Jon Corzine ou la chute d’un financier sans scrupules

2 11 2011

NEW YORK, LONDRES CORRESPONDANTS - A Wall Street comme dans la City, il ne faut jamais juger les gens sur leur mine. Avec ses lunettes cerclées de métal, sa barbe couleur sel, son crâne dégarni et son négligé vestimentaire assorti d’une pointe de fantaisie, Jon Corzine, 64 ans, a une allure de « prof » d’université. Il ne lui manque que l’amidon et l’invisible distance qui vous transforme en cancre. Pourtant, comme l’indique l’expert de la haute finance américaine, William Cohan, à propos du patron déchu de la firme de courtage new-yorkaise MF Global, en dépôt de bilan depuis le 31 octobre, « sous ses dehors relax, Jon Corzine est le prototype du financier hyper-ambitieux à 100 000 volts ».

En effet, le comportement du PDG de la firme, responsable du plus gros accident à Wall Street depuis la faillite de Lehman Brothers en 2008 (Le Monde du 2 novembre), n’a rien à envier à celui des pires spéculateurs des récentes années folles de la bulle subprime. Qu’on en juge : lorsqu’il prend la tête de MF Global, en mars 2010, l’action du fonds vaut 7 dollars. Moins de deux ans plus tard, elle a dégringolé à 1,20 dollar. Pour autant, foin du respect de la rémunération à la performance, le patron s’est octroyé sans lésiner d’exceptionnelles primes. Mieux, pendant qu’il a fait prendre à sa firme d’investissement les plus hauts risques, et finit, dans la panique, par utiliser les montants déposés par ses investisseurs pourcouvrir ses pertes – un délit dont la logique s’apparente aux fameuses « fraudes pyramidales » -, Jon Corzine n’a jamais oublié de protéger ses intérêts personnels. Ainsi, en cas de départ de la société, quel qu’en soit le motif et quelle qu’eût été sa performance, il aurait contractuellement reçu en espèces le montant avant terme de ses stocks options (11 millions de dollars – 8 millions d’euros) auquel s’ajoutait un parachute doré de 12,1 millions.

Son histoire est banale outre-Atlantique, celle d’un petit gars de Willey Station, hameau de l’Illinois, fils d’un d’ouvrier agricole et d’une institutrice, qui a su que seuls l’éducation et le travail le sortiraient de son milieu où la majorité des gens travaillaient aux champs. Après des études d’économie et de commerce, celui qui a fait son service militaire dans le corps des Marines, mais sans servir au Vietnam, est recruté par la Continental Illinois. Il y apprend les arcanes du marché des bons du Trésor américain. En raison des gros volumes en jeu, sur le marché obligataire, seul compte le résultat, pas le temps passé à la tâche.

Cette expertise vaut à ce grand bûcheur d’être recruté par Goldman Sachs (GS) en 1975. A l’époque, l’enseigne prestigieuse est une banque d’affaires moyenne organisée en partenariat. Quatre ans plus tard, Jon Corzine dirige le département obligataire en plein essor et devient associé. Il n’a que 33 ans. Au 85, Broad Street à New York, le Rastignac mène une carrière météorique à l’ombre de son mentor, Robert Rubin, qui copréside la firme. Là, il se lie d’amitié avec une autre étoile montante, Christopher Flowers, un as des fusions-acquisitions dont il se fait un allié. En 1994, deux ans après le départ de Robert Rubin comme secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Jon Corzine devient codirecteur général aux côtés d’un banquier d’affaires lui aussi originaire du Middle West, Henry Paulson.

L’inimitié entre les deux hommes est légendaire. Surtout, s’il soutient la mise en Bourse de GS, le duo se déchire sur tout le reste. En particulier, Henry Paulson bloque les tentatives répétées de Jon Corzine, pris par la course au gigantisme, deracheter un concurrent. Avec une habilité redoutable, Henry Paulson se débarrasse peu à peu de tous les membres du clan rival. A commencer par Christopher Flowers qui, tombé en disgrâce, claque la porte pour fonder sa propre firme de capital-investissement, JC Flowers & Co. Progressivement isolé, mégalomane, n’écoutant plus personne, Jon Corzine est « débarqué » par Henry Paulson de la direction de GS en 1999.

