Pour les terminales de l’importance de la culture et des institutions dans le processus de l’innovation

18 10 2011

Si Steve Jobs avait été italien, il serait devenu garagiste…

Chronique  Le Monde| 12.10.11 |

Si Steve Jobs avait été napolitain, Steve Jobs se serait appelé Stefano Lavori (qui veut dire « travaux », traduction de jobs en italien) et son ami Steve Wozniak, Stefano Vozzini (ce qui ne veut rien dire). Ainsi commence l’histoire édifiante, drôle et triste, postée sur Facebook par Antonio Menna au lendemain de la mort du fondateur d’Apple le 5 octobre. Comme leurs modèles américains, les deux garçons sont passionnés de technologie et s’enferment toute la journée dans un garage pour mettre au point un modèle d’ordinateur révolutionnaire. « Mais, ils se font traiter de tapettes car ils sont toujours ensemble », note Antonio Menna.

A Naples, il n’y a pas Mike Markkula, pour verser sans garantie 250 000 dollars afin de soutenir ce qui n’est encore qu’une idée. Lavori et Vozzini font le tour des banques : « Venez avec vos parents, nous ne faisons pas crédit à qui n’a rien. » Comme Jobs avait vendu son combi Volkswagen, les deux Stefano vendent leur scooter pour acheter les premières pièces afin d’assembler leur invention. Mais voilà qu’un voisin soupçonneux les dénonce aux policiers municipaux.

Ceux-ci déboulent dans le garage : « Votre activité est elle en règle ? Vos papiers. » Lavori et Vozzini ont beau expliquer qu’il s’agit d’un laboratoire, rien n’y fait. Pire, le garage n’est pas aux normes. Le lendemain ce sont les carabiniers qui débarquent. Puis les services financiers et, enfin, le comité d’hygiène et de sécurité : « Avec un pot-de-vin, on peut s’arranger. » Dociles, Stefano et Stefano vendent leur second scooter et leurs collections de bandes dessinées.

Mais les premières commandes arrivent. Il faut fonder une entreprise. Où trouver les capitaux ? Rendez-vous est pris avec un conseiller fiscal. « Votre idée est formidable, ragazzi ! On peut faire jouer les fonds de la région. Il va falloir aussi un peu d’argent pour « huiler » le système. J’ai un ami qui pourra nous aider en échange d’un petit cadeau. Quoi ? Vous n’avez même pas de quoi payer mes honoraires ? Mais vous vous croyez où ? »

Un « pizzo » pour la Camorra

Ils s’accrochent jusqu’à ce que, un matin, on sonne à la porte. C’est un représentant de la Camorra, la Mafia napolitaine : « On sait que vous êtes en train de faire  des sous. Alors il faudrait songer à donner  un petit quelque chose. » Tempêtes sous les crânes : s’ils payent le pizzo qu’on leur réclame, ils n’auront plus d’argent pour leur activité. S’ils ne donnent pas, le garage sera plastiqué. S’ils dénoncent la Mafia à la police, ils devront quitter la région pour toujours. Et s’ils ne le font pas, ils risquent la prison.

Le découragement les gagne. Les fonds régionaux ne sont jamais arrivés. Les taxes les ont ruinés. Un jour, le père de Stefano Lavori prend son fils à part : « Vide le garage et louons des box pour les voitures, ce sera mieux. » Depuis les deux Stefano sont gardiens de parking. « Le Apple de Naples ne verra jamais le jour, écrit Antonio Menna, car si tu nais dans au mauvais endroit, même en étant « affamé et fou » tu restes avec ta faim et ta folie. Rien de plus. »

Philippe Ridet (Rome, correspondant)

à retrouver là 




pour les terminales un peu de sociologie « qui avait fait disparaître les classes sociales des modes de lecture du monde social « 

18 10 2011

Qui a fait disparaître les classes sociales ?

par PIERRE MERCKLÉ

 

Entre une observation ethnographique au stade de France mardi soir et un comité de rédaction de la revue Sociologie jeudi matin, j’ai profité d’un séjour parisien pour écouter les interventions rassemblées dans une journée d’études passionnantes, organisée donc ce mercredi 12 octobre 2011 sur le Campus Jourdan de l’ENS Ulm par Alexnadra Bidet et le « GDR Economie & Sociologie » du CNRS. Cette journée portait un titre un peu long : « Les classes sociales ont-elles été dissoutes par les socio-économistes dans les réseaux, les générations et la hiérarchie des revenus ? » (voir le programme ici), mais en gros, comme l’a expliqué Florence Jany-Catrice en préambule des interventions de la matinée,  il s’agissait de se demander qui avait fait disparaître les classes sociales des modes de lecture du monde social traditionnellement mobilisés, en sociologie et ailleurs. Pour elle, la réflexion part d’un constat, celui de la marginalisation de la notion de « classes sociales » dans le vaste champ de la sociologie économique, au profit d’autres opérateurs, comme les réseaux, les générations, les centiles de revenu… Les intervenants ont donc eu pour consigne d’essayer d’interroger les fondements de cette marginalisation et ses enjeux, et le rôle d’une part des classements et des nomenclatures alternatives, et d’autres part des approches en termes de réseaux sociaux, dans cet effacement.

Comme Florence Jany-Catrice l’explique ensuite pour introduire les interventions de la matinée, en France on a longtemps disposé d’une nomenclature, d’un outil commode pour penser la stratification sociale, celui des PCS : un outil pensé pour le fordisme, mais multidimensionnel, dont l’efficacité tenait aussi sans doute à cela que les PCS était à la fois des catégories savantes et des catégories profanes, dont tout le monde pouvait s’emparer. Et c’est au recul du recours à cette nomenclature pour penser le monde social qu’on assiste aujourd’hui, dans un contexte où pourtant on assiste à la montée des inégalités sociales et à la baisse de la mobilité sociale. Comment expliquer ce paradoxe ? Ce recul est-il dû à une transformation ontologique du monde social, comme en particulier la montée de l’individualisme ? Ou bien à l’émergence de nomenclatures concurrentes, par exemple au niveau européen (ISCO, ESEC…) ? Ce serait alors tout autant la réalité qui se transformerait, que les outils à disposition pour en rendre compte… Mais cela ne dit rien de la capacité des sociétés à s’emparer de ces nouvelles nomenclatures, des représentations du monde social qu’elles véhiculent, et même des enquêtes qui pourraient les mobiliser… Pour préciser les contours et les enjeux de ces questions, la matinée se poursuit avec les interventions d’Alain Desrosières, d’Alain Chenu, de Thomas Amossé, de Cécile Brousse, d’Etienne Pénissat et de Luc Boltanski, que j’essaie de vous résumer assez succinctement ci-dessous…

la suite là par P MERCKLE




les liens avec la crise de 29…Avec la crise, les théories keynésiennes sont remises au goût du jour

18 10 2011

là un article de la Dépeche 

Avec la crise, les théories keynésiennes sont remises au goût du jour

Réguler le capitalisme sans porter atteinte à l’autonomie de l’entreprise privée et refuser l’idée que les marchés s’autorégulent, tel est le credo de Keynes, l’un des penseurs économiques les plus influents du XXe siècle, auteur de la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie ».

« Keynes a bâti sa théorie en partant de l’hypothèse que les marchés dysfonctionnaient et que le dysfonctionnement des marchés impliquait, pour que l’économie capitaliste puisse tenir debout, une intervention publique », selon Jean-Paul Fitoussi, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

« Or, ce qui se passe aujourd’hui, c’est qu’on a un dysfonctionnement majeur des marchés » et que cela « a amené naturellement à une intervention publique qui a été massive », constate l’économiste.

Pour Keynes, dans un contexte de crise, l’Etat doit adopter une politique monétaire avec injection de liquidités et baisse des taux d’intérêt.

Il doit aussi relancer la demande grâce en particulier à un accroissement des investissements publics et la redistribution des revenus au profit des classes aux ressources les moins élevées.

Des recettes qui reviennent en vogue dans les cabinets ministériels: le ministre des Finances britannique Alistair Darling a indiqué dimanche que la Grande-Bretagne allait augmenter ses dépenses publiques, suggérant le choix d’une approche keynésienne, en engageant des projets de grande envergure notamment dans le logement, l’énergie et les petites et moyennes entreprises.

Toutefois, pour Edwin Le Héron, président de l’Association pour le développement des études keynésiennes, toute relance conjoncturelle « part dans le vide ».

« Il faut séparer deux choses, souligne-t-il. Il y a d’une part un certain nombre de personnes qui disent qu’il faut re-réguler le capitalisme, qu’il faut changer la structure du capitalisme (…). Il y en a d’autres qui disent qu’il y a une politique de relance de l’économie réelle, avec des plans de relance conjoncturelle ».

« Les deux peuvent apparaître comme des idées keynésiennes », mais « j’ai tendance à penser que ce qui me semble keynésien, c’est une refonte structurelle du capitalisme », estime-t-il.

L’annonce de la réunion d’une série de sommets pour élaborer et appliquer les réformes du système financier international va dans ce sens. Mais « la fenêtre est très étroite » selon M. Le Héron, qui souligne les réticences des Américains à réformer un système issu des accords de Bretton Woods de 1944 et qui étaient centrés sur le modèle américain.

Plus optimiste, M. Fitoussi juge que « tous les pays actuellement sont à la recherche de bonne régulation, parce que la crise n’a épargné » personne. Si tout le monde a ressenti l’urgence de la régulation, tous ne sont pas d’accord sur ses modalités, note-t-il, faisant notamment allusion aux pays européens.

« In fine l’Europe a été capable de s’accorder sur un plan, la zone euro, et l’UE ensuite a été capable de s’accorder sur un plan global de sauvetage du système financier », rappelle M. Fitoussi. »Cela implique que peut-être les pays européens pourraient s’accorder sur un plan global de régulation des marchés », estime-t-il.




destruction créatrice JA Schumpeter …EDS

17 10 2011

un articleassez ancien d’Elie Cohen à retrouver là 

« L’impulsion fondamentale qui met en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organisation industrielle… un même processus de mutation industrielle révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de destruction créatrice … » Capitalisme, socialisme et démocratie Payot 190 pp 116

 

En ces temps de krach de la « Nouvelle Economie » il est rafraîchissant de relire Schumpeter, économiste de l’innovation mais aussi des cycles, théoricien du capitalisme mais aussi analyste subtil des marchés imparfaits, praticien de l’économie mais aussi observateur inquiet du devenir des démocraties. Pour qui prend la peine de le lire encore, tout devient lumineux : les ressorts de la croissance comme ceux de son épuisement, le rôle de l’entrepreneur comme la montée de la grande organisation, les mécanismes atemporels du marché comme leur inscription dans une histoire et une géographie.

 

En critiquant le « circuit stationnaire » de Walras et en se donnant pour programme explicite la recherche des lois du changement, Schumpeter produit une théorie de la dynamique économique. C’est l’entrepreneur qui enclenche la dynamique de la « destruction créatrice » et met en branle le changement social. En état stationnaire, le profit est impossible, or l’entrepreneur est celui qui, par l’innovation, cherche le profit. Pour financer l’investissement, les banques prêtent à l’entrepreneur et créent à cet effet une monnaie gagée sur des résultats futurs. Ainsi le capital se forme, il est rémunéré par l’intérêt sur les emprunts. Au total le profit dégagé après paiements des intérêts est la rémunération du risque pris.

 

Schumpeter n’aurait guère été dépaysé par nos débats récents sur la « Nouvelle économie », il aurait vu dans le foisonnement technologique des réseaux, des mobiles, des bio-technologies une de ces grappes d’innovations qui sont à l’origine d’un changement de paradigme technique, source d’une nouvelle vague de gains de productivité et donc de croissance. Il aurait reconnu la figure familière de l’entrepreneur chez les jeunes gens pressés de l’internet, et chez les « venture capitalistes » les innovateurs financiers des temps nouveaux. Comme théoricien des cycles, il n’aurait guère adhéré aux discours sur la croissance continue sans retournements, ni crises . Comme théoricien de notre modernité, il aurait fait merveille. Dans les sociétés modernes, écrivait-il, la recherche du profit par l’innovation est limitée par la logique de la démocratie et contrée par les passions idéologiques. Rien n’est donc jamais acquis, ni l’économie ouverte, ni la responsabilité de l’entrepreneur, ni la bénévolence du pouvoir politique. Là aussi le mouvement anti-mondialisation sonne comme un rappel aux réalités. La contestation de l’ouverture économique au nom de la préservation des différences, la dénonciation des autorités de régulation qu’il s’agisse du FMI, de l’OMC, ou de l’Union Européenne au nom de la souveraineté, de la préservation de la planète ou de la défense des pauvres peut si l’on n’y prend garde réhabiliter le protectionnisme.

