A Parienty PT flexibilité et croissance

11 02 2012
Progrès technique, flexibilité et croissance 

Sommaire 

1. La fin du paradoxe de Solow
2. Destruction créatrice et flexibilité
3. Une reprise sans emplois
 par Arnaud Parienty. 

Depuis quelques années, l'irruption de nouvelles technologies se traduit enfin dans les statistiques de productivité(a), au moins aux Etats-Unis. Mais cette révolution technique va-t-elle forcément engendrer croissance et emploi ? Les investissements réalisés dans ces nouvelles technologies ne suffisent pas : le progrès technique est un processus douloureux, car il entraîne un mouvement de " destruction créatrice "(b). Une phase délicate de reconversion des activités et des emplois est inévitable. La grande flexibilité(c) de l'économie américaine lui a permis de réaliser cette adaptation. Mais les hésitations actuelles de l'emploi aux Etats-Unis témoignent de la difficulté à engendrer un nouveau cycle de croissance dans un climat d'incertitude(d) que la flexibilité renforce.

1. La fin du paradoxe de Solow 

On s'est beaucoup félicité, en France, que la croissance soit devenue plus riche en emplois, ce qui veut dire qu'il n'est plus nécessaire d'avoir une croissance aussi forte que par le passé pour que l'économie crée des emplois. Mais on peut aussi lire les choses différemment : une croissance riche en emplois est une croissance sans guère de gains de productivité, donc sans guère de gains de pouvoir d'achat et de possibilités de se poursuivre durablement. 

L'embellie de l'emploi des années 1997-2001 correspond essentiellement à une conjoncture favorable : une monnaie pas trop forte, ce qui est bon pour les exportations, des prix de l'énergie très sages, l'effet d'entraînement de la croissance américaine, des taux d'intérêt en baisse. Cette embellie était prévisible, d'ailleurs l'économie connaissant des cycles d'une durée approximative de huit à dix ans : faible croissance entre 1980 et 1985, reprise de 1986 à 1990, dégradation de 1991 à 1995, reprise ensuite. Mais cette alternance ne permet pas d'espérer un retour prochain au plein-emploi : en gros, depuis dix ans, le taux de chômage fluctue autour de 10 %, au gré de la conjoncture, sans tendance à la baisse. 

Au contraire, les Etats-Unis et, dans une moindre mesure, le Royaume-Uni sont parvenus à revenir tout près du plein-emploi en créant beaucoup d'emplois, grâce à une croissance plus rapide que celle de la France. L'origine de ces bonnes performances semble résider dans le progrès technique. La productivité apparente du travail a augmenté, dans ces deux pays, de 1,8 % par an, contre 1,2 % en France sur la période 1990-2002(1). Elle s'est même emballée aux Etats-Unis ces dernières années : dans l'ensemble des secteurs marchands, elle a augmenté de 3,1 % en 2000, 2 % en 2001 (en pleine récession), 5,3 % en 2002 et 5,1 %, en rythme annuel, pour les deux premiers trimestres de 2003. Il faut remonter bien loin en arrière pour trouver des gains de productivité aussi élevés outre-Atlantique. Phénomène encore plus remarquable, la productivité semble augmenter plus vite ces derniers temps dans les services que dans l'industrie(2). 

Graphique [L'accélération du progrès technique] 

Ces gains de productivité exceptionnels signent la fin du " paradoxe de Solow " : en 1987, dans un article du Wall Street Journal, le Nobel Robert Solow affirmait que la micro-informatique était partout, sauf dans les statistiques de productivité. Elle s'y trouve désormais. Une recherche récente de Dale Jorgenson met en évidence le rôle des technologies de l'information et de la communication (TIC) : " Une poussée de l'investissement en technologies de l'information après 1995 caractérise les pays du G7. Elle explique une bonne part de l'accélération de la croissance américaine, mais contribue aussi substantiellement à la croissance économique des autres pays du G7. Une autre source de croissance est le gain de productivité dans les secteurs produisant ces TIC. " 