Meurtri, l’homme se tourne alors vers l’une des carrières qui, aux Etats-Unis, nécessite le plus de moyens financiers : la politique. Par chance, il a accumulé, durant ses années Goldman et pour salaire de son retrait, une fortune estimée à 400 millions de dollars. De quoi se montrer persuasif auprès des instances de son parti – Jon Corzine s’affiche démocrate – et plus encore auprès des électeurs. En 2000, l’ex-patron de GS remporte l’un des deux sièges de sénateur du New Jersey. Il a dépensé 62 millions de dollars de sa fortune personnelle, ce qui en fait, à ce jour, la campagne la plus chère de l’histoire du Sénat. Le sénateur Corzine sera actif sur des projets de loi touchant aux aides aux étudiants et à l’extension de la couverture-santé et votera, en 2002, contre l’entrée en guerre des Etats-Unis en Irak. Mais l’activité de législateur n’est pas la tasse de thé de cet homme d’action. Avant même la fin de son mandat, il l’abandonne pour se lancer dans la course à la fonction de gouverneur du même Etat.

C’est là, en 2005, qu’il obtient son plus grand succès politique, écrasant son adversaire républicain par 10 points d’écart. Gouverneur, il est de nouveau en contact direct et opérationnel avec les financiers. Ayant dans sa poche aussi bien les milieux d’affaires que les syndicats, il se bâtit une forteresse qui semble inexpugnable. De cette époque date sa notoriété : Jon Corzine n’hésite pas à « arroser » pour se faire élire et acheter des affidés. Las… Ses volumineux moyens ne lui seront d’aucun secours pour se faire réélire, en 2009. Il l’expliquera d’ailleurs lui-même, après sa défaite : auparavant, « être un ancien patron de Goldman Sachs était un énorme plus dans un parcours. Maintenant, les gens ont vu les excès de la finance. Leur attitude est très différente ». De fait, son adversaire républicain a battu le rappel des troupes avec un slogan dévastateur : « Corzine a géré le New Jersey de façon aussi catastrophique que ses amis banquiers à Wall Street. » Impact assuré, tant Goldman Sachs symbolise alors la rapacité des « banquiers-voleurs ».

Après sa défaite, son ami Chris Flowers vient le chercher pour lui confier les commandes de MF Global. Christopher Flowers, qui a pris 10 % dans cette charge de courtage, est mécontent du rendement de son investissement. La firme s’est limitée aux opérations de courtage au profit de ses clients et à la gestion des avoirs en cash de ses investisseurs. Parachuté PDG, Jon Corzine n’a qu’une ambition,créer un mini Goldman Sachs en transformant la société languissante en un supermarché de la finance agissant pour son compte propre. La première année, l’action s’apprécie de 26 % contre 17 % pour l’indice S & P500. Au coeur de sa stratégie gagnante, le pari sur la hausse de la dette souveraine des pays en crise de la zone euro, dont Jon Corzine s’occupe personnellement. Sûr de son flair et de son expertise, il décide seul, sans en référer à ses contrôleurs de risques ou ses analystes. Mais à l’été 2011, la crise souveraine européenne s’aggrave et les pertes s’accumulent.

Aujourd’hui, J C Flowers & Co aurait perdu 48 millions de dollars dans la faillite de MF Global. Pour GS également, la chute de son ancien dirigeant tombe au plus mal. Après les accusations portées par le procureur de New York et la SEC (Securities and Exchange Commission, la tutelle des marchés américains) contre Rajat Gupta, un ex-administrateur de GS soupçonné par la justice de délits d’initié d’envergure, c’est la seconde fois en une semaine que son nom, par ricochet, est traîné dans la boue.

