UN ENTRETIEN INTERESSANT AVEC JEAN-PIERRE TERRAIL, sociologue spécialiste de l’éducation, et animateur du Groupe de Recherche pour la Démocratisation Scolaire, qui vient de publier de nombreuses propositions pour rendre le système éducatif moins inégalitaire socialement :
http://www.humanite.fr/sites/all/themes/humanite2010/images/pictos/humanite.pngle 8 Février 2012

Jean-Pierre Terrail « L’école doit transmettre une culture, pas trier les élèves »

Coauteur 
de l’École commune. Propositions pour 
une refondation 
du système éducatif, le sociologue Jean-Pierre Terrail détaille les propositions 
de son groupe 
de recherches pour faire reculer enfin les inégalités scolaires.
Quel est l’esprit général de votre essai consacré à l’École commune ?
La mise en place dans les années 1960-1970 de ce qu’il est convenu d’appeler « l’école unique » a généralisé l’accès au collège puis au lycée, et permis un formidable essor des scolarités. Cette expansion démocratique se grippe au milieu des années 1990, la réussite des apprentissages, notamment à l’école élémentaire, ne suivant pas l’allongement des parcours. Un bon tiers des jeunes vont de plus en plus loin dans l’enseignement supérieur, mais pour les autres rien ne change, et la situation tend même à se dégrader pour les plus faibles, selon les données convergentes des enquêtes du ministère et de l’OCDE. De ce fait, puisque l’échec scolaire affecte massivement les publics populaires, les inégalités sociales devant l’école sont aujourd’hui au moins aussi importantes que dans les années 1960.

Ce constat peut conduire à deux conclusions très différentes. Dans un premier cas de figure, on se convainc du caractère inévitable d’un fort taux d’échec dans l’acquisition du lire-écrire-compter, qui semble d’ailleurs confirmé par son apparente incompressibilité depuis des décennies. On se laissera dès lors aisément séduire par l’objectif de doter les élèves en difficulté d’un « socle commun de connaissances et de compétences », censé faciliter leur insertion sur le marché du travail.

C’est là cependant une façon d’habiller les inégalités scolaires qui intéresse surtout le contrôle patronal du marché de l’emploi peu qualifié. On peut adopter une seconde option, et c’est la nôtre, qui s’appuie sur la conviction, étayée par la recherche, que tout enfant entré normalement dans le langage doit pouvoir entrer tout aussi normalement dans la culture écrite ; qui entend s’attacher à répondre à la demande des familles, qui aspirent dans tous les milieux sociaux, à plus de 90 %, aux études supérieures pour leurs enfants ; et qui prend en considération les exigences du développement démocratique d’une société hypertechnicisée, lequel suppose en effet une élévation massive de la culture générale et technologique des jeunes générations. Nous sommes ici face à un véritable choix de société.

Refuser la solution du « socle commun » implique une analyse 
de ce qui bloque, aujourd’hui, 
la démocratisation scolaire…
Absolument. Les données de la recherche invitent à distinguer deux types d’obstacles conjoints. Ceux qui tiennent d’abord au fait que l’école unique a en charge le tri des élèves, en les mettant en concurrence, et en différenciant leurs parcours (via redoublements, multiplication des sections « adaptées », classes de niveau, orientation et filières). Inéluctablement, ceux qui entrent avec des ressources moins immédiatement appropriées à la réussite scolaire sont conduits vers les sorties les moins valorisées. Mais ils le sont en même temps parce que les dispositifs pédagogiques qui conduisent leur entrée dans la culture écrite s’avèrent très insuffisamment efficaces.

Que proposez-vous alors ?
On ne peut espérer aucune relance de la démocratisation scolaire si l’on n’agit pas très vigoureusement sur ces deux registres. Sur le premier, nous proposons que l’école commune soit déchargée de tout rôle de sélection sociale, et que lui soit confiée une mission essentielle : transmettre une culture commune à tous les jeunes, au long d’un tronc commun de trois à dix-sept ans, sans redoublement ni bifurcations internes. Rappelant qu’il n’est nul besoin d’être mis en concurrence pour apprendre (l’accès à la parole, pourtant diablement complexe, s’opère sans échecs et hors compétition), nous proposons de supprimer la notation, qui est indispensable pour classer, mais pas pour évaluer. La suppression des notes et du redoublement crée les conditions de la réussite pour tous, mais resterait parfaitement démagogique sans une amélioration massive des apprentissages cognitifs. Sur ce second registre, nous estimons qu’un réexamen d’ensemble des dispositifs qui entendaient rénover les pédagogies traditionnelles à partir des années 1970-1980 s’impose aujourd’hui. Non pas pour revenir en arrière, mais pour identifier les raisons des impasses actuelles, et retrouver l’intention démocratique des promoteurs du processus de rénovation.

