TIENS, TIENS, UNE IDEE RECUE QUI EST REMISE EN QUESTION…

Le Monde.fr avec AFP | 05.09.2012

Pour éviter d'exploser le budget des familles, certaines cantines privées de la région parisienne proposent une fois par semaine un repas végétarien, moins onéreux. 
Pour éviter d’exploser le budget des familles, certaines cantines privées de la région parisienne proposent une fois par semaine un repas végétarien, moins onéreux. | AFP/MYCHELE DANIAU

Les Français entre 21 et 34 ans ont une alimentation moins équilibrée que celle des Américains du même âge et les petits Français (3-14 ans) mangent de moins en moins diversifié. Dans une étude publiée mercredi 5 septembre, le Centre de recherche pour l’étude et observation des conditions de vie (Crédoc) passe en revue les habitudes alimentaires des Français, en les comparant à celles des Américains.

Voir l’ enquête complète du Crédoc (PDF) et un résumé de l’étude.

Avec une forte consommation de sandwiches et une faible consommation de fruits et légumes, les 21-34 ans sont la classe d’âge qui mange le moins bien en France, note le Crédoc. « Si cela devenait un phénomène générationnel, il y aurait un risque d’affaiblissement du modèle alimentaire français », préviennent les auteurs de l’étude.

L’ALIMENTATION DES TOUT-PETITS MOINS DIVERSIFIÉE

« Globalement, les Américains n’ont pas une alimentation moins saine que celle des Français », notent-ils. Ils mangent plus de sucre, à cause de leur consommation de sodas, mais l’alimentation des Français est plus chargée en acides gras saturés et en cholestérol, en raison d’une plus forte consommation de fromage, de charcuterie et de viennoiseries.

Les Français de 15-20 ans et ceux de 45-64 ans ont l’alimentation la plus équilibrée, les 15-20 ans mangeant « significativement mieux que les Américains du même âge ». Dans l’ensemble, les Français ont une alimentation plus diversifiée mais cette tendance n’est pas aussi nette chez les enfants entre 3 et 14 ans, note l’étude. Sur les cinq principaux groupes alimentaires (céréales, produits animaux, fruits, légumes et produits de la mer), le nombre moyen de produits consommés pendant trois jours passe de onze à neuf entre 2007 et 2010 pour cette classe d’âge. « Cette baisse peut s’expliquer par la crise économique », selon les auteurs, qui préviennent que cette tendance « n’est pas favorable à l’équilibre alimentaire des générations futures ».

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Publié le jeudi 6 septembre 2012 dans Consommation & prix, Santé & corps | 2 commentaires »

UNE EXCELLENTE « CRITIQUE » DE FILM, AVEC L’APPORT DE LA SOCIOLOGIE, par un collègue professeur de SES, Thierry Rogel :

Intouchables : analyse sociologique

6 décembre 2011 par descartesculture

C’est entendu ! « Intouchables » est un immense succès populaire. Et chacun de se demander comment expliquer ce succès en cherchant des relations avec l’évolution de la société comme ce fut le cas à chaque succès inattendu, des « Visiteurs » aux « Ch’tis » (pour moi, le vrai mystère est qu’un film aussi médiocre que « les Visiteurs » ait pu dépasser les 100 000 spectateurs). Pour ceux qui auraient passé les deux derniers mois en dehors de l’hexagone rappelons qu’Intouchables raconte l’histoire de la rencontre improbable de Philippe (François Cluzet), un milliardaire tétraplégique (à la suite d’un accident de parapente) et de Driss, un jeune black de banlieue, le premier embauchant le second comme aide à domicile alors que, fraîchement sorti de prison, il apparait comme le moins bon des candidats possibles.

Il est bien sûr possible de faire une lecture sociologique de ce film mais il y a de nombreuses grilles possibles. On peut, assez classiquement, s’intéresser aux rapports de classe , lecture sociologique assez « spontanée ». De nombreux critiques ont reproché au film de masquer la réalité des oppositions sociales en représentant la rencontre improbable d’un milliardaire tétraplégique et d’un jeune black de banlieue. On peut effectivement être frappé par l’aspect « conte de fées » du film et l’apologie des bons sentiments. Cependant, on ne peut pas oublier que ce « conte de fées » est tiré d’une histoire réelle qui ne correspond peut-être pas à ce qu’on rencontre le plus souvent mais qui a existé.