En 2007, Jon Corzine avait été la victime d’un grave accident de voiture alors qu’il était conduit par un chauffeur de l’Etat du New Jersey à 150 km/h sur une autoroute où la vitesse est limitée à 105. Fait aggravant, le gouverneur voyageait sans ceinture de sécurité. Il lui en coûtera des fractures du fémur, de onze côtes, du sternum et d’une vertèbre. Plus une chirurgie plastique faciale. Quand on lui demanda pourquoi le chauffeur n’avait pas exigé de son passager qu’il utilise sa ceinture de sécurité, un collaborateur de Jon Corzine indiqua que celui-ci était « peu ouvert à ce genre de suggestions ». Le jour de sa sortie de l’hôpital, le véhicule qui le transportait fut de nouveau surpris en dépassement de vitesse. Visiblement, le banquier aventurier a toujours été un adepte du défi-frisson.

Sylvain Cypel et Marc Roche

Le Monde

Article paru dans l’édition du 03.11.11




pour les première et surtout les terminales en complement de cours

13 03 2009

à lire et plus encore à comprendre avant d’apprendre les éléments essentiels de ce rapport

tirer papier pour étude en classe pour les tes …

La crise bancaire et la régulation financière

Conseil économique social et environnemental, avis présenté par Mme Monique Bourven et M. Yves Zehr.

L’élément déclenchant de cette crise financière est la crise immobilière aux États-Unis née du retournement d’une politique monétaire laxiste qui répondait à la gestion de la sortie des crises Internet, du choc du 11 septembre 2001 et des scandales de gouvernance de type Enron. Commencée dans une certaine indifférence dès 2006, elle a atteint son paroxysme au deuxième semestre 2008 quand on a observé, jour après jour, une chute des cours des actions simultanément sur toutes les places financières dans tous les secteurs d’activités, des faillites ou des quasi faillites de certains établissements bancaires prestigieux, parfois au rayonnement mondial, des dysfonctionnements internes graves et coûteux dans d’autres. Ces événements ont entrainé des interventions inhabituelles des autorités publiques, interventions qui sont devenues de plus en plus massives et coordonnées pour endiguer un risque de perte de confiance dans le fonctionnement des systèmes financiers et limiter, pour le moment, la gravité d’une récession économique dans les pays développés avec ses conséquences sociales prévisibles. Pourtant, cette crise a été précédée de bien d’autres. Citons pour mémoire, dans les périodes les plus récentes : les crises des dettes externes de l’Amérique latine dans les années 1980 puis les crises asiatiques de même type, les crises bancaires scandinave et japonaise des années 1990, la bulle Internet et la crise boursière des années 2000. (…)

Vous pouvez télécharger le document à cette adresse




le tournant de la crise?

14 10 2008

Après la réunion du G7 vendredi 10 octobre et celle de la zone euro dimanche 12 octobre, la panique financière semble enfin stoppée. En adoptant des plans de sauvetage suffisamment coordonnés, les gouvernements des principaux pays riches sont parvenus à casser les anticipations des acteurs financiers, jusque-là unanimement baissières.Par Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives économiques

Ces plans de sauvetage nationaux s’inspirent de celui présenté la semaine dernière par Gordon Brown au Royaume-Uni : ils comprennent un engagement formel de ne laisser aucune banque faire faillite, l’affirmation de la disponibilité de chaque Etat à recapitaliser ses banques autant que de besoin et enfin, principale nouveauté, une garantie accordée par les Etats aux prêts entre banques. En effet ce qui a fait jusqu’ici la profondeur et la durée de la crise, c’était surtout l’incapacité où on a été depuis plus d’un an déjà à faire redémarrer le marché des prêts interbancaires du fait de la défiance persistante des banques les unes vis-à-vis des autres. La garantie des Etats à ces prêts semble de nature à permettre un déblocage.

la suite là Le tournant de la crise financière ?




toujours la crise financières les analyses (6 points de vue ) attention article long !