Vous insistez beaucoup à cet égard sur l’enseignement élémentaire…
Comment différer à dix-huit ans l’entrée dans les voies professionnalisantes sans réussite massive des premiers apprentissages ? Depuis quarante ans, ceux qu’on appelle les « publics difficiles » ont été identifiés par ce qui leur manque pour être comme les autres, et la rénovation pédagogique a été dominée par le souci de s’adapter à ces manques. Nous pensons qu’il faut maintenant partir non plus du postulat de leurs déficits, mais de la réalité de ressources intellectuelles qui sont un bien de « commune humanité » et appartiennent à tous les êtres de langage. Au principe qui nourrit les pédagogies actuelles, « Ne pas nourrir d’attentes trop élevées à l’égard des enfants des classes populaires afin de ne pas les mettre en difficulté », nous proposons d’en substituer un autre, bien différent : « Être très exigeant avec ces enfants pour leur permettre de réussir. » En leur donnant les moyens, bien sûr, de se confronter efficacement à cette exigence.

Quelles sont les perspectives de l’école commune ?
Nous voudrions contribuer à relancer le travail sur les contenus de la culture commune. En matière de formation des enseignants, nous insistons sur l’exigence des contenus de formation (et pas seulement des modalités de recrutement), et proposons, pour l’enseignement élémentaire, d’en finir avec l’actuelle polyvalence des enseignants. Et nous posons la question : quand les responsables politiques de gauche s’empareront-ils avec force et audace de ce grand enjeu de civilisation ?

Entretien réalisé par Laurent Mouloud

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Publié le Vendredi 10 février 2012 dans Auteurs & spécialistes, Education | Aucun commentaire »

SECONDE PARTIE DU FORMIDABLE DOCUMENTAIRE « IL ETAIT UNE FOIS LE SALARIAT » :

http://www.dailymotion.com/videoxu26a

et un débat sur ce sujet et ce documentaire, sur la chaîne PUBLIC SENAT – avec plusieurs invités très intéressants :

http://www.dailymotion.com/videoxod5ep Tags : , , ,
Publié le Dimanche 5 février 2012 dans Travail, emploi & entreprises, Vidéo | Aucun commentaire »

DEUX COURTES VIDEOS intéressantes pour comprendre la transition du tayloro-fordisme vers le toyotisme :

L’usine Renault de Sandouville (Normandie), à sa création dans les années 60

puis lors de sa modernisation en 1990 : le rôle de l’ouvrier, et celui du chef, ne sont plus les mêmes. A noter :. la consigne d’anticiper les pannes, et le tableau permettant à chacun de noter des améliorations possibles

 

 

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Publié le Samedi 4 février 2012 dans Travail, emploi & entreprises, Vidéo | Aucun commentaire »

UN ARTICLE APPROFONDI, sur Mediapart, à propos du fameux modèle allemand, tellement vanté par le Président de la République.

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Publié le Vendredi 3 février 2012 dans Action des pouvoirs publics, Europe | Aucun commentaire »

TRIBUNE DANS « LIBERATION » -

Par CLAUDE DEBONS, JACQUES GENEREUX, JEAN-MARIE HARRIBEY coprésident d’Attac, PIERRE KHALFA, JACQUES RIGAUDIAT, ANNE DEBREGEAS, ELODIE GROUTSCHE, MARIANNE JOURNIAC, DIDIER LE RESTE Syndicalistes, FRÉDÉRIC BOCCARA, STÉPHANIE TREILLET Economistes

Toutes les mesures présentées dimanche soir par le «président candidat» sont aussi impopulaires qu’inefficaces et dangereuses. Ce «paquet» est sans doute son cadeau de départ au patronat et aux promoteurs (30% de spéculation foncière en plus). Fidèle à sa recette du pâté de cheval et d’alouette, Nicolas Sarkozy a certes évoqué une hausse de la CSG sur les revenus du patrimoine et une taxe sur les transactions financières réduite à sa plus simple expression, mais ces annonces pèsent peu par rapport aux deux mesures chocs qu’il veut imposer avant la fin du quinquennat.