Et quand bien même ? Et même si ce ne fût qu’une fiction, qu’un conte de fées moderne ? Après tout, le cinéma n’est pas dans l’obligation de construire systématiquement une thèse sociologique (c’est l’amoureux de sociologie qui écrit) et les contes de fée n’interdisent pas de comprendre le monde tel qu’il se rêve ; les frères Grimm n’ont-ils pas collecté leurs contes pour essayer d’en dégager « l’esprit du peuple allemand » ? N’oublions pas non plus qu’aujourd’hui des sociologues étudient des éléments de la culture populaire pour comprendre la société : ainsi Bruno Pequignot s’est il intéressé à la « littérature romantique » (dite à « l’eau de rose ») ou Eric Maigret aux lecteurs de Strange, la revue des super-héros des années 1970. Un conte de fées n’interdit donc pas de comprendre la société qui l’a généré, faut-il encore le savoir lire. Par ailleurs, les bons sentiments interdiraient ils de faire un bon film et un film qui parle de son temps ? Cela supposerait alors qu’on jette toute la filmographie de Franck Capra aux oubliettes, ce qui serait plus qu’une perte pour l’humanité.

Une autre lecture, plus bourdieusienne, consisterait à s’intéresser à la rencontre entre deux cultures – la musique classique, l’opéra et l’art contemporain d’un côté et « Earth, Wind and Fire » (pourtant une référence un peu datée) et le rap de l’autre – et découvrir comment ces deux univers se rencontrent, comment chacun peut apprendre de l’autre. Cette rencontre de deux univers sociaux qui n’ont a prirori rien à voir est un des thèmes récurrents du cinéma. Parmi les films les plus anciens, on peut songer à « Boudu sauvé des eaux » (Renoir – 1932 ), « Grande dame d’un jour » de Franck Capra (1933) dont il a fait le remake en 1961 (« Milliardaire pour un jour »); « Pretty woman » de Gary Marshall n’a fait que reprendre ces thèmes. Plus près de nous, on songe au « Goût des autres » d’Agnès Jaoui, un film d’une évidente inspiration « bourdieusienne ». Pour résumer à grands traits , on peut dire que Bourdieu considère que les oppositions entre classes se font essentiellement sur le mode culturel des goûts et des dégoûts (voir par exemple « La distinction »).

La démarche bourdieusienne a récemment été amendée par Bernard Lahire ou Richard Peterson qui montrent que l’opposition entre « goûts distingués » et « goûts populaires » structure moins l’espace social qu’autrefois et qu’on voit apparaitre un éclectisme culturel (nommé également « omnivorité culturelle ») qu’on retrouve plus facilement chez les diplômés et consistant à apprécier à la fois des pratiques « distinguées » et des goûts populaires voire « vulgaires » (l’exemple archétypal étant celui de l’intellectuel diplômé se délectant à la fois d’opéras et des films d’Ed Wood. On peut trouver un exemple de ce type de démarche avec le goût pour les nanars : « sociologie du Nanar » par Renaud Chartoire – http://www.la-revanche-des-ses.fr/Sociologiedunanar.pdf ). De ce point de vue, la vision des pratiques culturelles que transmet le film est, du moins pour le milliardaire Philippe, un peu dépassée ou correspond à un cas très particulier et de moins en moins présent dans la société. On préfèrera par exemple la représentation qui en est donné dans le film « Le hérisson » (tiré du roman « L’élégance du hérisson » ; le travail de Lahire est d’ailleurs évoqué dans le roman sans que cet auteur soit nommé).

On a trop souvent tendance à réduire la sociologie aux seules approches de Marx ou Bourdieu. C’est dommage car la sociologie est très riche en analyses diverses. Parmi celles-ci, il y a une tradition bien ancienne qui nous vient de Georg Simmel. Simmel c’est le sociologue des petites choses et du quotidien, de la mode, de la conversation de salon, de la coquetterie ou du regard. C’est le sociologue qui pense que la société renait à chaque rencontre entre individus. Dans cette perspective, la rencontre entre Philippe et Driss, aussi improbable ou rare soit-elle, est susceptible de nous dire des choses sur la société. Parmi les héritiers indirects de Georg Simmel, il y a celui qui est (à mes yeux et c’est ça qui compte) probablement le plus grand sociologue du 20ème siècle. Erving Goffman est un des sociologues les plus singuliers car il ne s’intéressait qu’aux « petites choses » : comment on se rencontre dans la vie, comment on se salue ou on prend congé, comment on parvient à maintenir chacun dans une interaction. Parmi ses livres, l’un des plus courts est aussi un des plus étonnants et utiles ; il s’appelle « Stigmates – les usages sociaux du handicap ».

Vous avez déjà compris le rapport avec le film « Intouchables ». Dans ce livre, Goffman part de l’idée que la vie sociale est possible parce que nous entreprenons des interactions routinières – se saluer, se serrer la main ou se regarder – sans même y penser. L’auteur se pose alors la question suivante : comment fait on pour entrer en interaction avec autrui ? Et la meilleure manière de le comprendre est d’analyser les cas où nos « routines », nos habitudes sont mises en échec : la rencontre avec une personne « stigmatisée » peut troubler ces interactions : comment entamer ces interactions routinières avec une personne aveugle, en fauteuil roulant, manchot,… ? Tout le monde a été confronté à un moment ou un autre de sa vie à un de ces moments de trouble où tous nos automatismes relationnels semblent en suspension. Mais ces moments de gêne ne concernent pas seulement les « stigmates » constitués par les handicaps corporels, ils peuvent aussi se retrouver dans les cas de stigmates sociaux ou ethniques. Il n’est qu’à voir comment l’attachée de Philippe hésite, au moins au début du film, quant à la conduite à tenir à l’égard de ce grand noir venu de banlieue.

