Un nouveau programme de seconde catastrophique
Vous trouverez ci-dessous le communiqué de presse de l’Association des Professeurs de SES sur le nouveau programme de seconde de SES (qui devrait s’appliquer à la prochaine rentrée).
Celui-ci se limite à la manipulation de concepts abstraits et d’outils totalement déconnectés des questionnements que nous avons actuellement pour initier les élèves de seconde aux SES : famille, chômage, fonctionnement des entreprises… En démocratie, ce n’est pas aux politiques d’écrire l’histoire (cf colonisation) et il ne leur revient pas le droit d’imposer leur approche de l’économie et de la société (une société sans chômage, sans inégalités, sans conflits, sans organisation du travail…). Merci de faire circuler très massivement ce communiqué et le programme. Par ailleurs on organise une soirée de défense des SES. Elle n’est pas réservée aux profs de SES bien au contraire :
Vendredi 29 janvier 2010 à partir de 18h30
Soirée de défense festive des SES, « On n’est pas couchés »
au Café Rive droite, 2 rue Berger 75001 Paris
Communiqué de presse de l’APSES du 23 janvier 2010
Par qui et pour qui a été fait le nouveau programme de SES de seconde ?
Le Ministère vient de communiquer aux éditeurs le projet de nouveau programme de sciences économiques et sociales (SES) de seconde. Ce projet de programme réoriente profondément les finalités de l’enseignement de SES.
1. Un programme qui gomme systématiquement les enjeux économiques et sociaux contemporains
Le Ministère a choisi délibérément d’évacuer du programme de SES proposé en classe de seconde la plupart des questions de société qui y étaient abordées jusqu’à présent : suppression des questionnements sur l’emploi et le chômage, sur l’investissement, sur les revenus et les inégalités ou encore sur les transformations de la famille au profit de questions sur l’épargne, la fixation des prix (y compris du prix d’équilibre) dans une perspective positiviste et monolithique de l’économie. Taire les questions de société, c’est renoncer à la dimension citoyenne que véhiculent tous les enseignements généraux du lycée et faire perdre à l’enseignement des SES ce qui fonde son succès depuis plus de 40 ans. Le parlement avait tenté de faire enseigner les « aspects positifs de la colonisation » en Histoire-Géographie, le Ministère souhaite-t-il faire enseigner les « aspects positifs de l’économie » en SES, bref une « économie Bisounours » ?
2. Un programme qui marginalise les autres sciences sociales
Les entrées sociologiques du programme sont réduites à la portion congrue et placées à la fin. Or, le document diffusé par le Ministère précise qu’il faudra traiter « au moins les 10 premières questions ». Compte tenu de sa lourdeur, les autres sciences sociales deviennent de facto optionnelles au profit d’un enseignement désincarné d’économie fondamentale. Le ministère relègue la sociologie, l’anthropologie, la science politique au rang d’accessoires alors même que ces disciplines permettent aux lycéens de prendre du recul et donc de mieux comprendre des éléments essentiels de leur environnement quotidien comme la famille, l’école, les médias. Après avoir pourtant rendu un vibrant hommage à Claude Lévi-Strauss, Luc Chatel souhaite-t-il donc à ce point « cacher ces sciences sociales qu’il ne saurait voir » ?. Mais le sort réservé à l’économie n’est pas pour autant plus enviable. C’est une présentation de l’économie atemporelle sans hommes ni institutions, une économie réduite à des courbes, dérivées, élasticités et autre prix d’équilibre. Le Ministère souhaite-t-il vraiment que les lycéens puissent disposer des moyens de se repérer dans l’actualité économique et sociale dans laquelle ils baignent à travers les discussions de famille et la télévision ?
3. Un programme inadapté à des élèves de 15 ans qui découvrent un nouvel enseignement
Ce programme démontre une fois de plus que contrairement à ses déclarations, les questions pédagogiques sont loin d’être une préoccupation pour le Ministère. Nous avions déjà pu observer cette contradiction entre la communication et les actes lorsque le Ministère, tout en affirmant haut et fort qu’il souhaitait élever la culture économique des Français, avait commencé par réduire à la portion congrue le volume horaire de l’enseignement de SES (90 minutes par semaine seulement et suppression du travail en groupe réduit) ! Mais le choix des notions que le Ministère considère qu’un élève de seconde, doit apprendre en priorité est aussi éloquent :
§ Sur le thème de la consommation, les élèves seront censés se passionner pour la notion « d’élasticité-prix », tandis que dans le même temps, on leur refuse de parler de pouvoir d’achat
§ Sur le thème de l’entreprise, ils devront découvrir les joies des « constructions des courbes de coûts » tandis qu’il leur sera interdit de parler d’innovation ou de la distinction entre chiffre d’affaires et profit
§ Sur le thème du marché, on préférera leur parler de la construction du « prix d’équilibre » plutôt que de ce qu’est une « économie de marché » qui nécessite un ensemble de « règles » que les acteurs doivent respecter.