Première mesure : les «accords compétitivité emploi». Ils consistent à échanger salaire contre emploi. Ces accords, qui pourront être signés par des syndicats représentant seulement 30% des voix aux élections professionnelles, permettront aux employeurs de faire travailler leurs salariés plus longtemps sans hausse de leur rémunération. Cela revient à supprimer ce qu’il reste de la durée légale du travail instaurée en… 1848. Les entreprises pourront aussi imposer des baisses de salaire, grâce à un chantage au chômage, baptisé sauvegarde de l’emploi. Un tel accord permettrait de s’exonérer de dispositions du droit du travail et des conventions collectives et s’imposerait «à la loi et aux contrats individuels» : un salarié pourra donc être licencié s’il le refuse. Cette inversion de la hiérarchie des normes serait une rupture historique avec le modèle social français.

Deuxième mesure : la suppression des cotisations patronales de la branche «famille» de la Sécurité sociale. Comme elle concerne les salariés gagnant entre 1,6 et 2,4 Smic, ce cadeau de 13 milliards d’euros bénéficiera plutôt aux grandes entreprises. Il sera principalement «compensé» par une augmentation de 1,6 point de TVA. Sarkozy fait le pari que cela n’entraînera aucune hausse des prix, mais il se prend les pieds dans le tapis : justifier la mise en œuvre différée de cette mesure par le fait que cela permettra des achats par anticipation, c’est annoncer que les hausses de prix auront bien lieu. La consommation des ménages, surtout les plus pauvres, sera donc rabotée de 11 milliards d’euros : ce n’est rien d’autre qu’un troisième plan d’austérité !

Ces mesures s’inscrivent dans une conception globale : «Réduire les dépenses publiques, alléger le coût du travail, renforcer notre compétitivité pour créer de la croissance et créer des emplois.» Pure doxa néolibérale. Mais alléger le coût du travail, c’est en fin de compte réduire une demande salariale déjà atone. Réduire les dépenses publiques, alors que l’investissement des entreprises est au plus bas, c’est casser un autre moteur de l’activité. Une telle orientation ne peut qu’aggraver la récession et développer le chômage.

En postulant que le problème fondamental est le coût du travail, cette orientation fait l’impasse sur le coût du capital. Or, c’est bien celui-ci qui pose problème, avec l’explosion des dividendes versés aux actionnaires : ils représentent 13% de la masse salariale en 2010, contre 4% dans les années 80. Dans le même temps, la part des salaires dans la richesse produite, le PIB, a baissé de 8 points. C’est cette domination d’une logique financière sur les entreprises qui explique la faiblesse de l’investissement et des dépenses en recherche et développement. L’obsession du modèle allemand oublie que ce dernier n’est pas soutenable. Pas soutenable pour les Allemands qui ont vu ces dernières années une baisse de leurs salaires avec un fort accroissement de la pauvreté et de la précarité. Pas soutenable parce que, dans une Europe économiquement intégrée, les excédents commerciaux allemands ont pour contrepartie les déficits des autres pays d’Europe. Vouloir que tous les pays européens adoptent le modèle allemand est un projet impossible.

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UN BEAU DOCUMENT INTERACTIF, qui vient d’être mis à jour, sur le site du quotidien Le Monde. En cliquant sur chaque bassin d’emploi, on peut voir l’évolution du taux de chômage depuis 2003 ; on peut aussi sélectionner les bassins d’emploi selon l’importance de leur taux de chômage.

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Publié le Jeudi 19 janvier 2012 dans Le Monde, Travail, emploi & entreprises | Aucun commentaire »

« Je suis un homme, et je mesure toute l’horreur de ma nature »…

Une chanson magnifique (datant de 2007) – et un clip tout aussi réussi – de Zazie. Elle serait un hymne parfait pour les SES… Je l’avais déjà mise en ligne sur ce blog pédagogique il y a quelques années, mais elle me revient aujourd’hui…

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Une vidéo sympa réalisée par Jessica Dubois, journaliste, et Eric Heyer, économiste :

http://www.dailymotion.com/videoxl91t0 Tags : , ,
Publié le Samedi 17 décembre 2011 dans Action des pouvoirs publics, Conjoncture & finance, Vidéo | Aucun commentaire »
DANS « LE MONDE », le 16 décembre :

L’Insee prévoit une baisse du PIB pour les six mois à venir. Avec augmentation du chômage.