Car Driss est évidemment aussi un stigmatisé ; au sens de Goffman, le stigmate correspond à toute caractéristique propre à l’individu qui, si elle est connue, le discrédite aux yeux des autres ou le fait passer pour une personne d’un statut moindre et il distingue trois grandes catégories de stigmates : les stigmates corporels (handicaps physiques, myopie, difformités,…), les stigmates tenant à la personnalité et/ou au passé de l’individu (troubles du caractère, séjour passé dans un hôpital psychiatrique, alcoolisme,…), les stigmates “tribaux” (race, ethnie, religion, origine sociale ou territoriale,…). Goffman s’intéresse à ces moments de rencontre entre une personne « non stigmatisée » et une personne stigmatisée et il montre que, dans tous les cas , le bon déroulement de l’interaction repose entièrement sur les épaules du stigmatisé : c’est lui qui mettra en avant ou non son stigmate, dira si on peut en parler librement ou sur le ton de l’humour ou non, rassurera son interlocuteur si celui-ci craint avoir commis une bévue.

Non seulement le stigmatisé doit porter son stigmate (ou son handicap) mais il doit porter en plus la charge de la bonne interaction, charge épuisante parceque contradictoire par nature. Il doit notamment apprécier les efforts des normaux à son égard, y compris les aides non demandées et éventuellement dévalorisantes. Goffman cite à ce titre Mac Gregor (“Facial deformities and plastic surgery” – 1953) : “L’infirme, s’il veut que la glace soit brisée, doit reconnaitre la valeur de l’aide que les autres lui apportent, pourvu qu’il les laisse faire. Je ne compte plus les fois où j’ai vu la peur et le désarroi s’évanouir du regard des gens comme je tendais la main pour quêter leur aide, et où j’ai senti une chaleur vivifiante irradier de la main secourable qui m’était alors tendue. Nous ne nous rendons pas toujours compte de l’aide que nous pouvons apporter en acceptant qu’on nous aide, ni à quel point nous construisons ainsi un terrain de rencontre.” Mais cela demande au stigmatisé de tenir une situation impossible, à savoir être comme les autres et rester à sa place. Goffman poursuit en écrivant : « le risque est que le stigmatisé se croit plus accepté qu’il n’est réellement ; ainsi le stigmatisé doit savoir jouer le rôle attendu par les normaux tout en restant à sa place; il doit donc faire comme si l’acceptation est réelle et rester conscient qu’elle ne l’est pas (…) cela implique à nos yeux de le traiter comme quelqu’un de mieux qu’il n’est peut-être, ou de pire qu’il n’est probablement (…) Bref, on lui dit qu’il est comme tout le monde et qu’il ne l’est pas, la proportion à respecter entre ces deux états étant un sujet de désaccord parmi les orateurs. Cette contradiction, cette farce, c’est son sort et son destin ».

Un autre chercheur aboutit à des conclusions similaires. Robert Murphy, ethnologue de formation, est atteint d’une tumeur, allant de la deuxième vertèbre cervicale à la huitième vertèbre dorsale, qui entraine son infirmité progressive et l’obligera à vivre dans un fauteuil jusqu’à son décès au bout de quelques mois. Dans un ouvrage magnifique, « Vivre à corps perdu », Robert Murphy procède à une analyse de son handicap de “l’intérieur” avec le savoir faire qui lui vient de sa pratique d’ethnologue (et il confirme pleinement la justesse des observations de Goffman qu’il cite souvent). Il indique notamment combien son réseau de relations sociales se réduit et se modifie à cause de sa mobilité réduite. Mais il remarque également que les gardiens noirs de son université commencent à lui parler et à être plus aimable avec lui qu’auparavant comme si son handicap le rapprochait des catégories sociales les moins favorisées. Tiens ! Le rapprochement entre Philipe et Driss serait-il si improbable que cela ? Mais alors que Goffman et Murphy s’intéressent surtout aux interactions entre stigmatisés et non stigmatisés, le film « Intouchables » traite surtout de relations entre deux stigmatisés. Philippe, diminué par son handicap physique et seul dans cette situation parmi les personnes qu’il connait. Driss, stigmatisé par sa couleur de peau, le quartier dont il est originaire et son passé de détenu (les trois formes de stigmates décelées par Goffman sont présentes).