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un cours lui aussi ancien mais encore opérationnel

Les médias présentent journellement la compétition entre nations comme un problème de compétitivité. Les exemples allemand et japonais montrent que la qualité des produits, leur aspect novateur sont des éléments importants. Ce faisant, on introduit le rôle fondamental de la recherche pure, donnant naissance aux inventions, et de la mise sur le marché de ces produits, c’est à dire l’innovation.

Ainsi, on réaffirme l’actualité de l’analyse de J.A. Schumpeter (1883-1950). Cet économiste américain d’origine autrichienne, tout en étant libéral, emprunte à plusieurs écoles, ce qui en fait un “ inclassable ”. Sa pensée n’est pas réductrice : il intègre l’histoire économique et sociale, ainsi que des éléments sociologiques.

Ouvrages principaux : “ théorie de l’évolution économique ” (1912), “ business cycles ” (1939), “ capitalisme, socialisme et démocratie ” (1942), “ histoire de l’analyse économique ” (1954). Par rapport au libéralisme « standard », il s’intéresse à la croissance à long terme et réfute ainsi l’idée d’une tendance longue vers l’état stationnaire. Comme « hétérodoxe », il n’hésite pas à faire référence à Marx, et intègre dans ses travaux des études sociales et politiques.

 

I L’analyse schumpeterienne de la croissance.

(1) La théorie des cycles.

a) Principes.

La théorie de Schumpeter s’inscrit dans la même démarche que celle vulgarisée à partir des travaux de l’économiste soviétique Kondratiev. Ce dernier a tenté de démontrer l’existence de cycles longs du capitalisme (ondes longues / long waves). Un cycle se définit par l’enchaînement mécanique récurrent suivant : expansion / crise / dépression / reprise. On repère une phase d’expansion à l’accroissement durable de la production ou des prix (et inversement). La durée moyenne de tels cycles serait de 50 ans. Ils seraient récurrents, d’où le nom de cycles. Cela donnerait au capitalisme un caractère non stationnaire (remise en cause de la thèse libérale), et non déterminé (remise en cause de la thèse marxiste). Sous forme de schéma :

b) L’apport de Schumpeter.

Schumpeter lui-même a des difficultés à faire apparaître clairement ces cycles ; la lecture de « capitalisme, socialisme et démocratie »(1942) indique qu’il reconnaît les cycles suivants :
Note de lecture : selon Schumpeter, une crise majeure a eu lieu en 1857, mettant fin à une phase d’expansion longue commencée entre 1840 et 1850 ; la dépression dura selon lui jusqu’en 1897.
Les auteurs contemporains cherchent à leur tour à mettre en évidence des « cycles » d’inventions et d’innovations qui pourraient « coller » au schéma schumpeterien. Ainsi, l’Expansion, dans un numéro fameux de 1983, sous la plume de Ph. Lefournier, proposait le diagramme suivant :

source : Philippe Lefournier, « la fin d’un monde », dans deux siècles de révolution industrielle, Hachette-L’Expansion 1983

Note de lecture : on comptait 17 innovations fondamentales vers 1890, et 8 inventions fondamentales vers 1900.

Le graphique montre évidemment des cycles, caractérisés par des «pics», comme par exemple en 1890, pour les innovations. On compte environ 50 ans entre ces sommets, ce qui confirmerait la périodicité de Kondratiev/Schumpeter.

On peut, avec certaines précautions, admettre l’existence d’un lien entre l’innovation et le rythme de la croissance. Tout se passe comme si les inventions atteignaient leur maximum au cours des phases de dépression. Préparées durant la phase B du cycle, elles suscitent alors une nouvelle phase d’expansion. Ce lien a été désigné par certains auteurs comme une révolution technologique* = innovation exerçant des effets d’entraînement si importants qu’elle remodèle l’ensemble du système productif, l’organisation du travail, les rapports sociaux et les modèles socioculturels. Ch. Stoffaës distingue cinq «révolutions industrielles».

périodes 1789-1849 1849-1896 1896-1945 1945-1995 1995-2025
cycles du … textile-charbon sidérurgie-chemins de fer automobile-électricité pétrole, chimie, aéronautique informatique, bio-technologies

Remarquons encore une fois que les périodes mises en évidence changent au gré des auteurs …

 

(2) La dynamique du capitalisme selon Schumpeter : la « destruction créatrice ».

La destruction créatrice est, selon Schumpeter, le processus par lequel des entreprises nouvelles, fondées sur des innovations, se substituent à des entreprises vieillies et routinières, ce qui provoque une disparition des firmes et branches anciennes, donc une « destruction », mais aussi l’apparition de nouveaux secteurs porteurs, la « création ».
Elle a des effets ambivalents :

- elle a des effets dépressifs : la concurrence accrue pour les entreprises vieillies conduisant aux restructurations, au désinvestissement, au chômage.

- mais elle a également des effets expansifs : investissements forts et créations d’emplois dans les activités nouvelles, développement économique grâce à l’élévation du niveau de vie.

Démonstration :

· phase d’expansion :

en phase d’expansion, les innovations majeures permettent à ceux qui les maîtrisent de disposer d’un monopole temporaire => superprofits dans la branche innovante => attraction d’investisseurs attirés par ces profits => effets d’entraînement amont-aval ( plus de commandes aux autres secteurs, par exemple) => plus d’investissements => accélération croissance économique => créations d’emplois, surchauffe (la demande est trop forte hausse prix, hausse TXI car trop d’investissements à financer) => dégradation de la rentabilité des activités nouvelles.

· Phase de dépression:

saturation marché des innovations + destruction des activités anciennes => baisse des profits dans les secteurs innovants, restructurations dans les secteurs vieillis => désinvestissements, licenciements, restructurations => recul de l’activité => baisse Demande => dégradation de la conjoncture, baisse prix, baisse des TXI => capitaux disponibles pour financer les prochaines innovations (on retrouve le constat empirique du § précédent, à savoir la montée des inventions durant la phase B).

(3) Le problème de la discontinuité des innovations.

Pour Schumpeter, les innovations n’apparaissent pas de manière continue, mais en « grappes ». Une grappe d’innovations : apparition dans un cours laps de temps d’un ensemble d’innovations complémentaires, exerçant un effet d’entraînement sur l’économie. Exemple : fin XIX ème siècle, le moteur à explosion, l’industrie pétrolière, le macadam, etc … Cette simultanéité résulte des effets d’entraînement que les entrepreneurs exercent les uns sur les autres. Elle est indispensable pour créer des déséquilibres dans l’économie, amenant de nouveaux ajustements. Si les innovations apparaissaient de manière continue, leurs effets seraient absorbés par le système, donc très atténués.  Si les innovations apparaissent en grappes, elles provoquent l’apparition de goulets d’étranglement nécessitant de remodeler le système technique. De plus, leur impact sur l’investissement devient suffisamment fort pour permettre aux entrepreneurs de réaliser des super-profits et concurrencer des branches anciennes, précipitant leur destruction et, partant, le remodelage de l’économie. Au contraire, une innovation à rythme continu s’apparenterait à une innovation incrémentale, qui, par exemple, ne bouleverse qu’à la marge les comportements, et n’engendre pas un renouvellement des techniques productives. Exemple : four à micro-ondes.

On peut mettre en avant une explication « sociologique » de cette discontinuité : on retrouve la conception de Schumpeter selon laquelle les entrepreneurs forment une élite, capable de faire preuve de suffisamment de force de caractère pour vaincre la routine. Il leur faut donc d’abord briser des obstacles, vaincre des résistances inutiles avant de pouvoir imposer leurs idées (cf. Marcel Dassault et le Mirage I voulu par l’Armée de l’Air, absurdité technique, et M. Dassault imposant tout seul son concept de Mirage III, réussite absolue).

De même, il existe aussi une explication technique : même celui qui a des idées nouvelles ne peut pas toujours les mettre en pratique si le reste du système technique n’atteint pas un niveau suffisant : la vapeur sous l’antiquité, le fardier de Cugnot, la voiture à explosion de Lenoir … Ainsi, l’apparition d’innovations viables n’est possible que lorsque le système technique s’est ajusté, c’est à dire à la suite de la mise en place d’un ensemble de techniques interdépendantes et complémentaires.

II L’analyse schumpeterienne de l’innovation.

(1) Une sociologie de l’entrepreneur.

Schumpeter essaye de magnifier le rôle de l’entrepreneur. Il le définit comme celui qui a assez de force pour introduire une innovation dans l’économie. Ex: Ford ou Citroën introduisant le travail à la chaîne. Malheureusement, l’immense majorité des dirigeants de firmes ne sont que des gestionnaires : comptables, financiers, ingénieurs de production. Ils ne font qu’appliquer de manière routinière des techniques apprises. Au total, Schumpeter montre que l’entrepreneur est un être isolé qui doit lutter contre le goût pour la routine et la tendance au bureaucratisme. Ces êtres, peu nombreux, capables de parvenir à leurs fins, forment ainsi une sorte d’élite (thèse de 1912).

(2) Sa conception de l’innovation.
Pour Schumpeter, une innovation va bien au delà du simple aspect technique. Il distingue en effet cinq types d’innovations :

- procédés de fabrication nouveaux

- innovations de produits

- innovations dans l’organisation

- innovations de marchés

- innovations dans les sources d’approvisionnement.

Exemples : voici quelques faits contemporains, correspondent-t-ils à des innovations au sens de Schumpeter ?

OUI NON Justification
mise sur le marché du DVD X nouveau produit
mise en évidence du génome humain X invention pas encore commercialisée
tunnel sous la Manche. X nouveau produit
maïs transgénique X nouveau produit
exploration de Mars par un robot X sciences pures
nouveau packaging pour Pepsi-Cola X c’est une innovation « incrémentale »

 

(3) Une vision critique de la concurrence.

Schumpeter est réservé sur la Concurrence Pure et Parfaite(CPP). En effet, il sait que l’innovation est certes le moteur de la croissance, mais c’est en même temps un acte risqué. Pour accepter cette prise de risque, l’innovateur doit pouvoir compter sur du temps pour imposer ses idées, ce qui va à l’encontre d’une concurrence trop forte. Il doit être « rassuré » en pouvant compter sur un certain flux de recettes lui permettant de rentabiliser sa « mise de fond » initiale. C’est dans ces conditions que Schumpeter est un défenseur de la concurrence monopolistique et des oligopoles. Ceux-ci permettent d’éviter une concurrence « sauvage » et une lutte trop dure portant uniquement sur les prix et les coûts de production.

Pourquoi ? Ces formes de marché  non ou moins concurrentielles permettent de réaliser des superprofits. Ceux-ci permettent aux firmes innovatrices de bénéficier de rentes de situation (vendent à un prix supérieur à celui qui prévaudrait en CPP ; exemples contemporains : Microsoft avec Windows, la SNCF pour le TGV …). Elles dégagent alors des capitaux pour financer leurs investissements, ce dont bénéficie alors l’ensemble de l’économie.

Mais ce tableau n’est pas idéal : quand la concurrence est insuffisante, on observe

- une hausse des prix défavorables aux consommateurs (cf. le pseudo marché français de la téléphonie mobile)

- risque de sclérose des entreprises avec le développement du bureaucratisme, freinant à terme la capacité d’innovation (IBM au début des années 1980 : la firme crée le PC, concept qui va lui échapper par manque de réactivité et erreurs stratégiques, à cause de sa « culture » de vente de gros systèmes à des clients plus ou moins captifs).

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et pour les élèves suivant l’enseignement de spécialité un cours ..qui leur permettra de faire les exercices sur ce chapitre d’EDS

 

 




21 09 2011

Dans quelle mesure peut on dire que la croissance est nécessaire au développement?

voir le sujet sur le manuel et y ajouter ces deux doc .