La France devrait connaître une brève récession au quatrième trimestre 2011 et au premier trimestre 2012 et il sera « difficile » d’atteindre l’an prochain la prévision de 1% de croissance sur laquelle le gouvernement a basé son deuxième plan de rigueur, a estimé jeudi l’Insee.

L’activité économique redémarrera faiblement au deuxième trimestre mais l’acquis de croissance pour 2012 sera alors fin juin de 0%.

Pour atteindre 1% de croissance, il faudrait que le produit intérieur brut (PIB) croisse de 1,3% sur chacun des deux derniers trimestres, ont indiqué les experts de l’Institut national de la conjoncture et des études économiques au cours d’une conférence de presse jeudi.

« Il est clair que cela est difficile, au vu de notre scénario » qui prévoit un lent redémarrage de l’activité en France, a déclaré Sandrine Duchêne, chef du département de la conjoncture de l’Insee.

« Pour la France, les enquêtes de conjoncture montrent actuellement un fort ralentissement de l’activité », a-t-elle fait remarquer, prévoyant un recul du PIB de 0,2% au quatrième trimestre par rapport aux trois mois précédents, suivi d’une contraction de 0,1% au premier trimestre 2012.

Il s’agirait donc d’une brève récession, dont la définition technique est un recul du PIB pendant deux trimestres consécutifs au moins. La France était sortie au printemps 2009 d’une année de récession.

Une timide reprise de 0,1% est attendue sur avril-juin.

Hausse forte du chômage

« Notre scénario prévoit beaucoup d’inertie », a résumé Sandrine Duchêne. « Pourquoi cette inertie ? Parce que les moteurs de la reprise française pendant deux ans, l’investissement et l’emploi, calent ».

« Et quand un tel phénomène se produit, redémarrer la machine économique prend beaucoup de temps », a-t-elle expliqué.

Pour 2011, l’Insee a revu en baisse sa prévision d’expansion de l’activité économique, à 1,6% contre une prévision de 1,7% dans sa précédente note de conjoncture en octobre. Le gouvernement table sur 1,75%.

Sur le front de l’emploi, la situation continuerait de se détériorer. Le chômage, qui était de 9,3% en France métropolitaine au troisième trimestre atteindra 9,6% en juin, selon l’Insee. Pour la France entière, il devrait être alors de 10%.

Et de ce fait, les ménages maintiennent un bas de laine de précaution et leur taux d’épargne, de 17,1% au deuxième trimestre 2011 (un record depuis 1983), restera élevé à 16,8% en moyenne en 2011.

Pour la première fois depuis le premier trimestre 2010, l’investissement des entreprises non financières a baissé (-0,3%) au troisième trimestre et devrait continuer de chuter jusqu’à l’horizon de la prévision, soit fin juin.

Autre élément de la demande interne, les dépenses de consommation des ménages en produits manufacturés ont reculé au 2e et 3e trimestres.

« L’élan de la demande interne semble donc s’être grippé », estime l’Insee.

(AFP)

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Publié le Vendredi 16 décembre 2011 dans Conjoncture & finance, Le Monde | Aucun commentaire »
ALTERNATIVES ECONOMIQUES – Denis Clerc – 7 décembre 2011

Accusées de tous les maux par le gouvernement, les 35 heures affichent pourtant un bilan plutôt positif : elles n’ont pas alourdi les coûts salariaux des entreprises ni pénalisé la productivité des salariés, ont créé des emplois, même si leur mise en oeuvre a pesé sur les finances publiques.

(…) Le 28 octobre dernier, le chef de l’Etat, sur France 2, en parlait comme d’une « catastrophe sociale et [d'] une catastrophe économique », les accusant implicitement d’être à l’origine des délocalisations, de la désindustrialisation et même d’une « pression sur les salaires ». (…) Dans ce procès, examinons plutôt les faits. C’est ce que je me propose de faire ici, à partir des données existantes, principalement celles de la Comptabilité nationale, qui a le mérite de présenter une vue d’ensemble.