Il faut prendre le titre du film au sérieux. « Intouchables » fait évidemment référence aux castes indiennes et à cette caste des intouchables rejetés par tous et qui ne peuvent, en théorie, entrer en contact avec aucune autre caste. Mais alors que cela relève plus ou moins directement de la lecture des Varnas (en réalité, selon l’ethnologue Jean Pierre Deliège, les intouchables n’existent pas dans la tradition) et que ce rejet est légitimé par la société, les situations d’intouchable de Driss et Philippe relèvent respectivement de la discrimination sociale et du préjugé racial pour l’un et des ratés de l’interaction pour l’autre. Mais Driss a pour « avantage » de souffrir d’un « stigmate de groupe » et non d’un stigmate individuel : dès lors qu’il retrouve ses amis du quartier il n’est plus stigmatisé (sauf peut être quand ils apprennent quel est son travail mais ce thème n’a pas été exploité dans le film). Qu’est ce qui explique le rapprochement de ces deux stigmatisés ? Au risque de se tromper, on peut supposer que l’attitude désinvolte et maladroite de Driss dès leur première rencontre permet à Philipe de ne plus se soucier du bon déroulement de l’interaction. Ce n’est plus à lui de le faire, c’est Driss qui, en « vannant » Philippe, définit l’interaction et dit ce que doit être leur échange. De temps en temps, seulement, Philippe peut être amené à le recadrer, mais si peu. Philippe n’a plus que le poids de son handicap physique à supporter, la charge sociale lui est enlevée, Driss se chargeant de l’interaction.

Mais il y a une asymétrie dans le traitement du stigmate. En effet, si Driss n’hésite jamais à se moquer de Philippe, jouant ainsi le rôle traditionnel du bouffon du roi, Philippe, de son côté, ne chambre jamais Driss sur son origine sociale, sa culture de quartier ou sa couleur de peau. Peut-être parceque dans la réalité ce ne fut pas le cas mais aussi parceque le discours aurait été extrêmement difficile à mener. Pourtant la vanne aurait été facile : face au désormais fameux « Pas de bras, pas de chocolat » nos arrières grands pères n’auraient sans doute pas hésité à faire le lien entre la couleur de peau de Driss et la couleur du chocolat. L’appellation de « Ya bon Banania » n’est pas si loin : en 1970, dans le joli film « le petit bougnat » de Bernard Toublanc-Michel (premier film où apparait Isabelle Adjani), Bougnat, un petit garçon dont le nom rappelle sa couleur d’ébène, perd le groupe de colonie de vacances auquel il participe. Courant dans un village, il est interpellé par une personne âgée qui ne peut résister à un « Y a bon Banania ! ». L’exercice aurait été difficile (l’auteur de ces lignes prend lui-même le risque d’être taxé de racisme), pourtant, la vanne sur la couleur de peau aurait marqué une véritable intégration.

On peut prendre pour illustration l’anecdote rapportée par le sociologue américain Ray Birdwhistell : ” Une fois j’ai été admis dans un groupe de garçons noirs (…) Au début que j’étais avec eux, ils prenaient soin d’employer le mot “noir” en ma présence. Peu à peu (…) ils se sont mis à plaisanter entre eux devant moi et à s’appeler “nègre” en plaisantant alors qu’auparavant ils étaient absolument incapables de l’employer. Un jour, alors que nous nagions, un des garçons m’a poussé violemment et je lui ai dit : “Arrête de faire ton nègre avec moi”. Avec un grand sourire il m’a répondu : “Va donc, eh, salaud”. A partir de ce moment nous avons tous pu employer le mot “nègre”, mais les anciennes catégories avaient complètement changé (…).” (cité dans Goffman – 1963). Il apparait dans cette anecdote que la mise en place d’interactions non problématiques et routinières repose sur le groupe des jeunes enfants noirs, stigmatisés dans la société américaine. Dans le film, seul Driss aurait pu entamer une moquerie sur son quartier d’origine ou sa couleur de peau mais il est évident qu’il aurait été risqué pour les auteurs du film de s’engager sur cette voie explosive car la France n’a toujours pas réglé ses vieux démons et que ceux-ci menacent de sourdre encore de son imaginaire.

Philippe comme Driss doivent donc faire avec leur identité ou plutôt « leurs identités », Goffman distinguant trois facettes de l’identité : l’identité sociale est celle qui est produite par les propriétés sociales de l’individu et, en l’occurrence, marquée par le stigmate. Ce qu’il appelle « l’identité personnelle » est produite au cours de l’interaction et dépend des capacités de l’individu à contrôler les informations à propos de son stigmate. Enfin “l’identité pour soi” renvoie aux sensations de l’individu et à son propre regard à l’égard de son stigmate. Une caractéristique essentielle du stigmate dans cette construction identitaire est sa plus ou moins grande visibilité : en effet, s’il est visible, les problèmes liés à l’interaction sont immédiatement prévisibles et chacun pourra s’y préparer. Lorsque Philippe convoque les différents candidats pour le poste d’aide à domicile, son handicap est clairement annoncé et l’on voit les maladresses de chaque candidat ne sachant quelle ligne d’action adopter.

