Vous connaissez tous l’excellent “Dîner de cons” de Francis Veber (qu’un jour j’aimerais bien jouer sur scène, avec un collègue par ex….) Dernièrement, vous avez vu comment certains supporters du PSG ont passé “le mur du çon” lors de la finale de la coupe de la Ligue…
Nous qui traitons en ce moment du contrôle social et de la déviance, je vous invite à réfléchir un instant sur la déviance par excellence : la bêtise. Déviance car personne ne veut être con, et encore moins être pris pour un con… Il est en revanche très facile de traiter les autres de cons, ce qui revient souvent à se montrer intolérant ou à stigmatiser les plus vulnérables : les maladroits, les complexés, les sans-grades, les peu instruits, les “malcomprenants”…
Mais n’oubliez pas que je vous ai appris que la déviance est un phénomène social “normal”, et d’autre part, au plan individuel, la différence entre normalité et déviance est plus un continuum qu’une frontière nette : n’en est-il pas de même pour l’intelligence et la bêtise ?…
Cette semaine, l’hebdomadaire Marianne consacre à la bêtise un bel article, dont je vous reproduis les principaux extraits :
SUBLIME BETISE !
Par Christian Godin
La prolifération, depuis un an, d’ouvrages sur la bêtise pourrait donner à penser qu’un nouveau spectre hante sinon l’Europe du moins la France. Belinda Cannone, romancière et essayiste, a publié l’an passé un vif et réjouissant essai romancé (La Bêtise s’améliore) dans lequel elle croque des personnages compactés dans leur certitude d’être au top par leurs manières d’être, d’agir et de parler. Déjà Flaubert avait soupçonné ce désastre : et si la bêtise était du côté de la culture ? Les personnages de La Bêtise s’améliore avaient par leur naissance et leur éducation la chance d’être subtils et perspicaces : ils sont lourds et malvoyants avec leurs mots lancés comme des slogans publicitaires.
D’autres ouvrages, traitant apparemment du même sujet, sont loin d’avoir la même élégance. Avec ceux-là, ce sont carrément “les cons” qui sont pointés : Comment supporter les cons de Francisco Gavillan, Vivre avec des cons, de Tonvoisin Depalier, deux livres parus ce mois-ci, Travailler avec des cons, de Tonvoisin Debureau, publié l’an passé, et last but not least, Mort aux cons, de Carl Aderhold. (…) D’outre-Atlantique nous est venu un Objectif zéro-sale-con (…) C’est une tendance nouvelle dans les sciences (!) du management (gestion des entreprises - E.B.) : si l’atmosphère est plombée au bureau, si la productivité flanche, ne regardez ni du côté de la société ni de celui de l’entreprise (la structure hiérarchique, l’organisation du travail, la compétition, rien que des gros mots), non, dénichez plutôt les sales cons qui sont la faute de tout.
L’effondrement du marxisme aura emporté avec lui l’idée élémentaire de l’aliénation (qui dit, qui écrit encore ce mot ? - à part en SES… -E. B.) Comme la société et les classes ne sont plus censées exister, les individus restent seuls responsables de ce qui leur arrive. Les individus, c’est-à-dire les autres, d’où l’insistance mise sur leur “connerie”. (…) La connerie coûte cher, très cher aux entreprises, donc à l’économie nationale (…) Les couvertures de ces livres font signe de manière étrange : une tasse de café renversée sur un bureau, une tartine tombée côté confiture. Comme si c’était être bête que d’être maladroit !
(…) Comme les causes ne sont pas analysées ni même véritablement cherchées (on n’est pas insupportable au travail sans raison, de même qu’un élève n’est pas insupportable en classe sans raison), la plupart des livres de cette paralittérature prennent les effets pour des causes : si vos conditions de travail sont détestables, c’est du fait de vos collègues qui vous harcèlent… (…)
Ainsi les SES seraient à la fois, comme tous les enseignements, un combat contre la bêtise, et en même temps un garde-fou contre l’excès d’intolérance face à la connerie, reflet de l’individualisme triomphant… :-) suite de l’article :
Après cette littérature de cafardage, le Bréviaire de la bêtise du philosophe et romancier Alain Roger plongera le lecteur dans un vrai bain de jouvence : (…) l’idée de base d’Alain Roger est que la bêtise fait un usage abusif et intempestif de ce que la logique classique appelle le principe d’identité : une chose est ce qu’elle est, on est comme on est. La bêtise n’est pas en-deçà de la raison, mais dedans, en plein dedans. Elle ne pêche pas par défaut mais par excès ; elle est une raison suffisante (au sens de fermée sur elle-même, qui reste ”au 1er degré”… - E.B.) (…) On l’aura compris : la bêtise dont traite Alain Roger fait rire, à la différence de la “connerie” qui exaspère. (…)
Enfin, la conclusion de l’article, à tonalité durkheimo-bourdieusienne…
Reprenons la question : de quoi cette fixation sur la bêtise est-elle le symptôme ? La réponse ne serait-elle pas du côté de la crise du lien social ? Deux siècles après la Révolution, nous ne sommes toujours pas persuadés que les hommes sont égaux. Dénoncer la bêtise est une manière détournée de reconstituer une hiérarchie entre les esprits, nobles d’un côté et vils de l’autre (…) : la bêtise, c’est ce que nous détestons chez les autres.
Pas mal, n’est-ce pas ? Qu’en pensez-vous ?
Allez voir aussi le dossier de presse d’une pièce de théâtre dont on parle beaucoup, qui vient d’être créée à Paris (jouée pour la première fois), et qui va arriver au très beau Théâtre des Célestins à Lyon : “La Estupidez”, (”La Connerie”) de l’Argentin Rafael Spregelburd, mis en scène par un comédien argentin talentueux, Marcial di Fonzo Bo - que j’ai déjà vu au cinéma ; et de nombreux acteurs, dont Marina Foïs. Si ça vous dit, on pourrait terminer en quelque sorte l’année en y allant ensemble - au moins une partie de la classe - fin mai, dimanche 25 à 16h ou un autre jour en soirée : c’est 8,50€ pour les - de 18 ans, et même gratuit avec votre carte M’ra… On en reparle la semaine prochaine.