Le partage de la valeur ajoutée

Il convient de la mesurer « nette », c’est-à-dire après déduction des impôts, des éventuelles subventions d’exploitation et de la « consommation de capital fixe » (l’amortissement économique correspondant à l’usure effective et à l’obsolescence des équipements), de manière à ne retenir que ce qui est partageable entre le travail et le capital. Pour l’ensemble des sociétés non financières, en 1997, avant que la décision de passer aux 35 heures soit prise, le partage de cette valeur ajoutée est le suivant : 20,6 % vont au capital (excédent d’exploitation) et 79,4 % au travail salarié. En 2002, année où la loi est devenue obligatoire pour toutes les entreprises de plus de 20 salariés, le partage passe à 19,6 % et 80,4 %, soit un transfert d’un point de valeur ajoutée nette du capital au travail, soit 6 milliards de l’époque (environ 7 milliards en euros de fin 2011). Incontestablement, la loi sur les 35 heures a donc provoqué une augmentation relative du coût salarial, de l’ordre de 450 euros par salarié et par an. Mais cette augmentation a été transitoire et, dès 2007, la situation antérieure est rétablie, voire un peu améliorée pour les sociétés non financières : 21,1 % pour le capital, 78,9 % pour les salariés. (…)

L’évolution de l’emploi salarié

Ce dernier, dans les sociétés non financières, est passé (en équivalent temps plein) de 11,5 millions (1997) à 13,5 (2003), puis a continué ensuite à progresser plus lentement pour atteindre 14 millions en 2007. Même s’il n’est évidemment pas question d’attribuer aux 35 heures toute cette progression, la croissance économique ayant sans doute joué le rôle essentiel[1], la RTT a aussi participé à l’amélioration conjoncturelle, en renforçant la baisse du chômage. Toutefois, dans l’industrie, principale branche exposée à la concurrence étrangère (tant pour le marché intérieur qu’à l’exportation), les effectifs n’ont pas augmenté de la même manière : faible progression entre 1997 et 2001 (passant de 3,92 millions en 1997 à 3,96 millions en 2001, toujours en équivalent-temps plein), puis déclinant ensuite assez rapidement (3,54 millions en 2007[2] soit une perte de plus de 420 000 emplois). Cette baisse d’effectifs dans l’industrie est-elle imputable aux 35 heures ? On peut en douter, car, au cours des années précédentes, sur le même laps de temps (soit de 1991 à 1997), le nombre d’emplois dans l’industrie était passé de 4,4 millions à 3,92, soit une diminution relative (- 11 %) similaire à celle observée dix ans plus tard, entre 2001 et 2007 (-12 %). Certes, aucune « loi » n’impose que les effectifs fondent ainsi mécaniquement dans l’industrie. Mais il s’agit seulement de souligner que cette fonte n’a pas été plus rapide au cours des années 2000 qu’elle ne l’avait été au cours des années 1990, et que les 35 heures ne l’ont pas accélérée : elles ont même eu le mérite de stopper l’hémorragie d’emplois industriels durant quelques années. (…)

L’évolution de la productivité

Toutefois, même cette explication ne semble pas très convaincante. Car la valeur ajoutée des branches industrielles (mesurée « brute », donc sans retirer la consommation de capital fixe, qui n’est pas disponible par branche), a progressé de 25 % entre 1997 et 2007 (en volume, c’est-à-dire après déduction de la hausse des prix à la production). Puisque, pendant cette même période, l’emploi (en équivalent temps plein) a diminué de 10 %, la productivité par tête a donc progressé de 39 %, soit au rythme annuel moyen de 3,3 %. Au cours des dix années précédentes (1987-1997), la progression de la valeur ajoutée brute (toujours en volume) avait été un peu moindre (+ 22 %), et les gains de productivité par salarié avaient été de 40 %. On ne constate donc pas de différence sur ce point entre la période 1987-1997 et la période postérieure à 1997 : dans les deux cas, les gains de productivité par tête l’ont emporté sur la progression de la valeur ajoutée, ce qui a provoqué des destructions d’emplois. En revanche, ce qui est important, c’est que la productivité horaire a augmenté nettement plus rapidement à la suite des 35 heures que cela n’avait été le cas au cours de la décennie précédente. En effet, comme la durée annuelle du travail par salarié a reculé de 6,5 % entre 1997 et 2007 contre un recul de 1 % entre 1987 et 1997, la productivité horaire a progressé de 48 % durant la dernière période, contre 40 % durant la décennie précédente. Il est assez remarquable de constater que, sur ce point, l’intégralité ou presque de la réduction de la durée du travail a été compensée par un surcroît de productivité horaire : les 3,54 millions de travailleurs de l’industrie de 2007 ont, malgré les 35 heures (ou peut-être grâce aux 35 heures, aux réorganisations et à la moindre fatigue qu’elles ont provoquée) produit en moyenne 69 000 euros de valeur ajoutée industrielle par tête en 2007 contre 50 000 (en euros constants) dix ans auparavant (+ 38 %). Et contre 37 000 vingt ans auparavant, soit + 39 % de progression entre 1987 et 1997. Les entreprises industrielles, dans l’ensemble, ont réussi à effacer les 6,5 % de baisse effective du temps travaillé.