Il faut la cécité et l’inconscience de Driss pour ne pas saisir tout de suite ce qu’il se passe et c’est bien ce qui séduit Philippe. Cependant, la situation n’est pas toujours aussi simple : Philippe correspond épistolairement avec une jeune fille et Driss le pousse à la rencontrer et l’incite à lui envoyer une photo. Cependant, Philippe n’a pas mis sa correspondante au courant de son infirmité, il lui faut donc la lui révéler prudemment ; s’ensuit une discussion pour savoir quelle photo choisir pour que sa correspondante comprenne qu’il est handicapé sans que l’annonce soit faite trop brusquement. On aborde alors la question de l’invisibilité du handicap ; certains handicaps sont invisibles : une myopie, une impuissance sexuelle (qui frappe d’ailleurs Philippe), une faute inavouable,…Dans ces cas l’individu peut paraitre comme non stigmatisé mais est discréditable à tout moment si son « handicap » est dévoilé. C’est alors au stigmatisé de contrôler l’information sur son handicap, en plus du déroulement de l’interaction.

On pourrait croire qu’un handicap invisible est moins douloureux qu’un handicap physique ; ce n’est nullement le cas, notamment parceque le mal n’est pas toujours pris au sérieux par l’entourage et que, ne pouvant se comparer avec autrui, ces stigmatisés tendent à générer une faible estime de soi . Philippe n’est pas le seul porteur de stigmate invisible : Driss l’est aussi, souffrant d’un secret de famille (dont je ne dirai rien ici). La secrétaire de Philippe a aussi son « secret », secret très relatif. Après s’être bien amusée de l’effet qu’elle exerce sur Driss, elle lui révèle qu’elle préfère les filles. Ce n’est pas un stigmate. Ca ne l’est plus ! Et encore, ça ne l’est plus dans certains secteurs de la société mais il ne faut pas oublier que jusqu’aux abords des années 1980-1990, être homosexuel exposait au rejet et qu’il s’agissait donc d’un pur « stigmate invisible » ; ça l’est encore aujourd’hui dans certains quartiers des grandes villes et, on peut le supposer, probablement dans le quartier de Driss. Mais Magalie, la secrétaire de Philippe, affiche son homosexualité sans aucun problème, traduction d’un stigmate devenu « orientation sexuelle ». Il existe encore un stigmate invisible, en tout cas à moitié caché, le plus ancien des stigmates et un des moins faciles à porter : Yvonne qui n’a pas d’amoureux (et en a-t-elle eu ?, on ne le sait pas) endosse le rôle de celle qu’on appelait autrefois la « vieille fille ».

Mais alors qu’auparavant la stigmatisation portait sur le fait de ne pas avoir d’enfants et fondé une famille, aujourd’hui elle porte sur le soupçon d’absence de vie sexuelle puisque « l’obligation d’épanouissement sexuel » est devenue une des injonctions les plus lourdes de la société actuelle. On remarquera que Driss aborde le problème avec la même absence de souci de « tact » qu’avec Philippe et, en cela, décharge Yvonne de la difficulté de mener l’interaction. Tous ces personnages, même s’ils relèvent parfois du cliché, sont assez représentatifs de la société actuelle, chacun devant composer avec ses particularités ou ses stigmates. Alors que la société qui émerge au 19ème siècle et qu’on appelle de la « première modernité » était caractérisée par une construction commune de l’individu à travers le travail des Grandes Institutions (l’Ecole, la famille,…), la société qui se transforme au cours des années1960 (la « seconde modernité ») autorise l’émergence des particularités individuelles ou de groupe ; on n’est plus seulement citoyen français mais aussi femme, jeune,homosexuel,…

Cette évolution souhaitable qui permet à chacun de se construire dans ses spécificités rend aussi la société plus complexe ce qui veut dire, plus clairement, que la signification des interactions n’est plus donnée a priori ; il convient maintenant de la construire au moment même de l’interaction et ce bricolage social qui tend à se généraliser est évidemment épuisant pour l’individu. Or le comportement de Driss, qui risque à tout instant de détruire l’interaction, aboutit à la simplifier en donnant d’emblée une signification : il n’essaie pas de déterminer comment avoir du tact avec Philippe, il le vanne. La vanne est ici la mise à plat de l’interaction. Venu de l’extérieur pour simplifier les interactions, il est l’exact inverse de l’ange de Pasolini. La référence au film « Théorème » pourrait paraitre absurde d’un point de vue cinématographique mais elle ne l’est pas d’un point de vue sociologique. « Théorème », film datant de 1968, met en scène une famille romaine traditionnelle, deux parents mariés et leurs deux enfants. Celle-ci sera détruite par l’arrivée d’un ange qui pervertit chacun des membres de la famille et modifie le cours de leur vie. L’ange de Pasolini est l’intervenant extérieur qui, en donnant la liberté à chacun, détruit l’institution familiale, complexifie les interactions et rend les identités individuelles flottantes.