Dans ce cas, pourquoi tous les pays développés n'enregistrent-ils pas la même accélération de la croissance ? Il faut beaucoup de temps pour qu'une vague de progrès technique produise des résultats concrets dans tous les secteurs, car les ajustements des qualifications ou de l'organisation du travail sont longs. L'économiste américain Paul David l'a bien montré dans le cas de l'électricité(3). La diffusion des progrès réalisés dans les secteurs producteurs des technologies de l'information et de la communication aux secteurs utilisateurs de ces techniques commence à peine à se faire, et uniquement dans quelques pays. Après avoir longtemps affirmé que les technologies de l'information ne pouvaient se comparer aux grandes inventions du passé, parce qu'elles n'avaient guère d'impact sur les autres secteurs, Robert Gordon admet désormais qu'elles influencent toute l'économie des Etats-Unis. 

Reste à comprendre l'avance américaine. Un élément d'explication est que les Etats-Unis ont été les premiers à investir dans ces technologies ; un autre est la formidable capacité d'adaptation du capitalisme américain. 

2. Destruction créatrice et flexibilité 

L'accélération du progrès technique a des effets ambigus sur la croissance et l'emploi, car le progrès est aussi changement des techniques, des activités et des emplois : c'est la destruction créatrice, chère à Joseph Schumpeter (4). Ce mouvement est aujourd'hui accentué par la mondialisation, que Schumpeter considérait d'ailleurs comme un aspect du progrès technique (voir page 78). Ainsi, les progrès des télécommunications poussent de nombreuses entreprises américaines à faire faire leur comptabilité ou à localiser des centres d'appel en Inde (pays anglophone où le travail qualifié est bon marché), la baisse des coûts du transport font de la Chine une usine à l'échelle de la planète. Des emplois sont détruits dans les secteurs où la productivité augmente rapidement, d'autres sont créés dans les activités dont la production est stimulée par les gains de pouvoir d'achat et par les baisses de prix. Les emplois se déversent donc, selon l'expression d'Alfred Sauvy, d'un secteur à l'autre. 

Ce déversement finit en général par assurer l'ajustement du nombre d'emplois aux variations de la population active, d'autant que les gains de productivité entraînent des gains de parts de marché (importants dans une économie mondialisée) et que les hausses de pouvoir d'achat favorisent la diminution du temps de travail. Comme le faisait déjà remarquer Schumpeter il y a soixante ans, malgré un progrès technique ininterrompu, le chômage ne marque aucune tendance de très long terme à la hausse. 

Le problème est que les nouveaux emplois ne sont en général pas dans les mêmes entreprises, les mêmes régions, les mêmes secteurs, ni les mêmes qualifications que les emplois détruits. La destruction créatrice, si elle mène globalement à plus de richesse, prend du temps et fait des perdants, comme les salariés dont la qualification ne vaut plus rien ou les propriétaires de logements invendables du fait de l'exode de la population (ce sont parfois les mêmes), ou encore les entreprises dont le capital technique perd de sa valeur. 

Ce mouvement se voit bien dans le cycle actuel. Deux économistes de la Banque fédérale de New York ont calculé que, lors des récessions précédentes, la moitié des emplois supprimés avaient vocation à être recréés lors de la reprise. Pendant la récession de 2001, la proportion n'était que de 21 %. Le reste des suppressions d'emplois correspond à des changements structurels, c'est-à-dire au déclin de certaines entreprises ou de certaines activités, remplacées par d'autres. 

Le progrès technique ne peut donc être converti en croissance et en emplois que si l'économie est suffisamment flexible pour s'adapter au changement. Cette flexibilité, qualité fondamentale du capitalisme, peut être interne à l'entreprise, comme dans le modèle japonais, ou passer par le marché, selon le modèle anglo-saxon : les emplois peuvent être supprimés sans délai et sans coût(5), ce qui rend l'embauche, elle aussi, plus facile ; les transactions immobilières sont rapides et peu onéreuses ; la création d'entreprise est simple. Résultat : il y a beaucoup plus d'entreprises de création récente aux Etats-Unis(6). Mais cette flexibilité ne suffit pas à transformer le progrès technique en croissance et en emplois. Elle peut même renforcer l'incertitude au point de freiner l'embauche. 