 

 

TES 2011-2012 doc 1.2

Développement croissance

« Voyons ce que ces quarante dernières années peuvent nous apprendre sur la relation entre la croissance et le développement humain./…/
Les exemples sont nombreux. Prenons une comparaison révélatrice entre la Chine (qui a connu la croissance la plus rapide ces trente dernières années) et la Tunisie. En 1970, une petite fille naissant en Tunisie avait une espérance de vie de 55 ans, contre 63 pour une petite Chinoise. Depuis, le PIB par habitant de la Chine a bondi de 8 pour cent par an, tandis que celui de la Tunisie n’a augmenté qu’à un rythme annuel de 3 pour cent. Pourtant, une petite fille naissant aujourd’hui en Tunisie a une espérance de vie de 76 ans – un an de plus qu’une petite Chinoise. Et si 52 pour cent seulement des enfants tunisiens étaient scolarisés en 1970, le taux brut de scolarisation est maintenant sensiblement plus élevé en Tunisie (78 pour cent) qu’en Chine (68 pour cent).
On trouve d’autres exemples intéressants parmi les pays dont l’économie s’est contractée ces quarante dernières années. Si la croissance économique était indispensable à l’améliora­tion de la santé et de l’éducation, la baisse du PIB bloquerait tout progrès dans ces domaines. Mais il n’en est rien : les revenus ont beau avoir baissé en Iran, au Togo et au Venezuela, l’espérance de vie y a augmenté de 14 ans en moyenne, et le taux brut de scolarisation de 31 pour cent depuis 1970.
Ce que ce résultat montre, c’est l’absence de lien entre la variation des revenus (croissance) et la variation des composantes non monétaires du développement humain. Cela n’enlève rien au fait qu’il existe une corrélation positive et statistiquement significative entre le niveau des revenus et le niveau d’éducation et de santé. »
PNUD, Rapport sur le développement humain 2010, p. 56, 57, 58.
______________
« En premier lieu, une corrélation ne signifie par qu’il existe un lien de causalité dans l’une ou l’autre direction. En effet, même s’il existe une relation de cause à effet, son sens reste a priori indéterminé : l’augmentation des revenus peut améliorer la qualité de vie, tout comme des améliorations en matière d’éducation et de santé peuvent rendre les sociétés plus productives.
./…/
L’énigme pourrait s’expliquer par le retard, long mais variable, avec lequel l’accroissement de la richesse se répercute sur l’éducation et la santé. On comprendrait alors la faiblesse de la corrélation : il faudrait attendre plus longtemps après l’augmentation des revenus pour observer un impact sur les autres dimensions du développement humain. Mais ce raisonnement est plus difficilement défendable sur de longues périodes. /…/ l’absence de corrélation reste valable pour un large échantillon de 135 pays sur plus de quarante ans, soit un délai suffisant à coup sûr pour que la croissance des revenus se répercute sur l’éducation et la santé à l’échelle nationale, ou pour que la baisse des revenus permette d’observer une détérioration de l’éducation et de la santé.
Une autre explication est possible : les pays riches n’ont pas suivi par le passé le même itinéraire vers l’éducation et la santé que les pays en développement de nos jours. Cette hypothèse d’une différence de nature du développement voudrait dire que la corrélation des niveaux donne une image fugitive d’un passé où seuls les pays enrichis ont pu financer d’onéreux progrès d’éducation et de santé. Or, le progrès des technologies et l’évolution des structures de la société évoquées ci-dessous permettent à présent même aux pays plus pauvres d’obtenir plus facilement des améliorations notables. Nous avons examiné plusieurs explications possibles de l’évolution de la santé et des revenus ces quarante dernières années. Nos résultats laissent penser que les pays à niveau faible ou moyen de développement humain peuvent améliorer leur niveau de santé national par des actions peu coûteuses ; mais à des degrés de développement plus élevés, les améliorations appellent des technologies plus onéreuses, ce qui réintroduit le facteur des revenus. Ces résultats sont donc compatibles avec l’hypothèse de la transformation dans le temps des possibilités et des processus menant au développement. »
PNUD, La vraie richesse des nations : Les chemins du développement humain, Rapport sur le développement humain 2010, p. 58, 59




le diplome ‘arme des faibles ‘?

23 10 2010

thème  du rapport entre études et emploi

ce qui donne le titre a cet article est cet article là :

http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article72&PHPSESSID=b08ed2bcc9a18fc1e046872c0bfeae90

Le livre est publié dans la collection dirigée par J.P. Terrail aux éditions La Dispute. Il se situe dans un courant qui insiste sur l’importance du rapport aux savoirs des élèves et notamment dans l’accès à la culture écrite (Terrail, Rochex et Bautier sont souvent cités dans le livre). Il insiste sur l’importance de l’école pour les élèves qui n’ont que l’école pour accéder aux savoirs. Il rappelle aussi (page 76) que de nombreux travaux sociologiques remettent en cause le thème de la « démission parentale » qui est pourtant un élément important du sens commun des enseignants.

Poullaouec remet en cause la thèse du « handicap socio-culturel » et il rappelle que cette thèse « disculpe par avance l’institution scolaire de toute responsabilité dans la genèse des inégalités scolaires » (p. 87). Il lui oppose cette citation de P. Bourdieu « En omettant de donner à tous, par une éducation méthodique, ce que certains doivent à leur milieu familial, l’école sanctionne donc des inégalités qu’elle seule pourrait réduire ».

Le livre souligne aussi l’importance de l’enseignement secondaire en ce qui concerne la réussite ultérieure. En ce sens on peut dire que si l’enseignement secondaire n’est pas une propédeutique à l’enseignement supérieur, il aggrave les inégalités sociales :

« Une fois à l’université, la réussite des bacheliers ne dépend plus que de la qualité de leurs parcours antérieurs : si beaucoup d’étudiants d’origine ouvrière échouent en premier cycle universitaire, c’est avant tout parce que leur scolarité dans le secondaire ne leur a pas permis d’obtenir un bac général dans de bonnes conditions » (p. 55)
Ce livre prend donc à contrepied les critiques post-modernes ou « artistes » de l’école. Ces critiques qui dénoncent les savoirs, les apprentissages méthodiques, les disciplines scolaires. Et ce livre rappelle opportunément que pour les faibles (c’est-à-dire les victimes de la domination économique, sociale et culturelle) l’école est ou pourrait être, une composante de l’émancipation. A condition qu’elle se consacre à sa mission, conduire les élèves à réaliser des apprentissages, à s’approprier des savoirs.

d’autres articles sur ce thème  du rapport entre études et emploi

un article important d’INSEE première  en format pdf là …>

Diplômes et emploi IP1313 oct 2010 (2)

et enfin cet article  de Daniel Martinelli, Corinne Prost, division Emploi, Insee   Le domaine d’études est déterminantpour les débuts de carrière

Résumé

Le devenir professionnel des jeunes est lié à leur niveau de diplôme mais dépend aussi beaucoup de leur spécialité de formation. Ainsi, les jeunes titulaires de CAP et de BEP de la production s’insèrent mieux que certains diplômés du supérieur. De même, les titulaires de DUT-BTS industriels ont souvent des débuts de carrière plus favorables que les titulaires de masters en lettres et sciences humaines. Pour les niveaux de diplôme allant des CAP-BEP aux DUT-BTS, les spécialités des services débouchent souvent sur des segments saturés du marché du travail, alors que les formations en mécanique, électricité ou informatique sont très prisées par les entreprises.

——————————————————————————————————–

EXTRAITS :

Le diplôme reste une protection forte contre le chômage

En moyenne, sur la période 2003 – 2009, les titulaires d’un doctorat de santé ayant terminé leurs études depuis moins de onze ans, ont un taux de chômage moyen de 2 % (tableau). Leur salaire net mensuel médian est supérieur à 2 500 euros (toutes primes comprises en euros 2009). À l’autre extrémité, se trouvent les jeunes les plus pénalisés, ceux qui n’ont aucun diplôme. 23 % d’entre eux ne sont pas présents sur le marché du travail. 31 % des jeunes actifs sans diplôme sont au chômage et le salaire médian de ceux qui travaillent est proche de 1 100 euros. Ces situations illustrent le rôle protecteur que joue le diplôme face au chômage.

Certains masters conduisent au même taux de chômage qu’un Bac professionnel

« Certains diplômés du supérieur ont des taux de chômage plus élevés (entre 9 et 15 %), comparables à ceux des bacheliers professionnels. Toutefois, ces diplômés du supérieur occupent des emplois relativement qualifiés. Il s’agit des diplômés des IUT et des STS de commerce, communication, hôtellerie et tourisme, des titulaires de licences en sciences humaines et sociales, de licences tertiaires et de masters en lettres, sciences humaines, communication et services aux personnes. Parmi ces titulaires de masters, le tiers des diplômés en sociologie, psychologie et arts occupent des emplois à temps partiel et, parmi eux, près de 40 % souhaiteraient travailler davantage. Les titulaires de Deug en lettres et sciences humaines ont pour leur part des débuts mitigés. Avec un salaire médian de 1 300 euros et un taux de chômage de 15 %, leur situation est  comparable à celle des titulaires de CAP ou BEP de la production. »

Secteurs porteurs

Le taux de chômage des diplômés des écoles d’ingénieurs et de commerce et des docteurs en sciences est faible (entre 4 et 7 %) tandis que leur salaire médian est supérieur à 2 300 euros.

« Pour leur part, les diplômés des écoles de commerce ont une formation plus généraliste mais des débuts de carrière tout aussi favorables. Ils accèdent à des emplois de cadres dans des secteurs très variés. Ces diplômés travaillent notamment dans l’industrie (21 %), le commerce (19 %), les activités financières ou immobilières (21 %) et dans le conseil et l’assistance aux entreprises (22 %). » Leur salaire médian est de 2570 euros en 2009.

Source : http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1313/ip1313.xls le tableau est ci-dessous …

Les titulaires de CAP, BEP et bac pro de la production ont souvent un devenir plus favorable que ceux des services

 
                 
Indicateurs

 

Diplôme et spécialité de formation

Part

des femmes parmi les actifs (en %)

Situation vis à vis de l’emploi

       
      Taux de chômage BIT

(en %)

Part d’emplois à temps partiel

(en %)

Part des cadres

(en %)

Part des professions intermédiaires*

(en %)

Salaire médian* (en euros 2009)

Non diplômés, CEP, brevet des collèges*

37

31

19

1

10

1130

 
CAP, BEP et équivalents

- Agriculture, pêche, forêt, espaces verts

20

13

11

1

6

1 220

 
  - Agro-alimentaire, cuisine

17

14

9

0

5

1 240

 
  - Génie civil, construction, bois

2

15

2

1

5

1 280

 
  - Textile, habillement, cuir

58

27

19

.

3

1080

 
  - Mécanique

2

14

4

0

9

1 290

 
  - Electricité, électronique

3

15

6

1

13

1 300

 
  - Autres spécialités de la production

14

15

8

1

11

1 320

 
  - Commerce, vente

70

24

30

1

7

1060

 
  - Finances, comptabilité, gestion

55

23

22

0

9

1140

 
  - Secrétariat, communication

85

25

28

1

13

1100

 
  - Accueil, hôtellerie, tourisme

64

23

25

1

11

1100

 
  - Coiffure, esthétique

92

20

24

0

3

1040

 
  - Autres spécialités des services

81

17

27

0

10

1150

 
  - Ensemble CAP, BEP et équivalent

37

18

14

1

8

1200

 
Diplôme paramédical et social de niveau CAP-BEP (notamment aides-soignantes)

93

6

15

0

2

1350

 
Bac général*

  55

13

18

9

28

1290

 
Bac technologique*

55

13

17

2

22

1250

 
Bac professionnel et équivalents

- Agriculture, pêche, forêt, espaces verts

22

6

9

1

9

1190

 
  - Agro-alimentaire, cuisine

20

8

4

1

14

1320

 
  - Génie civil, construction, bois

6

5

2

2

14

1370

 
  - Mécanique

2

7

2

1

23

1400

 
  - Electricité, électronique

2

9

2

2

30

1410

 
  - Autres spécialités de la production

7

5

1

1

23

1440

 
  - Commerce, vente

61

15

21

3

20

1140

 
  - Finances, comptabilité, gestion

66

14

20

1

15

1200

 
  - Secrétariat, communication

87

20

23

2

16

1170

 
  - Accueil, hôtellerie, tourisme

55

12

21

1

24

1170

 
  - Coiffure, esthétique

92

8

15

0

5

1100

 
  - Autres spécialités des services

70

10

20

2

45

1210

 
  - Ensemble bac professionnel

39

11

11

1

20

1270

 
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un tres long dossier (1) sur la réforme des retraites

19 10 2010

Attention plus de 20 pages si vous voulez le tirer papier

La réforme des retraites

 

 un débat ouvert avec, Henri Sterdyniak  directeur du département économie de la mondialisation à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), professeur associé à l’Université Paris-Dauphine, et les lecteurs de la Provence …

vous trouverez sous ce lien un long article de Henri STERDYNIAK

http://www.rce-revue.com/IMG/pdf/Article_Sterdyniak.pdf

Henri Sterdyniak Bonjour et merci de venir dialoguer sur la question des retraites, qui nous concernera tous un jour.

angebleue13 monsieur  bonjour,pensez vous vraiment que cette mesure sur la retraite est nécessaire sans prendre part pour un parti politique juste a donnant votre avis ?
pensez vous que si la gauche repasse au pouvoir en 2012 ils ont les bons arguments pour trouver les fonds nécessaire pour la ramener a 60ans ?
merci

Henri Sterdyniak Il faut rappeler qu’il y a déjà eu une réforme des retraites en 2003 et que cette réforme prévoyait l’allongement progressif de la durée de cotisation à 42 ans. On peut penser qu’il aurait fallu laisser vivre cette réforme qui obligeait déjà ceux qui ont commencé à travailler à 20 ans à aller jusqu’à 62 ans.
Et les cadres qui commençaient à travailler à 23 ans, à aller jusqu’à 65 ans. Le problème de la réforme actuelle est qu’elle frappe surtout ceux qui ont commencé à travailler jeune, entre 18 et 20 ans et qu’elle intervient brutalement en période où le chômage est élevé.

si la gauche revient au pouvoir, il est probable qu’elle retournera à la réforme de 2003, c’est-à-dire différencier l’âge de départ à la retraite selon l’âge de début de carrière. Ceux qui ont travaillé après 20 ans devront alors aller jusqu’à 62 ans.