30 09 2008

Est-ce la fin du capitalisme financier de type anglo-saxon ? Six économistes répondent

 

Daniel Cohen, professeur à l’Ecole normale supérieure

 

Toute la finance de marché doit être remise à plat. L’attention des régulateurs, depuis la crise de 1929, avait essentiellement porté sur les banques commerciales. La panique des déposants ayant été le principal vecteur de la crise financière des années 1930, la régulation s’est concentrée sur les banques de dépôt. Et cela a plutôt bien fonctionné. On n’observe aucune crise majeure du système bancaire américain après guerre.

http://pubs.lemonde.fr/5/ZOP-LEMONDE/index_economie/exclu/sponsor/486947984/Middle1/OasDefault/z_position_middle1/essaipixel.html/63333564363632613438636564373530?_RM_EMPTY_

L’un des buts principaux de la finance de marché a été de sortir de l’habitat réglementaire imposé aux banques. Les règles classiques imposent aux banques de détenir un dollar de capital environ pour 12 dollars de crédit. La finance de marché a permis à ses acteurs d’accorder 32 dollars de crédit pour un dollar de capital ! Les banques d’investissements, les hedge funds, les compagnies d’assurances ont profité des mailles de la régulation pour accroître le volant de leurs opérations. Les banques commerciales ont, de leur côté, créé des « véhicules » logés hors bilan pour s’affranchir (légalement) de la réglementation. Le résultat, on le connaît maintenant. Les 700 milliards de dollars que le gouvernement américain veut injecter dans le système en est le prix.

Tout le travail des prochaines années consistera à élaborer des règles qui remettront le dentifrice du capitalisme financier dans son tube. Il faudra imposer des règles prudentielles nouvelles à l’ensemble des acteurs, réguler la titrisation des créances, surveiller les agences de notations, réviser les normes comptables… Cette remise à plat concernera tous les pays. Un rôle « en or » pour le FMI…

 

Nicolas Baverez, économiste-historien

 

L’expression « capitalisme financier de type anglo-saxon » laisse entendre que seuls les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Irlande seraient en crise. En réalité, le choc ébranle le capitalisme mondialisé, dont la finance était la pointe avancée. Les pays qui épargnent et exportent comme la Chine, l’Allemagne ou le Japon sont touchés : l’excédent chinois diminue déjà, tandis que Chine, Russie ou Brésil volent au secours de leurs banques.

Nous assistons à une déflation par la dette comme en 1929 : l’éclatement d’une bulle de crédit mène à une contraction violente des patrimoines et des revenus, de l’activité et de l’emploi.

Deux grandes leçons se dégagent de la déflation des années 1930 : enrayer la cascade des faillites bancaires ; privilégier des solutions coopératives au plan international pour éviter la spirale des barrières protectionnistes et des dévaluations compétitives.

Aujourd’hui, le sauvetage des banques est engagé, mais sur une base nationale. La coopération internationale est inexistante, à commencer par le dialogue entre la Fed et la BCE. Ces politiques du « chacun pour soi » impliquent un coup d’arrêt à la mondialisation, à l’intégration des marchés et à l’ouverture des sociétés.

Le capitalisme sortira profondément transformé de cette crise : priorité à la sécurité sur le risque, avec une diminution de la croissance potentielle ; rééquilibrage entre l’Etat et le marché ; retour en grâce de l’industrie au détriment de la finance ; changement du modèle économique des banques avec une concentration des acteurs et un recentrage sur la banque commerciale ; déclin relatif des pays développés – notamment des Etats-Unis – et accélération du passage à un système économique multipolaire et hétérogène.

 

Nouriel Roubini, professeur d’économie à l’université de New York, président de Roubini Global Economics Monitor

 

La crise est le résultat des excès du libéralisme et du « laisser-faire » de ces dix dernières années. Les régulateurs ont cru aux vertus du marché libre et de l’autorégulation. Leur jugement était inapproprié. La leçon est claire : nous avons besoin d’une meilleure régulation. Aujourd’hui, le paradoxe est que, pour résoudre ces excès, l’Etat américain vire dans l’excès inverse. Il injecte tantôt 200 milliards de dollars pour nationaliser Freddie Mac et Fannie Mae, les deux géants du refinancement hypothécaire, tantôt 85 milliards pour recapitaliser l’assureur AIG. Les « USA » deviennent l’ »URSSA », l’Union des républiques socialistes soviétiques d’Amérique. Le gouvernement prend dans la précipitation des décisions lourdes de conséquences. On a le sentiment d’être dans une république bananière ! On passe ainsi d’un extrême à l’autre. La bonne voie est au milieu, avec une régulation plus stricte qui n’empêche pas l’innovation. On y arrivera sans doute après quelque temps.