3. Une reprise sans emplois 

Après une récession courte et de faible ampleur, les Etats-Unis connaissent, depuis plus de deux ans, une jobless recovery, une reprise économique sans création d'emplois. Cette situation commence à inquiéter. Certes, le chômage demeure bas et de courte durée, au regard de la situation française. Mais le taux d'emploi a diminué de 67,4 % à 66,2 % en trois ans. Le nombre des créations nettes d'emplois est très faible et très inférieur à ce qu'il est d'ordinaire en période de reprise (voir graphique). En fait, il n'était jamais arrivé que le nombre d'emplois baisse pendant les vingt mois suivant le creux de la récession. 

Pourquoi la reprise ne crée-t-elle pas les emplois attendus ? Parce que la dynamique de l'emploi a changé de nature. D'ordinaire, une grande partie des emplois perdus aux Etats-Unis sont des licenciements temporaires. Lorsque les affaires reprennent, l'employeur reprend contact avec son ancien salarié, qu'il a parfois aidé à obtenir des indemnités de chômage pour éviter qu'il n'aille chercher du travail ailleurs, et il le reprend sur le même poste que précédemment. C'est ainsi que le nombre des salariés de Boeing de la région de Seattle connaît des variations de plusieurs dizaines de milliers de personnes sur de courtes périodes de temps. Ces embauches sont évidemment très rapides. 

Encadré [La destruction créatrice, facteur d'incertitude] 

Dans une période de destruction créatrice rapide, comme celle que connaissent les Etats-Unis, prédominent au contraire les suppressions définitives d'emplois. Ce qui complique sérieusement l'embauche, car les entreprises susceptibles d'embaucher doivent définir clairement leurs besoins, les faire connaître, sélectionner des candidats, et ce processus coûteux et incertain prend forcément du temps. 

Deux ans après la fin de la récession, cette explication ne suffit plus. Les gains de productivité permettent apparemment de produire plus, sans embaucher. La faiblesse de l'embauche vient aussi de l'incertitude croissante qu'entraîne le mouvement de destruction créatrice : le rythme échevelé du progrès technique réduit la durée de vie de chaque innovation, et chaque entrepreneur se demande si c'est le bon moment pour lancer une innovation (voir encadré). Paradoxalement, la vague d'innovations conduit à l'attentisme. 

Graphique [Emploi : un cycle américain atypique] 

Or, Keynes a montré depuis longtemps que l'incertitude pouvait bloquer la croissance. En effet, si l'innovation permet de produire plus avec la même quantité de main-d'oeuvre, la production n'augmentera que s'il existe une demande suffisante pour l'absorber. Ce problème avait déjà empêché l'invention du travail à la chaîne de déboucher sur une vague de croissance dans l'entre-deux-guerres, celle-ci ne survenant qu'une fois mises en place les institutions assurant une progression rapide et régulière du revenu, donc de la demande. 

Ces dernières années, la dynamique de la demande aux Etats-Unis est venue principalement de la hausse de l'emploi et de la Bourse, puis de la politique économique. Or, l'emploi et la Bourse stagnent, alors que l'impact de la politique économique atteint ses limites. Comment éviter l'enchaînement catastrophique par lequel les gains de productivité engendrent la baisse de l'emploi, d'où la baisse de la demande ? 

La solution la plus évidente devrait venir des salaires : une progression régulière des salaires donnerait aux entreprises une meil-leure visibilité. Est-ce envisageable ? Après des années de stagnation, le pouvoir d'achat des salaires a augmenté, ces dernières années, au rythme de la productivité. Mais le pouvoir d'achat du salaire minimum est au même niveau qu'en... 1956 (!), et la détermination des salaires est désormais très décentralisée, voire individualisée. Sa flexibilité rend l'économie américaine très réactive, mais très imprévisible : le nouveau régime de croissance n'est pas un long fleuve tranquille. Plutôt que de suivre aveuglément la voie américaine, mieux vaut sans doute tenter de trouver des compromis entre des exigences contradictoires.