MamieJosette Mr Sterdyniak pensez vous qu’enterrer la ré forme de la retraite soit une solution idéale pour l’avenir ? et surtout avec l’allongement de la durée de vie!! sans cette réforme existera t-il encore une retraite ?

Henri Sterdyniak Bien sûr il faut tenir compte du fait que l’espérance de vie à 60 ans sera bientôt de l’ordre de 24 ans, donc il faudra inéluctablement reculer l’âge moyen de départ à la retraite, simplement il faut le faire de manière progressive lorsqu’effectivement il y a des emplois disponibles, de manière différenciée selon la pénibilité du travail.

Ce doit être l’occasion pour repenser le déroulement des carrières dans les entreprises, la formation permanente et la pénibilité du travail.

Bernard 13

Bonjour,
Ma question est simple.

J’aurai 60 ans en 2018, et j’ai commencé à travailler à l’âge de 18 ans. Donc, si on m’applique cette réforme, à 62 ans, j’aurai cotisé 44 ans, alors que le nombre légal sera devenu 41, 5 années en 2018. Je ne suis certainement pas seul dans mon cas. A mon époque (allez papy ;) …! ) nombre de jeunes commençaient à travailler juste après le bac. Soit vers 18, 19 ans. Honnêtement, ne devons-nous pas nous sentir les principaux lésés,
dans l ‘affaire ? Merci d’éclairer la lanterne d’un (futur ?) vieux quant à la » justice » de cette loi

Henri Sterdyniak C’est effectivement les gens qui ont commencé à travailler à 18 ans qui sont les plus grands perdants de la réforme car ils ne bénéficient pas du dispositif « carrières longues » et ils sont directement touchés par le report à 62 ans de l’âge légal.
Si on avait maintenu le principe d’une durée requise de 42 ans, vous auriez pu partir à la retraite à 60 ans. La réforme touche ceux qui ont commencé à travailler entre 16 et 18 ans : eux devront effectuer 44 années de carrière. C’est l’un des aspects les plus injustes de la réforme.

averell

Cette réforme est-elle vraiment injuste ?

Henri Sterdyniak Un des aspects les plus injsutes de la réforme est le passage de 65 à 67 ans de l’âge ouvrant droit à une retraite à taux plein. Ceci ne peut pas avoir d’effet favorable pour l’emploi car personne ne travaille au delà de 65 ans.
Le seul effet est de diminuer de façon très importante la retraite de femmes à carrières courtes qui attendaient 65 ans pour liquider leur retraite et qui devront maintenant attendre 67 ans.
Certains mouvements féministes ont déposé des recours devant la Halde ou à la COmmission européenne contre cette mesure qui frappe en quasi totalité les femmes.

patrick13012

moi je pense que l’âge légal pour la retraite devrait être de 65 ans et la il n’y aurait plus de problème pour augmenter le minimum vieillesse

Henri Sterdyniak Certes, dans beaucoup de pays européens, lâge légal de la retraite est de 65 ans mais dans tous les pays, il existe des dispositifs de pré retraite ou d’invalidité qui permettent en fait de partir à la retraite dès 60 ou 62 ans.
En Allemagne, par exemple, l’âge affiché est de 65 ans mais l’âge moyen est de 61,5 années contre 59,5 en France. On n’échappe pas à la nécessité de prévoir des dispositifs pour tous ceux qui ne peuvent pas de maintenir en emploi au delà de 60 ans. Donc l’objectif doit être de reculer en moyenne l’âge de départ à la retraite de 2 ans.
Nicolas Sarkozy a déjà annéoncé que le minimum vieillesse allait être augmenté de 25%, le minimum vieillesse ne concerne que 600 000 personnes, ce n’est pas l’élément le plus coûteux du système de retraite français.

asb13 qu’envisage la réforme sur la retraite des professions libérales et notamment des médecins libéraux car en temps que que spécialiste secteur 1 je payE 9800 Euros de CARMF par an et je n’en verrai certainement pas la couleur en 2025 date de mes 60 ans; pour ma profession ( anesthésiste réanimateur) la retraite à plus de 65 ANS est tout simplement inenvisageable pour moi et les patients surtout
merci

Henri Sterdyniak Il faut être conscient du fait que les professions libérales ont des espérances de durée de vie à 65 ans de l’ordre de 25 ans, pour des durées d’activité de l’ordre de 40 ans. Il faut donc obligatoirement qu’elles payent des cotisations élevées pour avoir des retraites satisfaisantes durant 25 ans.

Naturellement, ces cotisations élevées leur ouvrent des droits, la retraite est un droit social garanti par l’Etat et les partenaires sociaux et naturellement les personnes qui atteindront 60 ou 65 ans en 2025 auront une retraite, plus élevée en pouvoir d’acaht que celles actuelles, plus faibles relativement par rapport aux salaires de 2025 mais ils toucheront plus longtemps.

Un autre problème est que dans certaines professions, il est impossible de travailler au delà d’un certain âge, c’est pourquoi il serait souhaitable qu’il y ait des négociations au niveau des branches professionnelles pour aménager les fins de carrières en fonction des caractéristiques des emplois.

Dans certains métiers pénibles, il faudrait maintenir la possibilité de retraite précoce; pour d’autres il faudrait prévoir des évolutions de carrière à aprtir de 45/50 ans, de sorte , par exemple, que les conducteurs de bus deviennent à un certain âge responsable de ligne ou guichetier.

Verceuil La gauche française vivant dans son anachronisme permanent est : soit de mauvaise foi en rejetant toutes les réformes necessaires parce que c’est la droite qui est obligée de les faire, soit elle croit vivre dans un micro climat au pays de Candy qui nous exonèrerait de faire ce qu’on fait tous les pays développés pour sauvegarder les retraites : repousser l’age de départ.
Il y a une autre solution: mettons au service des salariés du privé l’équivalent de la PREFON qui est une retraite complémentaire par capitalisation (dont seuls les fonctionnaires bénéficient )

Henri Sterdyniak Les salariés du privé bénéficient déjà du PERP qui est l’équivalent total de la PREFON et qui donen le smêmes avantages fiscaux. Mais la retraite ne peut être basé sur la capitalisation facultative.

Les gens n’ont pas conscience du montant énorme de capital qu’il faut avoir accumulé à 60 ou 62 ans pour financer une vingtaine d’années de retraite. L’épargne ne peut être qu’un complément pour les cadres qui ont effectivement la possibilté de mettre de l’argent de côté. Pour la masse de la population, il faut un dispositif obligatoire.

grouchomarx Dans le reste de l’Europe, on travaille plus ou moins qu’en France ?

Henri Sterdyniak Il existe des pays qui font moins bien que la France, tant pour le travail des femmes que pour le travail des seniors : la Belgique, l’Italie, la Grèce. Il existe des pays plus performants : les pays scandinaves ou le Royaume Uni. Le Royaume Uni est le contre modèle : les pensions sont très faibles pour une grande partie des salariés qui n’ont pa eu la chance de travailler dans une grande entreprise ou une banque. Donc, les britanniques sont obligés de travailler longtemps et beaucoup complètent leur retraite par un petit boulot.
Les pays scandinaves ont réussi un modèle plus satisfaisant : les entreprises ont aménagé les conditions de travail et conservent plus longtemps les salariés. C’est vers ce modèle qu’il faut aller.
Dans la période récente, l’Allemagne a réussi a faire travailler plus longtemps ses salariés mais en se rapporchant britannique : paupérisation des retraités et hausse du chômage parmi les 55 / 65 ans.

dan08

a partir du moment ou tous les pays developes ont releves l’age de la retraite la france ne peut pas rester seule dans son coin donc pourquoi annuler la reforme pour faire pire dans 10ans?

Henri Sterdyniak La France a quand même la particularité d’avoir conservé un taux de fécondité satisfaisant, de l’ordre de deux enfants par femme alors que la fécondité a baissé de manière dramatique en Allemagne, Italie ou Espagne. De ce point de vue, la France s’est mieux préparé que ses voisins à la question du vieillissement de la population.

On n’échappera pas à l’allongement de la durée des carrières mais il faut essayer de la conditionner avec l’évolution du marché du travail. Certains pays annoncent qu’ils relèveront l’âge de la retraite de 65 à 67 ans alors même que rien ne garantit que les personnes de plus de 63 ans seront un jour employées. Ce n’est que des moyens détournés de faire baisser le niveau des retraites.

La France a actuellement un des systèmes de retraite les plus généreux du monde, que ce soit du point de vue du niveau des retraites, que de l’âge du départ. En contre partie, les Français acceptent de payer des cotisation relativement élevées : il faut faire évoluer progressivement ce système mais il n’y a aucune raison d’envisager sa disparition.

grouchomarx

Le gouvernement peut-il encore reculer ?

Henri Sterdyniak Certes, le gouvernement ne peut plus reculer : d’une part, les pays du G20 n’ont pas pris les mesures nécessaires pour faire reculer la domination des marchés financiers et des agences de notation. Aussi, tous les pays doivent prouver qu’ils font des efforts pour réduire les déficits publics. C’est une stratégie suicidaire car si tous les pays font des politiques d’austérité, la demande ne va pas repartir et l’europe va connaître une longue période de croissance lente avec la persistance d’un chômage élevé. Compte tenu des rapports de force en Europe, la France n’a pas été capable d’imposer une stratégie plus volontariste et donc nous sommes obligés de montrer patte blanche aux agences de notation.
D’autre part, politiquement, le gouvernement en a fait le symbole de sa volonté de changer la société française, d’inciter les salariés à travailler plus. Le problème est qu’actuellement, ce n’est pas le désir des salariés de travailler plus qui manque mais les emplois.

grouchomarx

Les socialistes sont-ils sérieux quand ils affirment qu’ils abrogeront la réforme s’isl arrivent au pouvoir en 2012 ?

Henri Sterdyniak Les socialistes pourraient abroger certains aspects de la réforme, en particulier maintenir à 65 ans l’âge ouvrant droit à la retraite à taux plein. Ils pourraient faire porter l’effort sur la durée de cotisation plutôt que sur l’âge mais cela signifie que ceux qui ont commencé à travailler après 20 ans devraont de toues façons travailler jusqu’à 62 ans.

Par ailleurs, et ceci dépend avant tout des partenaires sociaux, le gouvernement quel qu’il soit devrait favoriser la négociation au niveau des branches et des entreprises pour aménager les carrières et régler la question des métiers pénibles. Le reste est une question de choix social, les Français sont ils prêts à payer 4 ou 5 points de cotisation pour maintenir un départ à la retraite relativement précoce et maintenir un niveau de retraite relativement satisfaisant.

galak75

La Gauche a-telle vraiment fauté en repoussant cette réforme qu’elle aurait pu faire par exemple quand Jospin était chef du gouvernement ?

Henri Sterdyniak La gauche est arrivée au pouvoir avec un taux de chômage extrêmement élevé de l’ordre de 12%. Grace à la réduction du temps de travail, et aussi à la reprise économique mondiale, elle a réussi à faire baisser le chômage à 9%. Durant cette période, elle a reculé la réforme des retraites en se disant que la priorité était de réduire le taux de chômage et d’augmenter l’emploi, en particulier celui des jeunes. Ce n’était pas une mauvaise stratégie. Ce n’est que lorsque le taux de chômage baisse nettement qu’on peut prendre des mesures fortes pour allonger la durée des carrières et pour inciter les entreprises à conserver des seniors. En 2007, le taux de chômage avait baissé à 7%, c’était le bon moment, malheureusement, la crise financière de 2008/2009 a fait repartir le chômage à la hausse de sorte que la réforme de 2010 arrive à un mauvais moment. Il ne faudrait pas que les seniors restent dans les entreprises au détriment de l’embauche des jeuneS.

loutcho

pourquoi ne parles t’on pas des avantages que garde à vie les ex ministres ou sénateurs ext…. qui n’on fait qu’un passage et qui gardent à vie une compensation.
exemple:un maire ou sénateur ou ministre pour qui on à voté et est élu pendant 3 ou 4 ans toucheras une compensation de x€ à vie ? ?
est-ce juste? est-ce normal ? en tout les cas il y à silence,de tous bords.