Le « Far West » sauvage (de la finance) appartient-il au passé ? Il faut être prudent. D’ici à quelques années, on aura peut-être tout oublié. On a vécu beaucoup de crises : celle des années 1980, la récession des années 1990, l’éclatement de la bulle Internet en 2001. A chaque fois, une bulle se reforme avec de l’argent facile et des régulateurs qui s’endorment. Nous verrons !

 

Dominique Plihon, universitaire, président du conseil scientifique d’Attac

 

La crise actuelle signe la faillite d’un capitalisme financier de spéculation et de prédation préjudiciable à la société. Les pays d’Europe qui se sont le mieux coulés dans les règles de ce capitalisme financier – l’Irlande et l’Espagne – sont ceux qui souffrent le plus.

Les banques centrales et les autorités de tutelle ont laissé faire. Jean-Claude Trichet, président de la BCE, ne pouvait ignorer les achats massifs des banques sur des titres risqués sur des marchés de gré à gré opaques et non régulés.

Ce capitalisme-là va devoir être réformé en profondeur. De nouvelles règles vont devoir être instaurées. Nous, altermondialistes, réclamons depuis longtemps un encadrement des acteurs financiers. Puisque le mouvement de nationalisation des banques est lancé, pourquoi ne pas constituer des pôles publics de développement, pays par pays, pour financer des projets qui étayent une croissance à long terme ? Rien n’empêche non plus une coordination au sein de l’Union européenne.

On peut objecter que les nationalisations bancaires du début des années 1980 ont été un échec, mais la faute en revient aux gouvernements qui ont imposé aux banques les mêmes règles de rentabilité que le secteur privé.

 

Pascal Salin, professeur à l’université Paris-Dauphine

 

Le capitalisme financier n’est pas seulement anglo-saxon. Il est universel et a de beaux jours devant lui, tout simplement parce qu’il n’est pas une création arbitraire, comme pouvait l’être un système de type soviétique. Ce capitalisme-là est l’expression d’innombrables processus spontanés créés pour répondre aux besoins des êtres humains. Il remplit deux fonctions fondamentales : orienter les ressources d’épargne vers les activités où elles obtiennent la plus forte rentabilité et prendre en charge les risques de la manière la plus efficace. Certes, le capitalisme financier ne peut pas remplir ces fonctions de manière parfaite, parce que l’information ne peut jamais être parfaite. Mais il les remplit mieux que n’importe quel autre système imaginable.

Les difficultés actuelles ne sont en rien une manifestation de la faillite de ce système. En effet, la crise financière est essentiellement une crise de l’interventionnisme étatique. Elle résulte en particulier de l’extraordinaire instabilité de la politique monétaire américaine au début du XXIe siècle, politique monétaire qui n’est évidemment pas contrôlée par le marché, mais décidée arbitrairement par des autorités publiques.

Pour que ce capitalisme financier prenne fin, il faudrait ou bien que tout le système financier soit étatisé – ce qui est exclu – ou qu’il explose parce qu’il constituerait un système incohérent, ce qui n’est pas le cas. Sur le long terme, la crise actuelle apparaîtra comme un simple accident de parcours qui aura peut-être permis de liquider les entreprises financières les plus mal gérées et d’inciter les autres à mieux évaluer les risques. La plus grande menace vient du renforcement probable des réglementations.

 

Pierre-Alain Muet, économiste et député PS du Rhône

 

Il est essentiel de réintégrer, dans le champ de la réglementation et du contrôle, les activités de crédit effectuées par des organismes non bancaires, car ce sont ces fonds spéculatifs non régulés qui sont à l’origine des crises financières récentes.

Il faut imposer une obligation de transparence sur les produits financiers et sur le niveau des fonds spéculatifs détenus par les banques.