Pour en savoir plus :

 	" Hi-tech Innovation and Productivity Growth : Does Supply Create Its Own Demand ? ", par Robert J. Gordon, NBER, décembre 2002, disponible sur la home page de l'auteur. Ce spécialiste analyse subtilement la hausse de la productivité américaine et les différences entre les deux rives de l'Atlantique.
 	" Has Structural Change Contributed to a Jobless Recovery ? ", par Erica L. Groshen et Simon Potter, Federal Reserve Bank of New York, vol. 9, n°8, août 2003. Disponible sur le site de la Banque de New York. Une analyse claire et précise de l'évolution de l'emploi américain, distinguant l'influence du cycle et des changements structurels.
 	" Information Technologies and the G7 Economies ", par Dale Jorgenson, http://post.economics.harvard.edu/faculty/jorgenson/papers/papers.html Une analyse de la croissance des économies développées présentée très récemment en recalculant, pour chaque pays, la productivité et l'investissement, avec les conventions de mesure américaines (intégration des logiciels dans l'investissement, donc dans le produit intérieur brut, technique de mesure de l'inflation, etc.).
 	Capitalisme, socialisme et démocratie, par Joseph Schumpeter, éd. Payot, 1990 (1ere éd. 1942). Le grand ouvrage de Schumpeter traite, parmi de nombreux sujets, du mouvement de destruction créatrice et de ses conséquences. Parfaitement lisible et souvent très actuel dans ses deux premières parties.

(a) Productivité : : mesure de l'efficacité productive rapportant la production aux facteurs utilisés. On distingue productivité du travail (rapport de la production au travail utilisé), du capital et productivité totale des facteurs. Cette dernière notion est une approximation de la mesure du progrès technique.
(b) Destruction créatrice : : terme employé par Schumpeter pour désigner le mouvement de renouvellement des structures économiques sous l'impulsion du progrès technique.
(c) Flexibilité : : capacité d'adaptation des activités et de l'emploi aux changements de l'environnement économique. La flexibilité est interne lorsque la reconversion des activités et des emplois se fait à l'intérieur de l'entreprise. Elle est externe lorsqu'elle passe par le marché.
(d) Incertitude : :situation d'impossibilité de prévoir, donc de prendre des décisions fondées sur le calcul. Selon Keynes, ces situations favorisent des comportements d'imitation largement gouvernés par les facteurs psychologiques. 

(1) Voir " Les chiffres de l'économie 2004 ", Alternatives Economiques, hors-série n°58. Cette différence de quelques dixièmes peut paraître minime, mais, cumulée sur douze ans, la hausse est de 15 % en France, contre 24 % dans ces deux pays anglo-saxons.

(2) On trouvera une large gamme de statistiques d'accès très facile sur le remarquable site du Bureau of Labor Statistics (www.bls.gov), qui montre ce que peut être un service public d'information économique. L'Insee (rêvons un peu) pourrait s'en inspirer.

(3) Dans " The Dynamo and the Computer. An Historical Perspective on the Modern Productivity Paradox ", American Economic Review, 80(2), 1990.

(4) Economiste autrichien (1883-1950).

(5) Il s'agit bien entendu du coût financier pour l'entreprise et non du coût humain.

(6) Voir le rapport " Politiques industrielles pour l'Europe " du Conseil d'analyse économique, éd. La Documentation française, 2000.

Alternatives économiques, n° 221 (01/2004)
Auteur : Arnaud Parienty.



pour les premières ES les programmes de spécialité pour l’an prochain

19 01 2012

demandez le programme
A SCIENCES SOCIALES ET POLITIQUES
1. Le système politique démocratique
1.1 Quelles sont les composantes institutionnelles des régimes politiques démocratiques ?
1.2 Comment s’organise la compétition politique en démocratie ?
1.3 Quelle est la contribution des organisations politiques au fonctionnement de la démocratie ?
2. La participation politique
2.1 Quelle est l’influence de la culture politique sur les attitudes politiques ?
2.2 Quels sont les répertoires de l’action politique aujourd’hui ?
2.3. Comment expliquer le comportement électoral ?
3. L’ordre politique européen
3.1 Quel est l’impact de la construction européenne sur l’action publique ?
3.2 Vers un ordre politique supranational ?