« L’ange » Driss est celui qui vient simplifier les interactions de chacun et aide à la reconstruction des identités. L’ange Driss hérite du monde construit par l’ange de Pasolini et entame sa reconstruction, peut-être vaine. Nous sommes dans un monde beaucoup plus libre que le monde antérieur aux années 1960, un monde où l’on peut vivre avec ses particularités assumées ou subies beaucoup mieux et facilement qu’auparavant mais, du coup, un monde beaucoup plus complexe, réclamant à chaque instant une gestion cognitive des interactions, donc un monde infiniment plus épuisant pour l’individu. Driss, en nous disant que finalement les choses pourraient être simples, apporte un peu de réconfort et c’est peut-être un des éléments du film qui ont fait une partie de son succès. Certes l’histoire, pourtant réelle, est largement irréaliste et tient du conte de fées mais, comme on l’a déjà vu, même les contes de fées disent quelque chose sur notre monde.

BIBLIOGRAPHIE – Muriel Barbery : « L’Élégance du hérisson » -2006 – Gallimard. – Pierre Bourdieu : La Distinction. Critique sociale du jugement – Ed de Minuit – 1979 – Renaud Chartoire – Distinction, omnivorité et dissonance : l’exemple du cinéma bis- Idées n° 149 septembre 2007 – http://www.la-revanche-des ses.fr/Sociologiedunanar.pdf . – J.C. Croizet – J.Ph. Leyens : « Mauvaises réputations – Réalités et enjeux de la stigmatisation sociale – Armand Colin – 2003. – Erving Goffman : « Stigmates- Les usages sociaux des handicaps » – Ed. de Minuit – 1975. – Bernard Lahire : « La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi» – La Découverte – 2004 – Eric Maigret : « “Strange grandit avec moi”- Sentimentalité et masculinité chez les lecteurs de bandes dessinées de super-héros » – Revue Réseaux Numéro 70- Volume 13 – 1995. – Robert Murphy : « Vivre à corps perdu » – Terre Humaine – Plon – 1990. – Bruno Péquignot : « La relation amoureuse – Analyse sociologique du roman sentimental moderne » – L’Harmattan-1991. – Thierry Rogel : « La stigmatisation » – DEES n°107 – Mars 1997 – http://www2.cndp.fr/RevueDEES/pdf/107/05306011.pdf

FILMOGRAPHIE – Mona Achache : « Le Hérisson » – 2008 – Frank Capra : « La Grande Dame d’un jour » (Lady for a Day) – 1933 – Frank Capra : « Milliardaire pour un jour » – 1961 – Agnès Jaoui : « Le Goût des autres » – 2000 – Garry Marshall « Pretty Woman » – 1990 – Pier Paolo Pasolini « Théroème » – 1968 – Jean Renoir : « Boudu sauvé des eaux » – 1932

T.R.

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SUR UN SITE DE GEOGRAPHIE, DES CARTES INTERESSANTES :

Cartographie des inégalités à Paris : fractures sociales et spatiales

Geoffrey Heuline 20 décembre 2011

Cartographie des inégalités à Paris : fractures sociales et spatiales

A Paris, les catégories sociales, les tranches d’âges, les métiers, les origines ethniques se côtoient, se croisent, se rencontrent. Les lignes de partage de la société s’inscrivent dans la vie, mais les échanges sont incessants.

Sans être en mesure de situer immédiatement tous les arrondissements les uns par rapport aux autres, les Parisiens les identifient par leur numéro, évocateur d’un milieu social, de monuments, d’activités. Ils en maîtrisent parfaitement la symbolique sociale : résider dans le 7e ou dans le 19e n’a pas le même sens. Car Paris oppose ses beaux quartiers de l’ouest aux quartiers populaires de l’est.

La cartographie est certainement l’outil le plus pertinent pour représenter le Paris des inégalités. Inspirés des recherches menées par Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charot, voici nos résultats cartographiques.

Paris est la capitale de la très grande richesse. A l’échelon national, la capitale rassemble 16,1 % des assujettis à l’ISF, mais seulement 4 % des foyers fiscaux [Ministère de l’Economie et des Finances, 2008]. En 2006, « Paris Ouest », où le ministère regroupe les 7e, 15e et 16e arrondissements, compte 32 261 assujettis, soit 44 % du total parisien.