Henri Sterdyniak

Bien sûr il faut un système juste et cond il faut remettre en cause tous les avantages injustifiés dont bénéficient certaines catégories de la population. Il y a le scandale des retraites chapeau que s’octroyent les patrons des grandes entreprises et il y a les retraites trop favorables des parlementaires et ministres.
Des réformes ont déjà eu lieu sur ces deux sujets. Les ministres et les parlementaires n’ont droit à la retraite qu’à partir de l’âge légal mais dans certains cas, ilspeuvent cumuler cette retraite avec une retraite de fonctionnaire : c’est un abus qui devrait être corrigé à l’occasion de cette réforme. Par ailleurs, le gouvernement a décidé de taxer très fortement les retraites chapeau, ce qui va dans le bon sens.

laprovence.com

Merci à tous pour vos questions et à très bientôt pour d’autres tchats sur LaProvence.com

Henri Sterdyniak

Merci de vos questions. Je vous souhaite à tous un travail intéressant et qui vous permette une carrière longue et une retraite heureuse. Mais la grande question aujourd’hui, c’est quand même celle de l’emploi, et de l’emploi des jeunes !

Sur la réforme des retraites, un renoncement peut en cacher un autre

Article paru dans l’édition du 23.09.10

Dans Le Monde du 9 septembre, une vingtaine de personnalités, intellectuellement marquées à gauche, publient une tribune affirmant qu’« une autre réforme des retraites est possible »(voir à la suite) . Nous leur donnons entièrement raison. Après six mois de faux débats, ponctués d’inusables contrevérités du gouvernement pour tromper l’opinion et de propos destinés à rassurer les marchés financiers, la vérité se dévoile peu à peu. Le projet de loi abaissera considérablement le niveau des pensions, parce que peu de salariés pourront cotiser pendant quarante-et-un ou quarante-deux ans.

Il pénalisera encore davantage qu’elles ne le sont aujourd’hui les femmes, dont les carrières sont morcelées et précaires, les jeunes qui entrent tardivement dans l’emploi, tous ceux et celles qui auront commencé à travailler avant 18 ans et qui devront cotiser au moins quarante-quatre ans ou bien qui auront exercé des métiers pénibles dont la reconnaissance légale est refusée. Toutes ces dégradations proviendront essentiellement du recul des deux âges légaux de départ à la retraite et de l’allongement de la durée de cotisation. Le gouvernement ne s’y est pas trompé : il a lui-même désigné les « fondamentaux » de son projet.

Une autre réforme est donc nécessaire et aussi possible. Mais laquelle ? Assurément pas une réforme instituant un système de retraite à deux vitesses, comme le proposent les auteurs de la tribune citée ci-dessus. Au nom de la justice, ils distinguent un « volet contributif financé par des cotisations sociales » qui symboliserait le fait que « la pension de retraite est partie intégrante du contrat salarial » et un « volet solidaire, financé par une fiscalité plus progressive », qui constituerait un « revenu de citoyenneté ». Cette proposition soulève au moins deux objections fondamentales.

La première porte sur l’acceptation de l’allongement de la durée du travail. Nos auteurs expliquent que « le nouveau système devra prendre en compte l’augmentation progressive de l’espérance de vie, à la fois par l’augmentation de la durée de cotisation et, si nécessaire, des taux de cotisation ». D’abord, les auteurs déplorent le relèvement de l’âge de la retraite à 62 ans, ensuite ils en acceptent le corollaire, le fait de travailler plus longtemps. On aura beau habiller cette contrainte de la « liberté de choix » ou de la « retraite à la carte », le résultat sera le suivant : soit condamner les salariés au travail forcé, soit baisser le montant de la pension s’ils n’ont pas la durée de cotisation requise, abandonnant ainsi l’idée que les gains de productivité futurs puissent être utilisés en partie pour réduire le temps de travail.

La deuxième objection renvoie à la séparation entre une retraite dont le fondement serait contributif et une retraite d’assistance. Elle revient à aggraver considérablement la coupure entre les retraités dont les droits expriment la continuité de leur salaire et les retraités dont la vie (la survie) ne devrait qu’à la bienveillance de la collectivité. Il s’agit dans cette conception de faire en sorte que la pension reflète le plus possible ce que le salarié aura versé durant sa vie active, et rien de plus.

C’est une rupture fondamentale avec la logique profonde de la répartition qui permet, sous certaines conditions d’âge et de cotisation, de garantir un niveau de pension connu à l’avance, et qui prolonge le salaire en maintenant sensiblement le niveau de vie acquis pendant la vie active. Le principe même du contrat salarial, qui fait de la pension une continuation du salaire par la socialisation de la masse salariale que permettent les cotisations, serait ainsi vidé de sa substance par le renforcement de la contributivité. Et la redistribution des revenus assurée par le régime par répartition, même si elle est insuffisante, disparaîtrait.

Les auteurs indiquent ainsi vouloir prendre en compte pour le calcul de la retraite l’ensemble de la carrière des salariés pour « supprimer la pénalisation dont sont aujourd’hui victimes les salariés aux carrières longues et aux faibles progressions ». L’argument laisse songeur. En effet, même pour un salarié dont la carrière progresse peu, prendre en compte l’ensemble de la carrière, au lieu des meilleures années, aboutit à une baisse du niveau de la pension, cette baisse étant d’autant plus forte que le déroulement de carrière est important. Au nom d’une réduction des inégalités, on ramène tout le monde vers le bas !

Cette conception accepte finalement une société où le chômage et la précarité sont installés de façon pérenne et où une fraction significative du salariat, notamment les femmes, ne pourra plus avoir accès à un emploi décent, à temps complet, avec une évolution de carrière significative, permettant d’accéder à une retraite correcte. Le volet non contributif de la retraite ne serait alors que le masque d’une nouvelle « loi sur les pauvres » destinée à atténuer les méfaits d’un capitalisme débridé.

Il y a derrière tout cela un oubli fondamental. Ce que ne disent jamais nos auteurs, c’est que, au fond de l’affaire des retraites, figure la question de la répartition de la richesse produite. Celle-ci s’est dégradée pour les travailleurs depuis trois décennies dans une proportion équivalente à l’envolée des dividendes : 5 points de pourcentage si l’on compare la situation actuelle à celle d’avant 1973 (cf. « Le rapport Cotis », 2009). Nous affirmer, reprenant l’antienne patronale et gouvernementale, que, « si nous vivons plus longtemps, il faut travailler plus longtemps », masque le problème essentiel de la répartition entre travail et capital, qui reste la pierre d’angle de l’évolution du capitalisme contemporain, et dont, pour notre part, nous voulons inverser l’évolution en soumettant à cotisations les dividendes versés aux actionnaires et tous les profits financiers.

Il y a une cohérence dans les propositions que nous critiquons ici. Travailler plus longtemps malgré les gains de productivité et le chômage, individualiser la condition des salariés et des retraités, au risque de vider de son contenu la notion de droit, et dissoudre le lien social permis par la socialisation d’une partie de la richesse sont le paravent du refus de poser dans le débat public l’enjeu fondamental du débat sur le financement des retraites : ce financement ne devient un problème que si on fige dans l’avenir la répartition du gâteau qui a prévalu depuis l’avènement du capitalisme financiarisé. Et, derrière cet enjeu, s’en profilent d’autres : est-on condamné à travailler toujours davantage, au mépris de notre condition humaine et de l’équilibre écologique et ne peut-il exister un temps de la vie hors de toute subordination dont la place croissante donnerait un nouveau sens au progrès ?

Alors que la confrontation actuelle sur les retraites n’est pas terminée parce que la population est majoritairement hostile au projet du gouvernement, il vaut mieux éviter de préparer des renoncements futurs, porteurs de nouvelles régressions sociales.

Gérard Filoche, Jean-Marie Harribey, Pierre Khalfa, Frédéric Lebaron, Christiane Marty, Willy Pelletier, Dominique Plihon, Henri Sterdyniak, Aurélie Trouvé

 

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Une autre réforme des retraites est possible !

Article paru dans l’édition du 09.09.10

Le projet du gouvernement accroît les injustices sociales et salariales

systèmes de retraite par répartition sont confrontés aux défis du vieillissement de la population comme aux conséquences d’une situation de l’emploi dramatique, lestée par les effets de la récente crise financière. Leur équilibre financier doit rester une préoccupation majeure des pouvoirs publics comme des partenaires sociaux si nous ne voulons pas ouvrir un boulevard à la retraite par capitalisation.

Pour autant, le projet de réforme des retraites proposé dans l’urgence par le gouvernement pour répondre aux exigences de la notation financière et crédibiliser la signature de la France sur le marché de la dette publique, ne garantit pas, à long terme, la pérennité de notre système par répartition. Bien au contraire, il aggrave les injustices. Sa mesure phare, le relèvement de l’âge minimum de départ à la retraite de 60 à 62 ans, accroît les inégalités et restreint les possibilités de choix des salariés sur qui repose l’essentiel des efforts consentis.

Ce sont les salariés aux carrières incomplètes qui vont le plus pâtir de la réforme en voyant leur âge de départ à taux plein reculer de 65 à 67 ans à partir de 2016. Ce sont surtout les femmes qui seront concernées et il ne fait aucun doute que le nombre de femmes pauvres va augmenter alors qu’elles forment déjà les gros bataillons des retraités les plus défavorisés.

Dans un pays où, depuis plusieurs décennies, les jeunes servent souvent de « variable d’ajustement » comme en témoignent la précarisation et l’appauvrissement d’une grande partie de la jeunesse, la réforme proposée ne rééquilibre pas non plus les rapports entre les générations, ne prévoyant pas de financement au-delà de 2020.

De leur côté, les salariés ayant commencé à travailler jeunes, souvent les moins diplômés et les moins bien payés, occupant les emplois les plus pénibles, devront cotiser plus longtemps sans voir pour autant leur pension s’améliorer. Désormais, ceux qui ont commencé à travailler entre 14 ans et 18 ans devront cotiser quarante-trois ou quarante-quatre ans. Or, chaque année, près de 100 000 jeunes commencent à travailler à 18 ans ou moins.

L’efficacité financière de la réforme proposée est aussi en question. Après 2018, les déficits continueront de se creuser, alors que les ressources du Fonds de réserve des retraites destiné à faire face, à partir de 2020, à l’arrivée à la retraite de la génération du baby-boom, auront été mal utilisées. Pour préparer l’avenir, ce fonds aurait dû, au contraire, voir ses ressources augmentées plutôt que dépensées avant terme.

Quant à la question de l’emploi des seniors qui conditionne pourtant en grande partie le financement des retraites, les mesures avancées ignorent les questions fondamentales des conditions de travail et des aménagements de fin de carrière. Avec le relèvement de l’âge de départ à 62 ans, les seniors qui se trouvent déjà majoritairement hors de l’emploi devront rester au chômage, au RSA, en maladie ou en invalidité plus longtemps, avec des allocations bien souvent plus faibles que leurs droits à la retraite. Plutôt que de réduire la dette publique, on nous propose un jeu de passe-passe entre comptes sociaux.

L’avenir de notre système de retraites nous invite à engager une réforme globale afin de corriger les inégalités, développer les possibilités de choix individuels et pérenniser le système par répartition.

Une telle réforme passe par la convergence de tous nos systèmes de base, aujourd’hui éclatés en plus de trente régimes différents aux règles illisibles pour nos citoyens. Alors que 40 % des nouveaux retraités ont cotisé dans au moins deux régimes différents de base, la complexité actuelle mine leur confiance dans le système, car elle facilite la remise en cause des droits de retraite acquis et entrave l’effort de solidarité envers ceux qui en ont le plus besoin.

La pension de retraite est partie intégrante du contrat salarial, elle est aussi un revenu de citoyenneté. Aussi, notre système de retraites doit évoluer en distinguant nettement son volet contributif, financé par des cotisations salariales, de son volet solidaire, financé par une fiscalité qui doit être plus progressive, en mettant davantage à contribution les revenus du capital et les hauts revenus.

Le nouveau système devra prendre en compte l’augmentation progressive de l’espérance de vie, à la fois par l’augmentation de la durée de cotisation et si nécessaire, des taux de cotisation. Mais, si nous vivons plus longtemps en meilleure santé, et si nous devons travailler plus longtemps pour sauver nos retraites, c’est le principe de la retraite au choix (à la carte) qui devrait prévaloir.