On demande à des lycéens venant de quitter le collège d’aborder l’économie par l’apprentissage d’outils abstraits. C’est l’idée que l’on fait découvrir et aimer la musique par la répétition préalable des gammes. Or, pour qui connaît le public lycéen, a fortiori en seconde, c’est raisonner à l’envers. C’est au contraire parce qu’on part des questions contemporaines qui font sens pour les lycéens que ces derniers consentent à fournir l’effort nécessaire pour assimiler des outils. Voudrait-on réduire l’attractivité des SES et de la série ES que l’on ne s’y prendrait pas autrement.
Si la confection de tout programme est une succession de choix, le Ministère a préféré imposer les siens, au détriment même du travail réalisé par le groupe d’experts qu’il a pourtant lui-même constitué. On en vient à croire que le programme était déjà écrit. Cette façon de procéder est proprement inacceptable.
En conséquence, l’APSES appelle les professeurs de SES à exprimer leur refus de ce programme démesuré, inadapté et dénaturé lors de la consultation organisée par le Ministère à partir du 8 février. Si le programme n’était pas profondément remanié, et l’horaire alloué augmenté (pourquoi nombre d’enseignements d’exploration ont 3h ?), l’APSES se verrait dans l’obligation d’appeler les collègues à la désobéissance citoyenne et à ne pas appliquer ce programme à la rentrée 2010. Elle appelle d’ores et déjà tous les citoyens à se mobiliser lors de la semaine d’action pour les SES à compter du lundi 25 janvier, et à participer à la manifestation du 30 janvier pour exprimer ce refus d’une réforme qui marginalise et dénature les SES.
Tags : Conflits sociaux, réforme du lycée, SES
Compteur
30 janvier 2010 à 22:52
Cette réforme c’est un bon moyen de désengorger la filière ES de tout ceux qui la choisissent par dépit et non par intérêt.
Elle s’inscrit aussi parfaitement dans l’optique de poursuivre des études supérieures économiques.
C’est peut-être difficile d’accès pour des élèves de 15 ans mais c’est aussi un bon moyen de remonter le niveau de la filière ES…
« En démocratie, ce n’est pas aux politiques d’écrire l’histoire (cf colonisation) et il ne leur revient pas le droit d’imposer leur approche de l’économie et de la société (une société sans chômage, sans inégalités, sans conflits, sans organisation du travail…) »
=> Oui mais c’est eux qui peuvent sortir la filière ES de l’immobilisme et l’inutilité dans lesquels elle s’enlise..
Juste une petite interrogation: (sans animosité aucune)
C’est vraiment pour vos élèves que vous vous opposez systématiquement à la moindre modification ou alors c’est simplement que votre « flexibilité » est nulle et que VOUS ne souhaitez pas vous adapter et enseigner l’économie d’une autre manière?
30 janvier 2010 à 23:16
Vous vous trompez complètement, Keith.
D’une part, la série ES a toujours ouvert des débouchés très larges aux élèves, y compris pour des études d’économie à l’université où les bacheliers ont des taux de réussite comparables aux S. De plus, une enquête récente du sociologue Christian Baudelot a montré que les élèves de ES étaient ceux qui trouvaient le plus d’intérêt dans leurs études, et les SES étaient la matière qu’ils considéraient comme la plus intéressante pour eux…
Concernant les programmes, vous n’y êtes pas du tout, encore une fois, puisque les programmes de SES ont changé très souvent depuis la fin des années 60. Nous avons pratiquement inventé les « méthodes actives » au lycée (TD en demi-groupes, utilisation de l’audiovisuel, de la presse…) dès l’origine en 1966 : c’est même pour développer cet « esprit expérimental » (dixit les textes fondateurs des SES) et des méthodes pédagogiques sortant de l’ordinaire que les SES ont été créées !
Les SES ont également mis en place plusieurs innovations importantes (option de première, spécialité en terminale, TPE) – je me demande d’ailleurs si vous connaissez bien les SES et la série ES, car vous semblez l’ignorer. Le moins qu’on puisse dire est que notre « flexibilité » n’est pas nulle ; mais on n’est pas obligé d’accepter une réforme qui dénature totalement notre enseignement, va supprimer les demi-groupes, et liquider un poste de prof sur quatre.
14 février 2010 à 17:37
Monsieur,
Comme l’a souligné François Dubet, les réactions de l’Apses sont « très excessives ».