Le Paris des pauvres n’en demeure pas moins. Toutes les statistiques sur la pauvreté, la misère et l’exclusion situent Paris dans le haut du tableau. Un foyer parisien sur huit est pauvre au sens où il vit sous le seuil de pauvreté définit par l’INSEE. La répartition des catégories sociales modestes dans l’espace parisien revêt la forme d’un croissant, allant du nord-ouest au sud-est. La présence populaire est plus nette au nord et surtout à l’est.

Ainsi au Paris de l’ouest, bourgeois et confortable, s’oppose un Paris de l’est, beaucoup plus populaire.
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Les résultats des recensements sont sans ambiguïté : de 1954 à 1999 le pourcentage des employés et des ouvriers, dans l’ensemble de la population active résidant à Paris, a diminué de 65 % à 35 %, alors que celui des professions intermédiaires et supérieures augmentait de 19 % à 58,5 %.

La surreprésentation des cadres à Paris s’est accélérée. Cela n’est pas tellement dû aux beaux quartiers, où le taux de cadres était déjà assez élevé, mais aux quartiers à dominante populaire relative, où leur taux doublent et tendent à mettre sur un pied d’égalité les quartiers de à l’ouest avec les arrondissements du centre. En revanche, compte tenu du poids élevé des catégories populaires dans le nord-est, la structure en croissant reste visible. Mais à ce rythme, les différences pourraient bien s’atténuer à brève échéance.

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En 2007, les arrondissements où le taux d’étrangers est supérieur à la moyenne peuvent se répartir en trois groupes : de façon attendue, les arrondissements populaires du nord-est (18e, 19e et 20e), les arrondissements du centre et de l’est (2e, 3e, 10e et 11e) et, paradoxalement, deux des arrondissements les plus chics, le 8e et le 16e.

Le taux assez élevé d’étrangers dans le 8e et le 16e arrondissements correspond à une composition spécifique de cette population. On y trouve 20,5 % de « cadres et professions intellectuelles supérieures », cette catégorie ne représentant que 9,8 % des actifs étrangers dans le 18e. En outre, la composition des étrangers par nationalité n’est pas la même : dans le 8e arrondissement, les ressortissants de l’Union Européenne représentent 57,4 % de la population totale étrangère, et 19 % dans le 18e.

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En 1991 et 2007, les prix immobiliers ont plus que doublé pour les appartements ayant plus de cinq ans. Le mètre carré est passé de 3 142 € à 6 464 €. Le taux d’augmentation oscille de 50 % à 144 % : mais le chiffre le plus bas concerne le 16e arrondissement, l’un des plus chers de la capitale. En revanche les prix ont augmenté de 120 % dans le coeur de Paris anciennement populaire. L’ « embourgeoisement » de Paris a pour cadre les anciens quartiers ouvriers de l’est.

Néanmoins, la présence massive du logement aidé à l’est laisse penser qu’une transformation sociale reste assez limitée. L’existence de ce marché immobilier spécifique et de ces poches de pauvreté constitue un obstacle aux processus de gentrification.

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La cartographie de la part des élèves dans le privé confirme une corrélation entre niveau de vie et éducation. Les parts les plus importantes se trouvant comme attendu dans l’ouest parisien.

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Le croissant populaire de l’est est reconstitué par la disposition en arc de cercle des arrondissements où le Parti socialiste et ses alliés ont été majoritaires en 2001 et 2008. Ce croissant tend à s’épaissir en étendant son emprise sur un centre qui changea souvent de mains, comme le Marais (4e arrondissement). La géographie électorale vient confirmer la présence d’une véritable fracture sociale et politique qui oppose l’ouest à l’est.

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Publié le mercredi 30 mai 2012 dans Inégalités & revenus | Aucun commentaire »

La droite et la gauche expliquées à ma fille

Le Monde.fr | 20.03.2012 – Par Patrick Moynot, maître de conférences à Sciences Po Paris

La campagne présidentielle n’enthousiasme personne, et surtout pas les jeunes. Au lycée, qu’ils votent ou non, les adolescents sont au mieux perplexes, au pire indifférents. Dans les deux cas ce n’est pas satisfaisant car ce qui se joue est malgré les apparences un débat d’idées qui mérite leur attention. Au-delà des discours caricaturaux, il est important de leur expliquer sereinement ce qui au fond différencie réellement Nicolas Sarkozy de François Hollande, et de façon plus générale la « droite » de la « gauche ».

Voici quelques repères pour répondre à leurs questions.

Il est utile de leur rappeler, d’abord et avant tout, que tous les candidats, quelque soit leur parti, ont pour ambition de rendre les gens heureux. Oui, même Marine Le Pen. La seule réserve, dans son cas, consisterait à dire que sa cible est moins large : dans « les gens », elle range sans doute moins de monde que les autres candidats. Mais l’ambition demeure : les programmes prétendent tous améliorer la vie des gens. Il n’y a pas la méchante droite d’un côté, et la gentille gauche de l’autre, ou inversement. Les extrêmes n’y échappent pas, qui proposent toutefois des méthodes un peu plus radicales pour y parvenir.