Cette évolution de fond permettrait non seulement d’enregistrer les droits de retraite acquis, mais aussi de faciliter les départs progressifs ou de permettre d’effectuer des pauses tout le long du parcours professionnel. Une telle clarification permettrait aux salariés de disposer d’une véritable liberté de choix, fondée sur une bonne connaissance de leurs droits, dans un cadre collectif protecteur.

Car seule la protection de la collectivité permet les véritables choix. En prenant en compte l’ensemble de la carrière des salariés, le nouveau système se doit de supprimer la pénalisation dont sont aujourd’hui victimes les salariés aux carrières longues et aux faibles progressions salariales. La solidarité nationale pourrait être mise à contribution pour mieux intégrer dans le calcul de retraite les périodes de congé maternité, de chômage ou de formation.

En outre, une véritable réforme des retraites ne peut se concevoir isolément d’une vigoureuse politique de l’emploi qui permette le maintien des seniors comme l’accès des femmes et des plus jeunes à des emplois stables.

Enfin, l’amélioration de la retraite des femmes passe par des progrès en matière d’égalité salariale et professionnelle, une politique familiale véritablement favorable à l’emploi des femmes et qui encourage un partage équitable du travail domestique entre hommes et femmes. Il faut, à la fois, développer massivement les modes de garde des jeunes enfants et prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher une gestion de la main-d’oeuvre qui pénalise les femmes trop souvent contraintes d’interrompre leur carrière pour s’occuper de leurs enfants ou de leurs parents.

Le droit à la retraite est un droit fondamental et notre système de retraite, fondé sur la solidarité entre les générations, un élément constitutif de notre pacte social. Son évolution doit se construire par le dialogue et la recherche de consensus, mais surtout dans un esprit de justice. Une telle réforme globale de notre système de retraite implique une sérieuse préparation et un large débat avant de la soumettre aux Français lors d’une prochaine échéance nationale.

C’est seulement ainsi que l’on pourra restaurer la confiance de toutes les générations dans l’avenir de notre système solidaire par répartition.

Michel Aglietta, Claude Alphandéry, François Chérèque, François Dubet

 

 

 

 

 

la réforme des retraites en Europe

un papier paru dans le Monde du 06/09/10

retraites en europe

Le projet de loi sur la réforme des retraites en France entre en débat à l’Assemblée mardi 7septembre, sans que les syndicats et le gouvernement soient parvenus à sortir du dialogue de sourds auquel ils tentent d’échapper depuis plusieurs mois. La Commission européenne estimait, dans son Livre vert sur les réformes des retraites publié en juillet, qu’il était nécessaire de repousser l’âge légal de départ à la retraite dans toute l’Europe.

La plupart des Etats membres s’y sont déjà attelés, mais la question a soulevé et soulève les mécontentements quasiment partout: en Allemagne, les sondages ont montré que 80% de la population était opposée à cette mesure, pourtant adoptée en 2007; la même année, en République tchèque, les syndicats n’ont accepté un report d’âge qu’en échange du maintien d’un système par répartition; en Grèce, c’est l’état d’urgence économique qui a eu raison, cet été, de l’opposition de la population.

Mais toute l’Europe n’a pas renoncé à se battre contre ce changement, jugé inéquitable par la plupart des syndicats. Une journée de mobilisation est prévue le 29septembre à Bruxelles, organisée par la Confédération européenne des syndicats. Le même jour, ce sera la grève générale en Espagne, où le gouvernement a finalement décidé de reporter la réforme à la fin de l’année. En France, les organisations syndicales, qui ont regretté l’absence de négociations sur ce point de la réforme, manifesteront pendant l’examen du texte.

Face au vieillissement de la population et aux déficits publics aggravés par la crise, l’urgence de la réforme fait l’unanimité, en France comme ailleurs. Mais les organisations syndicales ambitionnent une réforme mieux négociée pour pouvoir l’inscrire sur le long terme, tandis que les gouvernements sont contraints à un objectif de court terme pour assurer l’équilibre budgétaire.

« On peut lancer le débat du changement de système [de retraite], mais ce n’est pas la réponse pour la France aujourd’hui, expliquait le ministre du travail, Eric Woerth, le 2 septembre, devant l’Association des journalistes économiques et financiers. Nous pensons que la manifestation du 7 septembre sera très importante, mais ce n’est pas cela qui nous fera changer la réforme », affirmait-il encore. Le passage en force doit-il être la règle ?

Anne Rodier

 République tchèque : les limites du compromis

En 2020, un citoyen tchèque sur quatre sera âgé de plus de 60 ans. Face à ce constat démographique, les gouvernements tchèques ont longtemps joué les autruches au grand dam des institutions financières internationales – Fonds monétaire international (FMI) et Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en tête -, qui rappellent aux intéressés la nécessité de réformer le système de retraites, dont le financement s’essouffle.

Si le cabinet social-démocrate avait constitué, en 2005 ,une commission d’experts économiques de tous bords pour faire des propositions, il avait repoussé à plus tard la réforme du système, refusant les recettes libérales prônées par les économistes.

C’est le gouvernement libéral de Mirek Topolanek, privé d’une majorité stable au Parlement, qui avait franchi le premier pas en créant, début 2007, une commission politique. Les cinq formations parlementaires représentées – communistes, sociaux-démocrates, Verts, chrétiens-démocrates et libéraux – ne sont toutefois parvenues qu’à un accord a minima.

Partageant le refus de recourir à l’immigration pour financer le système, elles se sont entendues pour prolonger la durée de cotisation et reporter progressivement l’âge de la retraite à 65 ans pour les hommes et les femmes sans enfant.

Ce changement a été accepté par les syndicats et les partis de gauche contre la garantie du maintien du système par répartition et d’un niveau de pension moyen équivalent à 45 % du salaire moyen. Les sociaux-démocrates, qui avaient déjà dû renoncer à toucher aux retraites lorsqu’ils étaient aux affaires en 2003 face à une forte mobilisation des syndicats, se sont en revanche opposés à l’introduction des fonds de pension obligatoires.

Mais Petr Necas, devenu cet été premier ministre à la tête d’un cabinet ultralibéral et fort d’une confortable majorité parlementaire, compte bien « achever » la réforme en créant de tels fonds. Quitte à passer outre l’opposition politique et syndicale.


Age légal Depuis 2009, l’âge de la retraite est progressivement relevé. Il devra atteindre 65 ans en 2030 pour les hommes, et entre 63 et 65 ans pour les femmes, selon le nombre d’enfants, à partir de 2043.

Annuités Le nombre requis est passé de 25 à 35 années de cotisations.

Martin Plichta (Prague, correspondant

 

la grece de la colère à la resignation  

 

Accepter de travailler plus longtemps pour des pensions moindres, ou s’exposer à ne plus toucher de retraite pour cause de faillite d’un système qui absorbe déjà 13,5 % du produit intérieur brut (PIB) : c’est en plaçant les Grecs devant cette fausse alternative que le gouvernement a pu faire adopter une réforme qui avait jusque-là toujours été ajournée face à la pression de la rue et de l’électorat.

Mais, cette fois, « l’état d’urgence » économique décrété par le premier ministre, Georges Papandréou, face au risque de banqueroute du pays et aux pressions des bailleurs de fonds, a remporté la mise. La réforme, qui devait au départ conclure un long dialogue, vite refusé par les syndicats et l’opposition, a finalement été bouclée en juillet, avant l’échéance fixée.

Les trois grèves générales organisées depuis le printemps par les deux grandes centrales syndicales n’ont pas mobilisé les foules et, malgré une forte résistance interne, la majorité socialiste a soutenu seule le texte au Parlement.

Par sincérité ou par habileté politique, le ministre de la protection sociale avait d’abord semblé vouloir se démarquer des diktats de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI). L’avant-projet restait très flou sur le sort réservé aux femmes, pourtant plus menacées. Mais Bruxelles a rappelé Athènes au respect des engagements pris en contrepartie du prêt de 110 milliards d’euros consenti au pays.

Résultat de décennies de bureaucratie et de clientélisme, la complexité du système, voire son aberration quand il permettait à des fonctionnaires de partir à 45 ans, a aussi incité les Grecs à un certain fatalisme. Nombre d’entre eux ignorent encore combien d’années de travail supplémentaires ou combien d’euros de pension en moins le nouveau régime leur réserve. Le mécontentement pourrait s’exprimer a posteriori, une fois les mesures en vigueur. Dans l’immédiat, il s’est traduit par une explosion des départs anticipés, notamment dans l’éducation.

Age légal Pour les femmes, il sera aligné sur les hommes, de 60 à 65 ans, d’ici à 2015. Les exemptions permettant un départ anticipé sont supprimées.

Annuités D’ici à 2015, elles passent de 37 à 40.

Montant Il sera réduit de 7 % en moyenne à la même date.
Catherine Georgoutsos (Athènes, correspondance)

italie droite gauche à l’initiative des changements

Une amende de 714 000 euros par jour de retard ! C’est ce que pourrait payer l’Italie si elle n’obéit pas, d’ici au 1er janvier 2012, à l’injonction de la Commission européenne de mettre fin à la différence de régime de retraites dans sa fonction publique : les hommes doivent travailler jusqu’à 65 ans, les femmes jusqu’à 60.

Cette adaptation prévue sera une nouvelle phase d’un processus engagé et mené presque sans interruption depuis quinze ans, consistant à allonger la durée de cotisation. Entre « concertazione » et ruptures, grèves et dialogue, l’Italie, confrontée à un faible taux de natalité et à un endettement colossal (aujourd’hui autour de 1 800 milliards d’euros), a entrepris d’indexer l’âge de la retraite sur les progrès de l’espérance de vie. L’objectif est de repousser l’ouverture des droits à 69 ans à l’horizon de 2050.

Dès 1995, l’âge de départ a été porté à 65 ans et le régime de la « pension d’ancienneté » – les travailleurs ayant cotisé trente-cinq ans pouvaient faire valoir leur droit au départ, tout en cherchant une nouvelle activité – commence à être aligné sur celui de la pension vieillesse. Très avantageux, notamment pour les fonctionnaires, ce double système était aussi très onéreux.

Toutefois, la réforme ne s’appliquant qu’aux nouveaux entrants sur le marché du travail, son impact financier est limité. La réforme devrait aboutir à la quasi-fusion des deux systèmes en 2013 : seuls quarante ans de cotisation ouvriront alors droit à pension sans condition d’âge.

Ce chantier a bénéficié d’une dialectique droite-gauche qui, si elle l’a parfois retardé, lui a permis d’aboutir à un consensus. Les gouvernements de Silvio Berlusconi ont cherché à accélérer la réforme, au risque de braquer les syndicats, mais les gouvernements de Romano Prodi n’y ont pas renoncé, tout en accordant des concessions.

Résultat, si le système italien est sans doute, aujourd’hui, l’un des plus complexes d’Europe, il a aussi été l’un des plus souvent réformés, sans trop de heurts.

 Deux systèmes cohabitent.

Pension vieillesse L’âge de départ est fixé à partir de 60 ans pour les femmes et 65 ans pour les hommes.

Pension d’ancienneté Au départ allouée après 35 ans de cotisations (40 ans en 2013), elle est progressivement alignée sur la pension vieillesse et doit disparaître.

Philippe Ridet (Rome, correspondant)

espagne : une bombe à retardement

Huit mois après l’annonce d’une prochaine réforme du système des retraites, le gouvernement espagnol n’est pas encore décidé à affronter les conséquences d’une mesure impopulaire.

Fin février, cette annonce avait rompu la paix sociale qui régnait jusqu’alors et le président du gouvernement, José Luis Rodriguez Zapatero, avait essuyé sa première manifestation syndicale en six ans de mandat. Selon les organisateurs, 200 000 manifestants étaient alors descendus dans les rues de toute l’Espagne pour défendre les retraites.

Aujourd’hui, concentré sur le vote du budget, M. Zapatero a dû repousser à la fin de l’année la réforme des retraites. Il espère aussi affaiblir la grève générale prévue le 29 septembre, les syndicats en ayant fait l’un des principaux thèmes de la mobilisation.

Malgré tout, le président socialiste souhaite encore trouver un consensus politique. Pour cela, il compte sur le renouvellement du pacte de Tolède. Voté en 1995 par tous les partis politiques et approuvé par les principaux acteurs sociaux, ce document analysait les problèmes structurels du système de sécurité sociale et les principales réformes qui devaient être mises en oeuvre.

Depuis le début de l’année, la commission parlementaire du pacte de Tolède examine les propositions du gouvernement, et ce dernier s’est engagé à ne présenter son projet qu’une fois rendu le rapport de la commission.