Il faut enfin, comme c’était le cas autrefois, séparer les activités de banques de marché de celles des banques commerciales.

La titrisation, c’est-à-dire la possibilité laissée à un créancier de se défaire de la totalité de sa créance, entraîne une forme d’irresponsabilité. Les fonds spéculatifs ont prêté sans tenir compte du risque sachant qu’ils arriveraient à se défausser de ce risque sur un tiers. Pour éviter cette dissémination du risque, il faut, d’une part, appliquer les règles définies dans les accords de Bâle II de la Banque des règlements internationaux en réintégrant la titrisation dans le bilan des banques et, surtout, obliger le premier créancier a conservé pour lui-même 30 % à 40 % du risque sur le prêt initial. Tout organisme autorisé à prêter serait ainsi obligé d’évaluer son risque comme un banquier doit le faire.

En bref, il faut revenir en partie à une économie d’intermédiation et sortir d’une économie de marché financier ou les effets de levier sont trop importants.

Les agences de notations ont certes une responsabilité, mais la régulation et le contrôle relèvent aussi de l’Etat vers qui tout le monde se tourne quand ca va mal. Le contrôle des organismes de marché, c’est le retour de l’Etat.

 

Propos recueillis par Claire Gatinois et Yves Mamou

Article paru dans l’édition du 01.10.08 du journal Le Monde

 




pour les premières et les terminales ES D Cohen le monde enchanté de la finance

8 05 2008

Le Monde enchanté de la finance par Daniel Cohen

Quelle est l’origine des crises financières ? Un fait simple et qui peut se résumer ainsi : on joue plus facilement avec l’argent des autres qu’avec le sien. Un intermédiaire financier peut se dire en effet : si je gagne, mes bénéfices seront proportionnés au volume des affaires que j’ai engagées. Si je perds, on me licenciera et peut-être perdrai-je aussi ma réputation. C’est une perte lourde, mais qui ne sera jamais proportionnelle à celles que j’ai fait subir à ceux dont j’ai géré l’argent. Une asymétrie est ainsi créée entre les gains et les pertes, qui pousse à l’audace. Passé un certain seuil de risques, l’investisseur qui joue l’argent des autres ignore le danger. Plus il joue, plus il peut gagner, sans alourdir sa perte potentielle.

Cette règle simple, les profits sont pour moi (en partie du moins), et les pertes sont pour les autres, permet de comprendre le monde enchanté de la finance. L’investisseur vit sur un mode « panglossien », pour reprendre une expression due à l’économiste Paul Krugman. Comme le héros de Voltaire, il ne voit que les bons côtés des choses. Il ignore, non par inadvertance mais rationnellement, le risque qu’elles puissent mal tourner.

Ces principes expliquent pourquoi la finance a besoin d’être régulée. Les règles prudentielles fixent un ratio minimal entre les fonds propres des banques et le volume de leurs investissements. L’idée est de les obliger à disposer des ressources leur permettant de payer, et donc d’anticiper, leurs pertes éventuelles. La crise des subprimes illustre, a contrario, le déroulement de la logique à l’oeuvre lorsque, par des artifices divers, les intermédiaires financiers ont pu s’affranchir des contraintes de la régulation. A l’origine de la crise dite des subprimes, il y a une innovation que l’on peut qualifier de géniale. Pour rendre accessible le crédit immobilier, et plus attractif aux investisseurs, les ingénieurs de Wall Street ont eu l’idée suivante. Ils ont découpé en plusieurs tranches des portefeuilles de créances hypothécaires. Les meilleures tranches sont payées en premier, les secondes ensuite, les dernières tranches subissant le risque de défaut éventuel. On fabrique ainsi une palette variée d’actifs, intéressant une vaste classe d’investisseurs : les fonds de pension pour les meilleures tranches, et les hedge funds (fonds spéculatifs) pour les actifs risqués.