Car ce sont les méthodes qui font la différence, les moyens à mettre en œuvre. S’agissant des principaux partis en lice, c’est même une différence de vision du monde, qui se traduit par l’ordre dans lequel ils placent l’individu et la société, c’est-à-dire le collectif.

Pour le dire en quelques mots et proposer à nos adolescents une formule qui résume bien le débat : la droite pense que pour que la société aille mieux, il faut que les individus aillent mieux. La gauche pense à l’inverse que pour que les individus aillent mieux, il faut que la société aille mieux.

La droite part de l’individu et considère qu’une société harmonieuse est le fruit, ou la somme, de la réussite ou du bien-être individuel. La gauche fait le chemin inverse, en considérant qu’il ne peut y avoir de bien-être individuel qu’au sein d’une société harmonieuse. La réussite collective précède et conditionne la réussite individuelle. C’est une distinction fondamentale qui traverse la science économique, la sociologie, et l’ensemble des sciences humaines. Il est logique qu’on la retrouve dans le champ politique.

Détaillons un peu.

Pour la droite, l’initiative individuelle est le moteur de la société. C’est elle qu’il faut favoriser, à qui il faut donner les moyens de son épanouissement. Le désir de réussir, l’envie de s’enrichir, la volonté de s’élever socialement : voilà des motivations que la droite reconnaît comme les principaux moteurs de l’action.

Elle s’interdit de porter un jugement moral : l’avidité ou l’appât du gain n’ont pas à être condamnés puisque la fameuse « main invisible » se charge de transformer ces vices privés en vertus publiques. Les mécanismes sont connus : la volonté de réussir provoque le besoin de s’instruire, de créer des entreprises, d’innover, ce qui au final crée de la croissance, des emplois et plus généralement de la richesse. Celle-ci peut alors être plus ou moins redistribuée par l’Etat, au travers de dispositifs comme la sécurité sociale, l’assurance chômage, l’enseignement, ou les infrastructures collectives.

La limite de ce raisonnement, c’est que ça ne marche pas aussi bien que prévu. La gauche pointe précisément cette faiblesse : depuis 20 ans en particulier, la richesse créée par la croissance n’a profité qu’à une très petite minorité, ce qui a conduit à une explosion des inégalités entre les classes aisées et les classes modestes. Elle réclame en conséquence davantage de régulation : en clair, que l’on cesse de se reposer sur l’initiative individuelle en pensant que les problèmes collectifs se résoudront d’eux-mêmes grâce à la main invisible.

La gauche propose en effet d’inverser la perspective. Elle constate que tout le monde ne part pas dans la vie avec les mêmes armes et que le mécanisme de la main invisible ne peut fonctionner que si chacun démarre avec le même bagage, dans le même contexte.

Elle propose de commencer par travailler ce contexte, afin que chacun dispose d’un capital de départ financier, culturel, symbolique, à peu près équivalent. C’est la raison pour laquelle les questions d’éducation, de protection sociale, d’infrastructure, de logement etc. sont si présentes dans son discours, là où la droite parle plus volontiers d’aider les entreprises et les entrepreneurs, ou met en avant « la France qui se lève tôt ».

A gauche, on n’hésite pas à justifier cette prééminence du collectif par des jugements moraux, contrairement à la droite. Considérant que le raisonnement politique doit s’imposer au raisonnement économique, elle considère certains comportements économiques comme clairement immoraux et entend encadrer davantage l’activité, afin de remettre l’économie volontairement au service de la société, et non mécaniquement par le biais de la main invisible.

Ce faisant, elle prend le risque de l’angélisme, qui consiste à ne pas reconnaître la réalité des comportements individuels en pariant sur une humanité vertueuse.

C’est la limite que pointe la droite : l’expérience montre que les réussites, qu’elles soient individuelles ou collectives, n’ont que peu à voir avec les bons sentiments. De surcroît, dans un contexte mondialisé et encore très déséquilibré entre les riches démocraties du Nord et les nombreux pays du Sud qui aspirent eux aussi à la prospérité sans avoir le même niveau d’exigence sociale, c’est prendre un risque important.

Chacune des visions porte naturellement une part de vérité et une part d’exagération. Aucune n’est suffisante et nos adolescents doivent en être conscients. Que cela ne les empêche pas de pencher d’un côté ou de l’autre. L’important, c’est de comprendre les termes du débat, et d’y participer.

Patrick Moynot, maître de conférences à Sciences Po Paris

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Une excellente enquête, par un ancien enfant de la banlieue sud-est de Paris :

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