Mais rien n’indique qu’elle parviendra cette fois à un consensus, d’autant plus qu’au printemps ses membres s’étaient insurgés contre un décret-loi visant à geler les retraites pour 2011, sur lequel ils n’avaient pas été consultés.

M. Zapatero « nous demande maintenant un accord sur les pensions alors qu’il vient de détruire celui qui existait », avait déclaré le président du Parti populaire (PP, droite), Mariano Rajoy. Pour Ignacio Fernandez Toxo, le secrétaire général du principal syndicat espagnol, les Commissions ouvrières (CCOO), M. Zapatero a oublié le « consensus social ». - (Intérim.)


Age légal Il devrait passer de 65 à 67 ans, à partir de 2013, sur douze ans.

Préretraite L’âge minimum légal passerait de 52 à 58 ans.

Montant Les prestations seraient calculées non plus sur les quinze mais sur les vingt dernières années de salaires.

allemagne : un cycle entamé en 1992

Malgré une situation démographique beaucoup plus préoccupante qu’en France, les retraites ne constituent pas, en Allemagne, une bombe sociale à retardement. Peut-être justement parce que le déclin démographique a contraint, depuis près de deux décennies – la première réforme majeure date de 1992 -, les responsables politiques à réformer le système pour lui donner une chance d’être pérenne. Certes, en arrivant au pouvoir en 1998, Gerhard Schröder (SPD) annule la réforme lancée par son prédécesseur, Helmut Kohl (CDU), l’année précédente, mais les mesures qu’il prend en 2001 et 2003 sont dans la ligne de ce qu’avaient décidé les conservateurs.

En 2001, le ministre du travail, Walter Riester, introduit notamment un système de retraites par capitalisation original : si les contribuables les plus aisés peuvent déduire cette épargne de leurs revenus imposables, les plus modestes reçoivent, au contraire, une aide de l’Etat qui peut représenter jusqu’à 90 % de leur capital.

Lors de la grande coalition qui dirige le pays de 2005 à 2009, ce sont aussi des personnalités du SPD qui portent, en 2007, la réforme aujourd’hui la plus emblématique : le recul progressif de l’âge de la retraite à 67 ans entre 2012 et 2029. La loi est donc votée par les députés de la CDU et du SPD (à l’exception de treize d’entre eux). Avec les lois dites « Hartz IV », adoptées au début de la décennie pour rendre l’Allemagne plus compétitive, ce recul de l’âge de la retraite doit parachever l’image d’un SPD réformateur mais responsable, quitte à s’éloigner du syndicat dont il est proche, le DGB.

Mais auprès des électeurs, la réforme passe mal. Selon les sondages de l’époque, près de 80 % des Allemands la désapprouvent et les manifestations du 1er mai 2007 font le plein contre ce recul social. S’il n’y a pas de grève, c’est surtout parce que la loi l’interdit, puisqu’il ne s’agit pas d’un conflit lié au travail. L’électorat de gauche s’en souviendra : beaucoup voient dans cette réforme la cause de la retentissante défaite électorale du SPD en septembre 2009.

Du coup, préparant la prochaine échéance électorale nationale, prévue pour 2013, le nouvel homme fort du SPD, Sigmar Gabriel, vient d’éteindre le mécontentement qui montait dans le parti en reportant tout début de réforme à 2015 et en y mettant comme condition qu’à cette date, 50 % des salariés de plus de 60 ans aient un travail. Ce qui n’est le cas que de 21,5 % d’entre eux aujourd’hui.


Age légal De 2012 à 2029, il sera progressivement porté de 65 à 67 ans, sauf pour les assurés justifiant d’au moins 45 années de cotisations obligatoires. L’âge légal de départ sera ajusté à l’évolution démographique.

Comptes L’équilibre financier du régime sera assuré jusqu’en 2040 au moins.

Frédéric Lemaître (Berlin, correspondant)

royaume -uni : un dossier au faible impact politique

Au Royaume-Uni, à l’exception de grèves et de manifestations qui surgissent ici et là, la réforme des retraites ne provoque guère d’émoi. Ce calme relatif est en partie lié à la dualité public-privé du système. Le financement des pensions ne dépend pas tant de l’équilibre budgétaire des régimes publics ou des perspectives démographiques, que du taux d’épargne des ménages et du niveau de pauvreté aux âges élevés, ce qui prête peu à la mobilisation. 

Le faible niveau de la pension universelle forfaitaire d’Etat – de l’ordre de 100 livres (120,4 euros) par semaine -, à laquelle s’ajoute un petit régime complémentaire, peut être compensé par l’accès à des fonds de pension d’entreprises et à des plans privés investis en Bourse. Sans parler du placement immobilier, très répandu dans cette nation de petits propriétaires pour lesquels le produit de la vente de leur logement est un élément important du pécule final.

Résultat, le royaume n’a pas de problème de soutenabilité budgétaire de ses régimes de retraite : les pensions servies par les régimes publics ne représentent que 6 % du produit intérieur brut (PIB). Et le consensus politique est de ne pas augmenter les pensions d’Etat pour résoudre le problème de la pauvreté des personnes âgées, car les prélèvements obligatoires sont perçus comme confiscatoires et pénalisants pour les jeunes.

En 2001, toutefois, une réforme a prévu le passage de l’âge de la retraite à 65 ans pour les femmes entre 2010 et 2020, l’amélioration du régime complémentaire des salariés modestes et la création de produits d’épargne retraite.

Une seconde réforme, en 2006, a été confiée à une commission d’experts dirigée par Lord Turner, ancien directeur du patronat. Le projet, ambitieux, a été saboté par le ministre des finances de l’époque, Gordon Brown, qui le jugeait trop cher. En 2007, toutefois, il a été décidé que l’âge d’accès à la pension universelle forfaitaire d’Etat passera de 65 à 68 ans entre 2024 et 2046.

Le 1er juillet, le premier ministre de la coalition entre conservateurs et libéraux-démocrates, David Cameron, a annoncé une nouvelle réforme reprenant nombre d’éléments du plan Turner.

Comment expliquer le faible impact politique d’un dossier si explosif ailleurs ? L’accent mis sur l’incitation à l’épargne, la difficulté de faire grève, le large soutien du public à la coalition au pouvoir motivent cette apathie. Et, même s’il s’organise, le lobby des retraités, victime de divisions de classe, n’a pas le pouvoir des syndicats.


Critères Les retraites d’Etat seront indexées sur les revenus et non plus sur les prix, mais sans pouvoir augmenter de plus de 2,5%. Les critères d’accès convergeront entre hommes et femmes. Les mises à la retraite d’office seront supprimées.

Fonctionnaires Leur système de retraites sera révisé.

Marc Roche (Londres, correspondant)

l’europe confrontée au vieillissement démographique

 

Le vieillissement démographique, avancé pour justifier le bien-fondé du report de l’âge de départ à la retraite, est bien réel, puisque, à l’horizon 2030, les plus de 60 ans représenteront 36 % de la population totale en Allemagne et 30 % en France.

Dans l’Union européenne, un tiers des Etats membres ont déjà fixé l’âge du départ à la retraite à 65 ans, il atteindra même 68 ans au Royaume-Uni d’ici à 2046. Mais l’âge de sortie du marché du travail est de 61,4 ans en moyenne européenne, et seulement de 59,3 ans en France. La question de l’emploi des seniors reste donc entière, tout particulièrement en France.

Le report quasi généralisé de l’âge de départ en retraite n’est pas sans conséquences sur le niveau de pension des retraités. Les partisans d’un report de l’âge de départ à la retraite comptaient initialement sur le développement de la retraite par capitalisation pour compenser la diminution du niveau des pensions.

Mais les contre-performances des fonds de pension en 2008 en raison de la crise financière ont depuis laissé de nombreux retraités démunis.




pour les terminalesES apprendre avec l’insee 1)la croissance

5 10 2010

voila un site pour tester vos connaissances sur la croissance *

http://www.statapprendre.education.fr/insee/croissance/default.htm

^par exemple les liens entre la croissance et l’emploi *

http://www.statapprendre.education.fr/insee/croissance/effets/emploicroissance.htm




premieres terminales

23 09 2010

voici plusieurs liens utiles sur le site de la Documentation Française (même si cela va souvent bien au delà de mes attentes et des programmes !) .
 
Un dictionnaire économique : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues-collections/problemes-economiques/glossaire/index.shtml
 
Un lexique des sigles économiques français et étrangers : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues-collections/problemes-economiques/dictionnaire-sigles.shtml
 
Un espace consacré à la chronologie des faits économiques depuis 1800 par périodes : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues-collections/problemes-economiques/chronologie.shtml
 
Un guide des théories économiques regroupées par objet d’étude : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues-collections/problemes-economiques/theories/theories.shtml




le stress, au travail une suite d’articles de ce jour dans le Monde

18 02 2010

Un rapport remis, mercredi 17 février, à François Fillon souligne la responsabilité des dirigeants d’entreprise face au stress des salariés et préconise de modifier à la marge leur mode de rémunération en intégrant la prise en compte de la santé de ces derniers. Le même document propose aussi de réformer l’enseignement dans les écoles de commerce et d’ingénieurs, où la formation dans ce domaine « est extrêmement pauvre », a déploré l’un des auteurs du rapport, Muriel Pénicaud, directrice générale des ressources humaines chez Danone.

« La responsabilité sociale des entreprises est d’abord celle de ses dirigeants », a souligné le premier ministre lors d’un point presse à Matignon, promettant que ce rapport serait débattu au sein du Conseil d’orientation sur les conditions de travail afin de contribuer au plan santé travail 2010-2014, qui doit être adopté en mars.

Parmi ses principales préconisations, le texte suggère que « la performance économique » ne soit plus le seul critère d’attribution de la rémunération variable des dirigeants. « La performance sociale doit aussi être prise en compte, incluant notamment des indicateurs de santé, de sécurité et de conditions de travail », soulignent ses auteurs. Le document préconise aussi que les conseils d’administration des entreprises se penchent annuellement sur cette question lors d’un rendez-vous consacré à la santé de leurs salariés.
 

UN « PROBLÈME DE MANAGEMENT »

« Le problème de santé n’est pas un problème de la médecine du travail, c’est un problème de management », a insisté l’un des auteurs du rapport, Henri Lachmann, président du conseil de surveillance de Schneider Electric. Le troisième membre de la mission, le vice-président du conseil économique, social et environnemental Christian Larose, a jugé « consternant » l’accueil que leur ont réservé les organisations patronales. Au sein de celles-ci, « on ne veut pas bouger sur ces sujets, et on trouve toutes les raisons du monde pour dire que la question de la santé au travail n’est qu’une mode », a-t-il déploré.

Alors qu’une série de suicides a récemment remis la souffrance des salariés au cœur de l’actualité, notamment à France Télécom, le gouvernement s’apprête à mettre en ligne sur Internet des listes des entreprises de plus de 1 000 salariés classées en trois catégories, en fonction de leurs efforts dans la prévention du stress.

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Après une série de suicides à France Télécom, le ministre du travail, Xavier Darcos, avait lancé, en octobre 2008, un plan national d’urgence pour la prévention du stress professionnel incitant les quelque 1 500 entreprises françaises de plus de 1 000 salariés à engager avant le 1er février des négociations ou des démarches sur le stress au travail.

Le ministère a donc mis en ligne, jeudi 18 février, sur le site consacré à « la santé et la sécurité au travail » Travailler-mieux.gouv.fr, les listes des entreprises classées en fonction de leurs efforts dans la prise en charge du stress.

Les entreprises se répartissent entre trois catégories : « vert » (celles qui ont déclaré avoir signé un accord de fond ou de méthode), « orange » (celles qui ont engagé une ou plusieurs réunions de négociations ou de discussions) et « rouge » (celles qui n’ont rien entrepris ou n’ont pas répondu au questionnaire soumis par le ministère). Les deux premières catégories comptent 900 entreprises (respectivement 55 % et 33 %), 600 n’ont pas répondu et sont automatiquement classées dans « rouge ».

Dans la catégorie « orange », la plus mystérieuse, se situent France Télécom, Décathlon, Sony France, Mars Chocolat, ou encore Sephora.

Pour Jenny Urbina, déléguée générale CGT chez Sephora, la couleur orange n’est due qu’à l’urgence dans laquelle s’est retrouvée la direction. Selon elle, il n’était pas possible de signer les accords : absence de médecin du travail, documents élaborés « à la va-vite ». A ses yeux, les projets d’accords transmis étaient « scandaleux ». Pas de médecins ni d’enquête en interne. Or les problèmes semblent nombreux : sous-effectifs, horaires difficiles, vie personnelle et familiale négligée. Et « chez Sephora, nous avons 90 % de femmes », précise-t-elle.