B ÉCONOMIE APPROFONDIE
1. Économie et démographie
1.1. Comment la dynamique démographique influe-t-elle sur la croissance économique ?
1.2. Quel est l’impact des variables économiques et démographiques sur le financement de la protection sociale ?
2. Stratégies d’entreprises et politique de concurrence dans une économie globalisée
2.1. Dans quelles circonstances les entreprises peuvent-elles exercer un pouvoir de marché ?
2.2 Quel est le rôle de la politique de la concurrence ?
3. Instabilité financière et régulation
3.1. Qu’est ce que la globalisation financière ?
3.2. Comment expliquer les crises financières et réguler le système financier ?

C MATHÉMATIQUES APPROFONDIES
Exemples de problèmes
Recherche de courbes polynomiales passant par un ensemble donné de points.
Gestion de flux, problèmes simples de partitionnement de graphes sous contraintes : problème du voyageur de commerce, gestion de trafic routier ou aérien, planning de tournois sportifs, etc.

Modélisation d’échanges inter-industriels (matrices de Léontief).

Codage par un graphe étiqueté, applications à l’accès à un réseau informatique, reconnaissance de codes.

Minimisation d’une grandeur (coût, longueur, durée, etc.).

Phénomènes évolutifs (variation d’une population, propagation d’une rumeur ou d’un virus, etc.).
Contenus
• Matrice carrée, matrice colonne : opérations.
• Matrice inverse d’une matrice carrée.
• Graphes : sommets, sommets adjacents, arêtes, degré d’un sommet, ordre d’un graphe, chaîne, longueur d’une chaîne, graphe complet, graphe connexe, chaîne eulérienne, matrice d’adjacence associée à un graphe.
• Recherche du plus court chemin sur un graphe pondéré connexe.
• Graphe probabiliste à deux ou trois sommets : matrice de transition, état stable d’un graphe probabiliste.




infographie :les taux de chomage par bassins d’emploi depui dix ans

19 01 2012

 

Une infographie fascinante du journal Le Monde, a été actualisée aujourd’hui. Très utile.
http://www.lemonde.fr/societe/infographie/2011/02/07/les-taux-de-chomage-par-bassins-d-emploi-depuis-dix-ans_1474281_3224.html

Un exercice intéressant : on clique sur des critères (par exemple, les régions à – de 8% de taux de chômage) et on bouge le curseur temporel depuis 2003… Les années 2008-2009 ont été rudes.




pour les première et terminale ES composantes du pib en chiffres

10 11 2011

vous retrouverez les chiffres de l’année en cours  sous ce lien




Jon Corzine ou la chute d’un financier sans scrupules

2 11 2011

NEW YORK, LONDRES CORRESPONDANTS - A Wall Street comme dans la City, il ne faut jamais juger les gens sur leur mine. Avec ses lunettes cerclées de métal, sa barbe couleur sel, son crâne dégarni et son négligé vestimentaire assorti d’une pointe de fantaisie, Jon Corzine, 64 ans, a une allure de « prof » d’université. Il ne lui manque que l’amidon et l’invisible distance qui vous transforme en cancre. Pourtant, comme l’indique l’expert de la haute finance américaine, William Cohan, à propos du patron déchu de la firme de courtage new-yorkaise MF Global, en dépôt de bilan depuis le 31 octobre, « sous ses dehors relax, Jon Corzine est le prototype du financier hyper-ambitieux à 100 000 volts ».