L’évolution de l’excédent brut d’exploitation (EBE)

Cet EBE mesure la valeur ajoutée que conserve le capital. Cet excédent ne doit pas être confondu avec le profit, puisqu’il doit permettre de couvrir les charges que sont notamment les intérêts des emprunts et le renouvellement des équipements. Son évolution montre si la situation financière des entreprises industrielles s’améliore ou se dégrade. Entre 1987 et 1997, l’EBE a progressé en valeur de 25 %, Durant la décennie suivant, la progression de l’EBE a été de 18 %. Il n’y a donc pas eu dégradation, mais simplement ralentissement. Ce dernier ne doit rien à la progression des salaires, au contraire : la masse totale des rémunérations, cotisations sociales incluses, a nettement plus progressé entre 1987 et 1997 (+ 29 %) qu’au cours de la décennie suivante (+ 16 %). C’est plutôt la compression des marges, du fait de la concurrence accrue, qui est à mettre en cause : alors que les prix à la production progressaient de 7 % dans l’industrie entre 1987 et 1997, ils ont diminué de 7 % durant la décennie suivante. Les 35 heures – dans l’industrie – n’ont pas modifié le partage travail/capital, quasiment demeuré stable sur l’ensemble de la période, puisque le total des rémunérations a progressé à peu près au même rythme que l’excédent brut d’exploitation (alors que les premières progressaient un plus vite que le second durant la période 1987-1997). Ce ne sont pas les 35 heures qui ont affaibli l’industrie française, puisqu’elles ont été compensées par des gains de productivité plus rapides, mais la concurrence, qui a contraint à diminuer les prix de vente unitaires pour faire face à la mondialisation.

L’évolution du Smic

Le Smic est un salaire horaire. Si l’on ne voulait pas que la réduction de la durée légale du travail entraîne une baisse proportionnelle du salaire mensuel des salariés payés au Smic, ou à un niveau proche, il fallait donc augmenter le Smic horaire. Ce fut d’abord au moyen d’une machinerie complexe – les « garanties mensuelles de rémunération » -, puis, en 2005, enfin, par une hausse du Smic. Ce dernier est donc passé (en brut) de 6,01 € de l’heure en 1997 à 8,44 € en 2007. Soit + 40 %, se décomposant de la façon suivante : + 17 % pour compenser la hausse des prix, + 11 % pour compenser la diminution de la durée légale du travail, et + 8 % correspondant à la hausse du pouvoir d’achat du salaire horaire brut moyen des ouvriers durant cette période (puisque le Smic est indexé sur moitié de cette progression, majorée de temps à autre par des « coups de pouce » gouvernementaux dont la finalité est que le pouvoir d’achat du Smic progresse à peu près comme celui des ouvriers payés davantage que le Smic). Seule cette dernière composante a donc constitué une progression de pouvoir d’achat. Etait-ce raisonnable ? Du point de vue patronal, sans doute non, puisque cela revenait à payer 8 % de plus des salariés travaillant 11 % de moins. Mais du point de vue des salariés concernés, ne pas assurer à ces derniers une progression de pouvoir d’achat au moins égale à celle des ouvriers aurait abouti à leur faire payer la note des 35 heures. La solution a donc consisté à réduire sensiblement les cotisations sociales patronales. Le dispositif existait déjà depuis 1993, et avait été modifié à plusieurs reprises. Début 1998, un salarié payé au Smic permettait à son employeur de bénéficier d’une réduction correspondant à 18 % du salaire brut, et cet allègement diminuait progressivement jusqu’à s’annuler à hauteur de 1,3 fois le Smic. Martine Aubry élargit sensiblement le dispositif, portant l’allègement à 26 % (du Smic brut), avec une dégressivité annulant l’allègement à 1,7 fois le Smic, mais pour les seules entreprises ayant passé un accord de RTT agréé. En 2003, le Gouvernement Raffarin étendit cet allègement à toutes les entreprises (y compris les moins de 20 salariés, qui, alors, avaient la possibilité de n’appliquer les 35 heures qu’au terme d’un délai supplémentaire de deux ans), puis le porta à 28 % du Smic brut en faveur des petites entreprises. Si bien que, en 2007, les allègements de cotisations sociales patronales représentaient un coût de 20,5 milliards d’euros, supporté par les finances publiques, dont un peu de moitié (9,3 milliards) résultaient de dispositions antérieurs aux 35 heures[3]. On peut estimer aujourd’hui le coût spécifique des 35 heures à une douzaine de milliards. Ce chiffre est à rapprocher du surcoût salarial engendré pour les entreprises du fait de la hausse du Smic destinée à compenser la réduction du temps de travail, et qui est estimé à 14 milliards. Autrement dit, pour les entreprises, la hausse du Smic a été neutralisée à peu près entièrement, mais par le biais d’une socialisation qui pèse désormais lourdement sur les finances publiques[4]. En d’autres termes, le surcoût du Smic n’est pas supporté par les entreprises (qui ne peuvent donc s’en plaindre), mais par les contribuables. In fine, cela peut peser sur l’économie, mais proportionnellement pas davantage que la suppression de la taxe professionnelle (coût : 12 milliards), la détaxation des heures supplémentaires (coût : 4,5 milliards), la baisse de la TVA sur la restauration (coût : 3 milliards) ou la réforme de l’ISF (coût : 1,6 milliards). Curieusement, au moins du côté de la majorité, ce sont les 35 heures qui sont accusées de creuser le trou du déficit public, pas les autres mesures pourtant aussi budgétivores.