 

La démarche aura donc évité au géant de la parfumerie de se retrouver dans le rouge, prouvant, grâce à deux réunions, qu’un accord est en cours d’élaboration. « Ils ont juste limité la casse », conclut-elle.

Pour Jean-Claude Delgènes, DG de Technologia, qui a mis au point le questionnaire destiné aux entreprises, la couleur rouge est très dissuasive. Les tribunaux seront sans pitié pour les entreprises traînées au pénal, les partenaires sociaux ne laisseront rien passer et les candidats à l’embauche exigeront des garanties.

En ce qui concerne les entreprises à propos desquelles un professeur aurait dit « peut mieux faire » (les classées « orange »), elles sont inscrites dans une dynamique, explique M. Delgènes. « La dynamique respecte le rythme propre aux entreprises. Elle s’inscrit dans le long terme. » Même chose si l’entreprise a les honneurs du vert ; elle ne devra pas pour autant se reposer sur ses lauriers. Si les partenaires sociaux montent au créneau, elle pourra très bien retomber dans l’orange, ou dans le rouge. Une stratégie du « name and shame » (« nommer et faire honte »), explique Xavier Darcos dans Paris Match, qui « a des conséquences sur leur image ». Le bonnet d’âne n’est pas loin.

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Le stress et l’avenir d’une illusion, par Didier Toussaint

Le 1er février, la lutte contre le stress en France aura sa date anniversaire. Le ministère du travail enjoint toute entreprise de plus de 1 000 salariés d’entamer des négociations avec les partenaires sociaux sur le sujet avant cette échéance.

On ne peut que se réjouir de la prise de conscience à l’endroit de ce fléau bien réel. Mais entre le constat et le diagnostic, il y a un gouffre. A une époque où l’efficience est devenue une religion, on a pris l’habitude de confondre le moyen d’action avec la fin. Or, il faut bien le dire, devant l’inflation de dispositifs censés détecter les risques psycho-sociaux sous forme d’observatoires ou d’indices en tous genres, le diagnostic sur le stress semble quelque peu bâclé. Trois mythes, en particulier, doivent être dissipés.

Le premier d’entre eux est celui du management. On ne cesse d’associer stress et harcèlement, et de voir une cause dans un soi-disant style de management. L’apparence des faits légitime cette analyse, leur réalité l’infirme. Le stress est un symptôme mondial. Les causes en sont connues ; pression exercée sur les salariés au nom de la rentabilité, mondialisation, chômage, sans oublier les sollicitations permanentes d’un temps réel rythmé par les technologies de l’information et de la communication.

Ce qui cesse d’être mondial parce que propre à la France, c’est le thème de la souffrance au travail, popularisé par Christophe Dejours il y a déjà dix ans. La conversion du stress en souffrance est un symptôme national dont la mise en scène s’organise autour d’un pouvoir soupçonné de harcèlement volontaire et d’une victime que cette souffrance pousserait au suicide. Il y a chez nous ce réflexe largement partagé consistant à mettre en accusation des personnes, là où dans des pays comme ceux de l’Europe du Nord, on a conscience que dans un monde qui change très vite, ce sont les structures qui doivent s’adapter en premier. Dans un pays où l’on est convaincu que l’enfer c’est les autres, l’action collective est plus volontiers envisagée sous l’angle d’un huis clos infernal entre personnes que sous son aspect institutionnel.

Le deuxième mythe sur le stress est la question de son coût. On ne cesse d’avancer que l’absentéisme et le manque d’efficacité sont un coût économique, comme si la lutte contre le mal n’allait pas de soi et devait être justifiée. Or, en matière de coût il est préférable de raisonner sur des soldes que sur des postes isolés. L’économie du stress est malheureusement globalement positive, son coût apparent étant largement compensé et dépassé par ses bénéfices. Il suffit pour s’en rendre compte de voir comment un titre s’apprécie en Bourse sur simple annonce d’un plan de licenciement. Tout indique aujourd’hui, dans la vie des affaires, que ce qui pour les personnes est facteur de stress sera pour certaines institutions financières une source de bénéfice dans des proportions qui demeurent largement favorables aux secondes. Il faut voir les choses en face ; ce qui est un coût pour elles, c’est la ressource humaine en tant que telle, et non sa souffrance.

Dernier mythe enfin, celui d’une corrélation entre l’épanouissement des salariés et la rentabilité de l’entreprise. On entend souvent dire qu’une entreprise n’est performante que si ses salariés sont heureux. L’expérience indique systématiquement le contraire. Les exemples ne manquent pas. Renault, à l’ambiance chroniquement tendue depuis l’origine, est le seul des deux survivants français d’un secteur automobile qui comptait plus de cent acteurs au début du XXe siècle. Qui veut croire aujourd’hui qu’Apple, Wall-Mart ou Toyota sont des havres de bonheur ? On ne conteste pas en revanche leur place de leaders.

Il est important de ne pas se tromper de cible. On cherche à mesurer ce qui, au fond, relève de phénomènes à la fois culturels et inconscients. Ce n’est pas seulement en quantifiant les suicides et les risques qui les induisent qu’on parviendra à contenir le mal, même si la démarche est fort utile. Chiffrer, c’est constater, c’est s’en remettre une fois de plus à ce que Robert Musil qualifiait d’arrogant langage des mathématiques. Démonter les mécanismes institués produisant de la souffrance appelle un autre type de langage, celui qui privilégie le sens des faits par rapport à leur mesure.

En France, ce n’est pas tant le stress qui génère de la souffrance que la misère institutionnelle de nos entreprises qui livrent les individus en pâture à des remèdes dont l’apparence technique, sous forme de sondages, questionnaires et formation au management, suffit à les rendre légitimes. Ce sont là des applications maladroites de pratiques anglo-saxonnes qui n’ont de sens que dans leur contexte culturel d’origine. Le choix des moyens présuppose une certaine conscience des fins.

Didier Toussaint est consultant DIT et co-auteur de Vers un autre monde économique (ouvrage collectif), éd. Descartes & Cie, Paris, 2009.

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Démocratie, travail et suicide ou Ce que travailler veut dire, par Isabelle Ferreras

Les nouvelles sont mauvaises. L’entreprise devient un lieu où l’on se suicide. Progressivement, depuis les années 1990, le phénomène prend de l’ampleur. Renault, PSA, EDF, Areva, Thalès, enfin, France Télécom. Ouvriers, employés, cadres, leur geste de désespoir ultime jette les directions dans l’incompréhension. Le capitalisme aimait croire que les facteurs de production étaient ajustables et souples – flexibles – à souhait. Vraisemblablement, tout comme la planète, l’humain aussi a ses limites. 

Comment comprendre le suicide lié au travail ? Incontestablement, le travail, aujourd’hui, mobilise intensément les attentes des individus. Il importe de comprendre ce que l’expérience du travail représente aux yeux des individus, pour comprendre ce qui peut les pousser à aller si loin. Au contraire de la psychologisation ambiante des enjeux, ce sont des réponses en termes politiques et institutionnels qu’il faut apporter. Pour y parvenir, il faut comprendre ce que représente l’expérience du travail pour celui qui travaille. C’est pourquoi l’analyse du travail se trouve directement au cœur de la réponse à donner au « problème du travail », dont le suicide n’est que le symptôme, le plus frappant et le plus dramatique.

A l’heure où 70 % des emplois relèvent du secteur tertiaire, qu’est-ce donc que le travail dans nos sociétés démocratiques avancées ? Trois dimensions principales le caractérisent : l’expérience du travail est expressive, publique et, au fond, politique. On observe en effet aujourd’hui que le rapport au travail est de l’ordre du sens, de l’expressivité. Contredisant le postulat de la théorie économique qui présuppose un rapport de type exclusivement instrumental au travail (le travail contre le salaire), les recherches actuelles clarifient le fait que le travail est un support de sens central dans la vie de l’individu. Ainsi, même dans le cas des caissières de supermarché, poste de travail emblématique de la société des services mais se trouvant au bas de l’échelle des carrières et des salaires, la dimension instrumentale reste marginale dans le rapport au travail. En effet, la dimension instrumentale (le salaire) se voit toujours reprise dans des dimensions expressives qui la dépassent, telles que l’enjeu de l’intégration sociale ou du sentiment d’utilité à autrui.

Ensuite, l’irruption du client dans l’univers du travail, caractéristique décisive de l’économie des services, donne corps à une réalité nouvelle : travailler, du point de vue du salarié, c’est réellement prendre part à la sphère publique. Cela se joue au niveau concret des pratiques quotidiennes, au travers des attentes manifestées à l’égard de la clientèle singulièrement. Ainsi, sous le regard permanent des clients, les salariés manifestent l’attente que le régime typique de la sphère publique des sociétés démocratiques, fondé sur l’égalité des personnes, règle les échanges dans l’entreprise. Cela n’est évidemment pas le cas et explique la situation de « souffrance » actuelle.

Au fond, il fait sens de dire que l’expérience du travail est fondamentalement politique. Vu la flexibilité qui le définit aujourd’hui (des horaires, des tâches, etc.), travailler constitue une expérience d’insertion et de positionnements incessants dans les collectifs de travail. L’observation montre que les situations de travail sont analysées par les salariés au travers des registres du juste. Cela concerne les innombrables « petits » conflits quotidiens du travail (organisation des pauses, accès à une formation, réorganisation des équipes) aussi bien que les conflits majeurs (restructurations et licenciements collectifs). Ainsi, c’est l’enjeu du juste par rapport au collectif qui est l’aiguillon transversal à toutes les situations qui font la vie de l’individu au travail. Or la question du juste en référence au collectif constitue l’essence même du politique – raison pour laquelle on peut parler du travail comme expérience politique. Enfin, lorsque l’on dégage les divers registres de justice avancés par les salariés (mérite, égalité, performance, ancienneté, situation familiale, etc.), on s’aperçoit que c’est la norme de la justice démocratique qui est pensée comme la procédure adéquate pour trancher les conflits entre critères de justice rivaux. Ainsi, les personnes au travail témoignent de l’intuition qu’il serait juste qu’elles puissent participer à élaborer les règles auxquelles elles doivent se soumettre. Etrange ? Au contraire, cela est logique pour des sociétés à culture démocratique avancée…

Aujourd’hui, de nombreux obstacles s’opposent à la reconnaissance de cette attente démocratique au travail. En effet, le travail est gravement mis sous tension par l’arrangement capitaliste : celui-ci déconsidère l’intuition démocratique contenue dans l’expérience du travail en privilégiant un régime de pouvoir de type domestique, pré-démocratique, celui de l’« arbitraire patronal » – et ce, même quand il est mâtiné de présence syndicale, actuellement bien trop faible par rapport au pouvoir accordé aux détenteurs des capitaux de l’entreprise. Ainsi, le travail n’est pas qu’une « souffrance », c’est pour cela qu’il fait souffrir. Car les attentes démocratiques qui l’animent sont gravement trompées.

Il est à craindre qu’en continuant à ignorer la question qualitative que pose le travail aujourd’hui, nos sociétés se condamnent à enregistrer la souffrance extrême de certains et la frustration grandissante de tous, conséquences de l’arbitraire capitaliste au travail. Ce n’est pas à coup de psychologues, pour renforcer les DRH, que l’on adressera sérieusement le problème qui se fait jour ici. Ce sont des réponses d’ordre organisationnel et institutionnel qui doivent être apportées : quelles institutions pour la gouvernance de l’entreprise, adéquates à ces attentes ? Quels modes d’exercice du pouvoir, légitime et non arbitraire, dans les équipes de travail ? « Une civilisation qui ruse avec ses principes, a dit Césaire, est une civilisation menacée. » A l’heure où l’économie est productive car sa main-d’œuvre est plus qualifiée que jamais, la France ne peut plus faire l’économie de ces questions politiques. Equiper les salariés des capacités nécessaires à participer aux décisions qui les concernent, en commençant par des droits individuels, collectifs et syndicaux adéquats, tels qu’ils puissent réellement se réapproprier leur vie au travail et leur destin personnel, ainsi qu’en faire bénéficier l’ensemble de la société par une vitalité renouvelée, voilà ce qui sera défendre, sérieusement, la « valeur travail » – et la démocratie.

Isabelle Ferreras est professeure de sociologie à l’Université catholique de Louvain, chercheuse qualifiée du Fonds national de la recherche scientifique (Bruxelles, Belgique), Senior Research Associate, Labor and Worklife Program, Harvard Law School, Harvard University.  Elle a publié « Critique politique du travail. Travailler à l’heure de la société des services » (2007, Paris, Presses de Sciences Po, 273 pp.).