En effet, le comportement du PDG de la firme, responsable du plus gros accident à Wall Street depuis la faillite de Lehman Brothers en 2008 (Le Monde du 2 novembre), n’a rien à envier à celui des pires spéculateurs des récentes années folles de la bulle subprime. Qu’on en juge : lorsqu’il prend la tête de MF Global, en mars 2010, l’action du fonds vaut 7 dollars. Moins de deux ans plus tard, elle a dégringolé à 1,20 dollar. Pour autant, foin du respect de la rémunération à la performance, le patron s’est octroyé sans lésiner d’exceptionnelles primes. Mieux, pendant qu’il a fait prendre à sa firme d’investissement les plus hauts risques, et finit, dans la panique, par utiliser les montants déposés par ses investisseurs pourcouvrir ses pertes – un délit dont la logique s’apparente aux fameuses « fraudes pyramidales » -, Jon Corzine n’a jamais oublié de protéger ses intérêts personnels. Ainsi, en cas de départ de la société, quel qu’en soit le motif et quelle qu’eût été sa performance, il aurait contractuellement reçu en espèces le montant avant terme de ses stocks options (11 millions de dollars – 8 millions d’euros) auquel s’ajoutait un parachute doré de 12,1 millions.

Son histoire est banale outre-Atlantique, celle d’un petit gars de Willey Station, hameau de l’Illinois, fils d’un d’ouvrier agricole et d’une institutrice, qui a su que seuls l’éducation et le travail le sortiraient de son milieu où la majorité des gens travaillaient aux champs. Après des études d’économie et de commerce, celui qui a fait son service militaire dans le corps des Marines, mais sans servir au Vietnam, est recruté par la Continental Illinois. Il y apprend les arcanes du marché des bons du Trésor américain. En raison des gros volumes en jeu, sur le marché obligataire, seul compte le résultat, pas le temps passé à la tâche.

Cette expertise vaut à ce grand bûcheur d’être recruté par Goldman Sachs (GS) en 1975. A l’époque, l’enseigne prestigieuse est une banque d’affaires moyenne organisée en partenariat. Quatre ans plus tard, Jon Corzine dirige le département obligataire en plein essor et devient associé. Il n’a que 33 ans. Au 85, Broad Street à New York, le Rastignac mène une carrière météorique à l’ombre de son mentor, Robert Rubin, qui copréside la firme. Là, il se lie d’amitié avec une autre étoile montante, Christopher Flowers, un as des fusions-acquisitions dont il se fait un allié. En 1994, deux ans après le départ de Robert Rubin comme secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Jon Corzine devient codirecteur général aux côtés d’un banquier d’affaires lui aussi originaire du Middle West, Henry Paulson.

L’inimitié entre les deux hommes est légendaire. Surtout, s’il soutient la mise en Bourse de GS, le duo se déchire sur tout le reste. En particulier, Henry Paulson bloque les tentatives répétées de Jon Corzine, pris par la course au gigantisme, deracheter un concurrent. Avec une habilité redoutable, Henry Paulson se débarrasse peu à peu de tous les membres du clan rival. A commencer par Christopher Flowers qui, tombé en disgrâce, claque la porte pour fonder sa propre firme de capital-investissement, JC Flowers & Co. Progressivement isolé, mégalomane, n’écoutant plus personne, Jon Corzine est « débarqué » par Henry Paulson de la direction de GS en 1999.

Meurtri, l’homme se tourne alors vers l’une des carrières qui, aux Etats-Unis, nécessite le plus de moyens financiers : la politique. Par chance, il a accumulé, durant ses années Goldman et pour salaire de son retrait, une fortune estimée à 400 millions de dollars. De quoi se montrer persuasif auprès des instances de son parti – Jon Corzine s’affiche démocrate – et plus encore auprès des électeurs. En 2000, l’ex-patron de GS remporte l’un des deux sièges de sénateur du New Jersey. Il a dépensé 62 millions de dollars de sa fortune personnelle, ce qui en fait, à ce jour, la campagne la plus chère de l’histoire du Sénat. Le sénateur Corzine sera actif sur des projets de loi touchant aux aides aux étudiants et à l’extension de la couverture-santé et votera, en 2002, contre l’entrée en guerre des Etats-Unis en Irak. Mais l’activité de législateur n’est pas la tasse de thé de cet homme d’action. Avant même la fin de son mandat, il l’abandonne pour se lancer dans la course à la fonction de gouverneur du même Etat.

