d’obliger ceux qui préfèrent un supplément de revenus à jouir d’un supplément de loisirs
La prophétie autoréalisatrice (voir ci-contre) fonctionne pour promouvoir un objet unique. En revanche, il apparaît difficile de la mobiliser seule pour lancer ex nihilo une mode. Impossible d’expliquer uniquement par son biais la mode des 4×4 ou le retour des rougets dans nos assiettes. Il faut donc isoler un mécanisme social susceptible d’expliquer une action conjointe – et cependant non concertée – d’un grand nombre d’individus.
Un tel mécanisme existe ; il a été décrit par John Maynard Keynes sous le nom de « concours de beauté ». Imaginons, nous dit J.M. Keynes, une compétition où un jury est censé classer des candidats en fonction de leur plastique. En règle générale, chacun vote en conscience, choisissant le physique qu’il préfère. Mais ici, la règle est modifiée : il s’agit d’opter non pour celui que l’on choisirait mais pour celui que l’on croit que les autres choisiront. À travers cette parabole, J.M. Keynes décrit l’exercice d’anticipations rationnelles auquel se livrent des spéculateurs opérant sur un marché. Le sens commun pense qu’il leur suffit d’acquérir les « meilleurs » titres, autrement dit ceux des entreprises les plus performantes. Pas du tout, rétorque l’économiste : face aux cours boursiers, le sage et l’ignorant sont placés sur un pied d’égalité ; ils ne savent rien ou presque. Dès lors, la bonne solution ne se trouve pas en eux-mêmes mais dans la représentation qu’ils se font des opinions d’autrui. « Conscients du peu de valeur de notre propre jugement individuel est sans valeur, nous nous efforçons de nous en remettre au jugement des autres (…). Nous essayons donc de nous conformer au comportement de la majorité ou de la moyenne. À ce petit jeu, celui qui gagne, c’est évidemment celui qui devine ce que la foule va faire (1). » Le concours de beauté nous enseigne donc qu’il vaut mieux pour sa réputation échouer avec les conventions plutôt que d’essayer vainement de réussir contre elles.
La parabole du concours de beauté modélise la situation dans laquelle nous sommes tous – fabricants, distributeurs ou consommateurs – face à l’exercice de prévision des tendances. Dès lors, celles-ci s’organisent autour de deux paradoxes. Tout d’abord, l’imitation dans ce domaine n’est pas un comportement étrange propre aux suiveurs : elle est au contraire la règle. En état d’incertitude, cette attitude est même complètement rationnelle : elle est la seule adaptée pour anticiper ce que seront les tendances. Deuxième conséquence : dans le domaine de la mode, spéculer c’est imiter. C’est pourquoi une mode est structurellement vouée à éclipser toutes les autres. L’ensemble du marché s’organisera pour répondre à la demande supposée et contribuera, dès lors, à l’amplifier.
NOTES
(1) J.M. Keynes, « The general theory of employment », Quarterly Journal of Economics, vol. LI, 1937
Le taux de chômage de la zone euro comme de l’UE à 27, poursuit sa hausse. Sous l’effet de la crise, il a franchi au mois de décembre 2009 la barre des 10% pour la zone euro, un niveau jamais atteint depuis sa création en 1998. Le taux de chômage sur cette zone s’élevait en novembre dernier à 9,9%, et à 8,2% en décembre 2008. Au sein de l’Union européenne à 27, le chômage croît également, s’établissant à 9,6% en décembre contre 9,5% le mois précédent.
Au total, ce sont donc 4,628 millions de chômeurs supplémentaires qu’enregistre l’Union européenne à 27, particulièrement touchée par la crise sur le front de l’emploi, depuis décembre 2008.
La Belgique (8,2% de chômage en décembre), le Luxembourg (6,2%) et l’Allemagne (7,5% de chômage seulement, en partie grâce au recours massif au chômage partiel) sont les pays les moins impactés par le chômage, tandis que la Lettonie (22,8%), l’Estonie (15,2% au troisième trimestre 2009) et la Lituanie (14,6 au troisième trimestre 2009 également), battent les records européens de hausse sur un an.
Avec 10,0% de chômage en décembre 2009, la France se situe en revanche exactement dans la moyenne de la zone euro.