Au total, pour l’ensemble de l’économie comme pour les branches industrielles, il faut arrêter de faire des 35 heures le bouc émissaire de nos difficultés. Elles ont incontestablement suscité des difficultés. Mais surtout dans la fonction publique où, à l’exception du monde enseignant, elles ont été accordées sans aucune contrepartie, comme une mesure sociale, le blocage des embauches étant supposé amener les services à effectuer des gains de productivité, alors que cela a débouché sur une dégradation du service public, notamment (mais pas seulement) à l’hôpital. Pour en revenir aux entreprises, certes, les données quantitatives utilisées sont globales, et il est bien possible que certaines entreprises aient souffert des 35 heures : mais cela signifie alors que d’autres en ont bénéficié, puisque, dans l’ensemble, on ne voit guère d’effets négatifs. Dans les branches industrielles comme dans le reste de l’économie privée, les 35 heures ont été « digérées » par des gains de productivité et un recul (limité et transitoire) de la part du capital dans l’ensemble de la valeur ajoutée. Et aujourd’hui, la crise a fait bien plus reculer cette dernière que les 35 heures ne l’ont jamais fait.

(1) L’Insee attribue aux 35 heures un effet net positif de 350 000 emplois. Voir dans Economie et statistique n° 376-377 (juin 2005) l’article d’Alain Gubian, Stéphane Jugnot, Frédéric Lerais et Vladimir Passeron, « Les effets de la RTT sur l’emploi : des estimations ex ante aux évaluations ex post ». Mais ce chiffre n’inclut pas les effets indirects, liés notamment à la forte reprise de la demande issue de la diminution sensible du chômage.
(2) Auxquels il conviendrait d’ajouter 300 000 emplois intérimaires dans l’industrie, chiffre en très légère baisse sur la période 2001-2007.
(3) Ce qui n’empêche pas certains de tout mettre la note sur le dos des 35 heures.
(4) L’un des objectifs de la suppression de la durée légale hebdomadaire du temps de travail au bénéfice d’une fixation par branche ou par entreprise, qui fait partie du programme de l’UMP, est d’ailleurs de supprimer cette réduction. Le surcoût qui en résulterait pour les entreprises serait reporté sur les consommateurs par le biais d’une TVA sociale, qui réduirait d’autant le montant des cotisations sociales acquittées par les entreprises. Le problème, néanmoins, est que l’actuel allègement de cotisations sociales bénéficie aux employeurs seulement jusqu’à 1,7 fois le Smic, alors que le basculement des cotisations sociales vers une TVZ sociale bénéficierait à tous les employeurs dans des proportions similaires.
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Publié le Dimanche 11 décembre 2011 dans Alternatives Economiques, Travail, emploi & entreprises | Aucun commentaire »