Cette invention, mise au point en 1983 par une filiale de General Electric, était destinée à l’origine à des emprunteurs a priori banals. Malgré une première crise en 1994, elle a pris son élan dans les années 2000, permettant d’élargir la gamme des ménages susceptibles de bénéficier d’un emprunt. Les couches les plus défavorisées, les désormais célèbres subprimes, pouvaient enfin acheter leur logement à crédit. Wall Street venait au secours d’Harlem.

L’effondrement du système des subprimes s’est déroulé en plusieurs étapes, qui ont chacune révélé la vision panglossienne des intermédiaires financiers. En amont de la crise, tout d’abord, un fait a été rapidement révélé : la qualité des crédits s’est détériorée, même en prenant en compte la clientèle nouvelle à laquelle ils s’adressaient. La solvabilité des clients a été surévaluée par les intermédiaires chargés de la distribution des prêts. La cause de cette dégradation est évidente. Auparavant, à la vieille école des crédits bancaires, les prêteurs à l’origine d’un crédit étaient également ceux qui le collectaient ensuite. Cela créait une incitation à évaluer correctement la solvabilité du client. Avec la titrisation des prêts, celui qui est à l’origine du crédit le revend immédiatement aux marchés financiers. L’incitation est changée. Ce qui compte est de faire du chiffre, pas de surveiller la qualité du client.

UN EFFET DE LEVIER À L’ENVERS (comme dit le prof effet de massue )

Mais ce phénomène n’est que le premier niveau du château de cartes. Le second est la « désinvolture » des banques elles-mêmes. Pour profiter au maximum des opportunités nouvelles de la finance hypothécaire, les banques ont créé des structures nouvelles, des special investment vehicles, hors bilan. En logeant dans ces structures ad hoc leurs activités nouvelles, les banques se sont affranchies des règles prudentielles. Elles ont pu profiter au maximum de ce qu’on appelle l’effet de levier, le leveraging, à savoir la possibilité de financer à crédit des opérations à haut rendement, sans mobiliser leurs fonds propres.

La machine à jouer imprudemment avec l’argent des autres s’est alors mise en marche. La crise qui a débuté au cours de l’été 2007 en a révélé l’ampleur. Les pertes se situeraient entre 422 milliards selon l’OCDE et 945 milliards de dollars (611 millions d’euros) selon les estimations du FMI. Quel que soit le chiffre final, qui dépendra du déroulement de la crise en cours, un « effet de levier à l’envers » est à l’oeuvre, ce que l’on appelle à Wall Street le deleveraging. Les banques vont en effet devoir réduire le volume de leurs prêts pour les (re-) proportionner à leurs fonds propres, au moment même où ceux-ci sont amputés par leurs pertes. La contraction du crédit est inéluctable.

Ce qui conduit au troisième et dernier étage du château de cartes : la bulle immobilière. L’argent facile des années 2000 a alimenté une flambée des prix qui a permis aux ménages américains de vivre à crédit. Un dispositif très laxiste leur permet en effet d’accroître leur dette au fur et à mesure que la valeur de leur patrimoine immobilier augmente. Tout va bien tant que les prix montent. Lorsqu’ils baissent, les ménages dont la valeur de la dette devient supérieure à celle de leurs maisons font défaut. Le raisonnement panglossien s’applique à nouveau. Les ménages les plus endettés sont incités à parier sur la continuation de la hausse, ignorant le risque de retournement. C’est ce risque qui se matérialise à présent. Aux Etats-Unis, la chute des prix immobiliers atteint aujourd’hui un rythme annuel de 10 % en moyenne. Un cercle vicieux est enclenché. La baisse des prix oblige les ménages à se mettre en cessation de paiement, ce qui conduit les banques à mettre en vente les maisons impayées, ce qui fait baisser encore les prix.

Ce que l’argent facile a donné dans les années 2000, le crédit difficile va le reprendre dans les années à venir. Le deleveraging a commencé à tous les étages, pour les banques, les institutions financières ayant joué au maximum de l’effet de levier, tels les hedge funds ou les firmes de private equity, et pour les ménages eux-mêmes. Le désenchantement du monde financier ? Sans doute, jusqu’à la prochaine séquence.

Daniel Cohen

économiste EEP