une économie innovante ne se juge pas à l’aulne de ses exportations

18 05 2008

Paru dans Libération : une économie innovante ne se juge pas a l’aulne de ses exportations

Fustigeant «l’hystérie du déficit commercial français» dans une intervention très commentée par les internautes sur le blog des éco-comparateurs de Libération.fr, Alexandre Delaigue soutient, à rebours du discours ambiant sur la perte de compétitivité de l’économie française, que le solde négatif de 39,2 milliards d’euros enregistré en 2007 n’a «aucune importance». Explications avec cet «éconoclaste» aux raisonnements «contre-intuitifs» et très macroéconomiques.

Le rapport entre le niveau des exportations et celui des importations de marchandises n’est pas un bon indicateur de la santé économique d’un pays. D’autres ont une signification claire – le Produit intérieur brut (PIB) qui mesure la croissance, le taux de chômage, etc. -, mais dans le cas du commerce extérieur, il ne s’agit que d’une composante d’un ensemble bien plus vaste que l’on appelle la balance des paiements. Elle inclut la totalité des activités et transactions (services, investissements, revenus…) réalisées par la France avec l’étranger. Rapporté à cet ensemble, le déficit du commerce extérieur représente finalement une toute petite somme.

En quoi cela minimise-t-il la contre-performance du commerce extérieur français ?

Selon qu’une économie est plus orientée vers l’industrie ou les services, selon qu’elle reçoit peu ou beaucoup d’investissements de l’étranger, qu’elle attire ou non des touristes, la structure de sa balance des paiements va être différente. Alors que l’Allemagne affiche un excédent commercial record de 200 milliards d’euros, elle reçoit deux fois moins d’investissements étrangers que la France, qui reste la troisième terre d’accueil mondiale dans ce domaine.

Où voulez-vous en venir ?

Ce sont justement ces arrivées de revenus qui créent une balance commerciale déficitaire et font qu’il est moins «rentable» pour une entreprise de satisfaire les marchés étrangers plutôt que son marché local. A la différence de l’Allemagne qui ne consomme plus et gèle, voire baisse, les salaires afin de doper sa compétitivité à l’export, la France a une économie plus tournée vers les biens de consommation et la satisfaction de sa demande intérieure. Sur les seize dernières années, la consommation, qui compte finalement plus que les exportations dans le bien-être national, s’est accru deux fois plus vite en France qu’en Allemagne ! A court terme, le meilleur moyen de rétablir le commerce extérieur serait de baisser les salaires, favoriser cette soi-disant «politique de l’offre» réclamée par le Medef. Mais ce qui est bon pour une firme ne vaut pas forcément pour un pays.

Vous avez des exemples ?

Ils sont légion. Ce sont les Européens qui ont connu les plus forts déficits ces dernières années, comme l’Espagne ou la Grande-Bretagne qui ont le plus bénéficié de la croissance. En France, le solde commercial s’est accru dans les périodes de récession (début des années 90) et détérioré dans des périodes de croissance plus forte (1998-2003). Le Japon qui accumule depuis quinze ans des excédents records sort à peine de son marasme économique. Quant à l’abyssal trou américain, il n’a pas empêché ce pays, au contraire, de bénéficier d’une croissance record ni de créer une richesse colossale en poussant à fond sa spécialisation dans la nouvelle économie du savoir, considérée comme la clé de la croissance au XXIe  siècle. En faisant fabriquer ses iPod en Asie, Apple creuse le déficit commercial américain. Mais au final, les revenus d’Apple n’enrichissent-ils pas l’Amérique ?

Le problème de la France n’est-il pas que son déficit ne s’accompagne pas d’une croissance forte et n’est pas «compensé» par l’émergence de Google tricolores ?

Les problèmes de l’industrie française ne sont pas uniquement structurels, comme on l’entend, mais aussi conjoncturels. Sans revenir sur le niveau de l’euro ou la facture énergétique, les difficultés d’Airbus viennent par exemple d’une gamme en fin de cycle alors que Boeing a renouvelé la sienne. A trop se focaliser sur l’impact symbolique du commerce extérieur, on risque à la fois d’exercer, comme en Allemagne, une pression à la baisse excessive sur les salaires qui serait dommageable à l’économie dans son ensemble, mais également d’aider des secteurs peu intéressants.

Que voulez-vous dire par là ?