C’est là, en 2005, qu’il obtient son plus grand succès politique, écrasant son adversaire républicain par 10 points d’écart. Gouverneur, il est de nouveau en contact direct et opérationnel avec les financiers. Ayant dans sa poche aussi bien les milieux d’affaires que les syndicats, il se bâtit une forteresse qui semble inexpugnable. De cette époque date sa notoriété : Jon Corzine n’hésite pas à « arroser » pour se faire élire et acheter des affidés. Las… Ses volumineux moyens ne lui seront d’aucun secours pour se faire réélire, en 2009. Il l’expliquera d’ailleurs lui-même, après sa défaite : auparavant, « être un ancien patron de Goldman Sachs était un énorme plus dans un parcours. Maintenant, les gens ont vu les excès de la finance. Leur attitude est très différente ». De fait, son adversaire républicain a battu le rappel des troupes avec un slogan dévastateur : « Corzine a géré le New Jersey de façon aussi catastrophique que ses amis banquiers à Wall Street. » Impact assuré, tant Goldman Sachs symbolise alors la rapacité des « banquiers-voleurs ».

Après sa défaite, son ami Chris Flowers vient le chercher pour lui confier les commandes de MF Global. Christopher Flowers, qui a pris 10 % dans cette charge de courtage, est mécontent du rendement de son investissement. La firme s’est limitée aux opérations de courtage au profit de ses clients et à la gestion des avoirs en cash de ses investisseurs. Parachuté PDG, Jon Corzine n’a qu’une ambition,créer un mini Goldman Sachs en transformant la société languissante en un supermarché de la finance agissant pour son compte propre. La première année, l’action s’apprécie de 26 % contre 17 % pour l’indice S & P500. Au coeur de sa stratégie gagnante, le pari sur la hausse de la dette souveraine des pays en crise de la zone euro, dont Jon Corzine s’occupe personnellement. Sûr de son flair et de son expertise, il décide seul, sans en référer à ses contrôleurs de risques ou ses analystes. Mais à l’été 2011, la crise souveraine européenne s’aggrave et les pertes s’accumulent.

Aujourd’hui, J C Flowers & Co aurait perdu 48 millions de dollars dans la faillite de MF Global. Pour GS également, la chute de son ancien dirigeant tombe au plus mal. Après les accusations portées par le procureur de New York et la SEC (Securities and Exchange Commission, la tutelle des marchés américains) contre Rajat Gupta, un ex-administrateur de GS soupçonné par la justice de délits d’initié d’envergure, c’est la seconde fois en une semaine que son nom, par ricochet, est traîné dans la boue.

En 2007, Jon Corzine avait été la victime d’un grave accident de voiture alors qu’il était conduit par un chauffeur de l’Etat du New Jersey à 150 km/h sur une autoroute où la vitesse est limitée à 105. Fait aggravant, le gouverneur voyageait sans ceinture de sécurité. Il lui en coûtera des fractures du fémur, de onze côtes, du sternum et d’une vertèbre. Plus une chirurgie plastique faciale. Quand on lui demanda pourquoi le chauffeur n’avait pas exigé de son passager qu’il utilise sa ceinture de sécurité, un collaborateur de Jon Corzine indiqua que celui-ci était « peu ouvert à ce genre de suggestions ». Le jour de sa sortie de l’hôpital, le véhicule qui le transportait fut de nouveau surpris en dépassement de vitesse. Visiblement, le banquier aventurier a toujours été un adepte du défi-frisson.

Sylvain Cypel et Marc Roche

Le Monde

Article paru dans l’édition du 03.11.11




l’Europe et la crise 10 fiches pour comprendre

22 10 2011

o Sebastien Paulo, L’Europe et la crise économique mondiale expliquée en 10 fiches, 4 juillet 2011 




lien chômage Américain

22 10 2011

analyse du chômage américain 




Protégé : cours de BRISES sur l’Etat

22 10 2011

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Protégé : le cours de Brises sur PT CROISSANCE

22 10 2011

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Protégé : pour les TES la QSTP sur la question en cours

18 10 2011

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