L’idée de cibler un type d’entreprises, les PME exportatrices, et de prendre exemple sur le dynamisme allemand dans les biens intermédiaires, alors même que les besoins d’équipement des pays émergents ont un caractère moins pérenne à long terme que les biens de consommation – c’est le directeur de la Coface [Caisse française d’assurance pour le commerce extérieur, ndlr] qui le dit – risque d’égarer la France sur la voie d’une mauvaise spécialisation. Une économie innovante ne se juge plus à l’aune de ses exportations. Quitte à ce qu’elle vienne d’ailleurs. Il est au fond plus rentable de diffuser l’innovation sur son territoire – pensez à ce qu’a apporté le PC à la productivité française – que de s’escrimer à la soutenir en subventionnant un Bull comme on l’a fait pendant des années. Les symboles c’est bien, mais ce qui compte pour l’économie, c’est ce dont on dispose pour la consommation.




le déficit commercial , une alayse de JP Fitoussi dans Libération

18 05 2008

«Le déficit commercial de la France n’a pas d’importance»….

Pour Jean-Paul Fitoussi, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure des 39,17 milliards de solde négatif des échanges commerciaux français en 2007. Les explications de l’économiste.

Pour la quatrième année consécutive, la France accuse en 2007 un solde négatif des échanges commerciaux: -39,17 milliards d’euros. Un record, après une année 2006 où elle avait déjà enregistré 28,2 milliards de déficit après 22,8 milliards en 2005. Concrètement, cela signifie que la France a davantage importé de produits qu’elle n’en a vendus. Cette situation est-elle le signe de la mauvaise santé d’une économie française de moins en moins concurrentielle sur le plan mondial? Les explications de Jean-Paul Fitoussi, économiste et président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Comment un tel déficit commercial peut-il se comprendre?
Il y a trois explications. La première est l’augmentation du prix du pétrole. La seconde explication est intra-européenne, c’est-à-dire la concurrence par les coûts, notamment salariaux, que l’Allemagne conduit depuis cinq ans et qui lui a fait gagner des parts de marché à l’intérieur de l’Europe. Ces deux points ne sont pas graves, car une politique de baisse des coûts salariaux n’est pas tenable, ni soutenable. La troisième raison est liée à l’augmentation de l’euro, qui fait perdre des parts de marché à la France en dehors de la zone de la monnaie unique.

Quelles vont-être concrètement les répercussions de ce déficit commercial en France?
En principe, dans le cadre de la zone euro, ce déficit commercial n’a pas d’importance. Pas plus par exemple que le déficit éventuel du Limousin par rapport à la région parisienne. C’est pour cela que l’on a créé l’euro. Mais ce déficit signifie que le moteur et critère de la croissance en France est faible. Donc que cette dernière dépend de la consommation et  et de l’investissement dans l’Hexagone. En principe, le moteur externe devrait se rallumer au fur et à mesure que les salaires allemands reviendront à la normale et que l’euro reviendra à un niveau plus raisonnable. La politique monétaire est un élément essentiel dans un grand « pays » comme la zone euro, car cela touche l’ensemble des moteurs de la croissance.

L’Allemagne aussi est dépendante de la cherté de l’euro. Et pourtant elle s’en sort mieux, avec 215 milliards d’euros d’excédent en 2007…
Les échanges franco-allemands comptent beaucoup dans le solde de l’Allemagne et de la France. En serrant les salaires, l’Allemagne fait en sorte que les consommateurs allemands n’importent pas beaucoup de produits français, alors que les consommateurs français continuent d’importer des produits allemands. C’est un jeu non coopératif. Dans les échanges internationaux, un pays peut toujours s’en sortir en baissant les salaires au détriment de ses voisins.

Pourquoi l’Allemagne se conduit-elle de la sorte?
Elle ne pouvait pas faire autrement, puisqu’elle était obligée de digérer la réunification (avec l’Allemagne de l’Est, ndlr) et de rétablir la compétitivité qu’elle avait avant cette réunification. En 1989, l’Allemagne de l’Ouest avait un excédent extérieur de 4% du PIB. Dans les années 1990, cet excédent s’est transformé en déficit. Là, on assiste à un retour à la normale, mais dans les pires conditions. Parce que l’euro est fort et qu’ainsi l’Allemagne perd des parts de marché en dehors de la zone euro. Elle a donc été obligée de compenser ses pertes par des gains très fort dans la zone euro.

Ce déficit du commerce extérieur est-il grave pour l’économie française?
La France pourrait réagir pareillement à l’Allemagne: serrer les salaires pour se refaire une santé commerciale aux dépens des autres pays de la zone euro. Mais il est heureux que ce ne soit pas possible. A ce jeu-là, tout le monde est perdant. Car, en réalité, le commerce extérieur n’est pas un indicateur que l’on doit regarder. Le fait que les Etats-Unis soient en déficit extérieur depuis trente ans n’a pas empêché leur croissance d’être supérieure à celle de la zone euro. Autre pays à être dans cette situation dans l’UE: l’Espagne. Pourtant, ce pays a une croissance plus forte que celle de la zone euro, et ce depuis longtemps.