L’Apses critique la disparition du thème du chômage mais compte tenu de la réduction horaire de l’enseignement des SES il fallait bien supprimer des thèmes. Honnêtement, le thème du fonctionnement du marché est plus utile aux élèves que celui du chômage pour comprendre ce qu’est « le raisonnement économique » et en quoi l’économie est une « science » (sociale). L’étude du chômage actuelle ne mobilise aucune théorie, aucun auteur, nous ne faisons rien de plus que ce que peuvent faire les profs d’HG ou les journalistes.
Pour ce qui est de l’infaisabilité du programme je m’étonne : les profs sont-ils des pédagogues, des professionnels de l’éducation ? De quoi ont-ils peur alors ?
14 février 2010 à 18:05
On se demande ce qui est le plus important pour vous : l’avenir et la défense des SES, ou bien attaquer l’APSES. Dubet trouve les réactions de celle-ci très excessives ? Et alors ! Il estime qu’1h30 hebdomadaires sont suffisantes pour traiter le nouveau programme ? C’est son droit. Est-ce lui qui enseignera de la microéconomie à des classes de seconde de 35 élèves ? La marginalisation de la sociologie ne vous pose-t-elle pas problème ?
En outre, il semble que vous ayez un petit problème d’identité avec votre propre discipline, puisque votre blog de SES (qui vise surtout à dire du mal de l’APSES, apparemment) s’appelle http://economieetsociologie.wordpress.com/ … Cela ferait sourire mes élèves, qui ont mieux compris que vous que l’objectif et l’intérêt des SES n’est pas d’additionner deux sciences (économie et sociologie : leurs concepts, leurs méthodes…), mais de croiser des approches théoriques et disciplinaires (économiques et sociologiques, mais pas seulement) afin de traiter des objets concrets, des questions vives, des enjeux de société et de citoyenneté, qui puissent intéresser les élèves – quelle que soit leur orientation future.
Le programme de seconde proposé par le ministère supprimait (pardonnez-moi d’en parler au passé…) les thèmes sociologiques (relégués en fin d’année, donc infaisables faute de temps), et il était idéologiquement très orienté (l’individu étant avant tout étudié comme un consommateur et un producteur, dans le cadre d’une économie de marché « pure et parfaite » – personne ne conteste l’importance de l’approche néo-classique du marché, mais est-elle la seule ?) Enfin, et surtout, il était pédagogiquement absurde, car d’une lourdeur et d’une technicité hors de portée d’élèves de quinze ans arrivant du collège.
Ce programme a été conçu en trois réunions, par des gens n’ayant aucune idée de ce qu’est un élève de seconde aujourd’hui : il n’y avait qu’un professeur de SES dans le Groupe d’experts qui travaillait sur le programme. Pire, les membres du GE ont signalé des interventions directes du cabinet du ministre, qui a refusé certains thèmes retenus par le GE, et en a imposé d’autres. Le ministère qui fixe en détail le programme d’une discipline scolaire : c’est sans précédent, et très grave pour la démocratie elle-même.
« De quoi ont peur » les profs de SES, demandez-vous ? Mais de rien, puisque la très grande majorité de la profession rejette purement et simplement ce programme dicté par certaines officines du Medef, et soutenu par un groupuscule de profs de SES, dont vous faites peut-être partie. L’APSES vient de proposer un contre-programme réaliste, tout simplement, proche du programme actuel de seconde, et qui est soutenu par de plus en plus d’universitaires de tous horizons, par dizaines. Voir pour ceux que ça intéresse : http://apses.org
15 février 2010 à 09:28
Monsieur,
1. Pour défendre les SES, comme vous dites, il faut changer de stratégie : c’est l’attitude même de l’Apses qui condamne notre discipline.
2. On ne va pas enseigner la microéconomie mais faire une présentation rapide et sommaire de cette branche fondamentale de l’économie. C’est bien le comportement des acteurs qui conditionne la macroéconomie (et même Boudon qui est un sociologue analyse ainsi la société). Pourquoi avoir peur de la micro ? Vous en faites bien en 1ere.
3. Pour croiser deux regards, il faut d’abord expliquer la spécificité de chaque regard, de l’éco et de la socio. Autrement vous louchez. Les SES ce n’est pas un mélange de l’éco et de la socio.
4. Si l’objectif de l’enseignement est uniquement d’intéresser les élèves, de les rejoindre, alors il faut revoir toutes les disciplines… Les SES doivent permettre à ceux qui ne feront plus de SES de découvrir l’éco et la socio, de les distinguer, d’apprendre quelques notions fondamentales.
5. Pourquoi toujours parler d’idéologie à propos du programme du ministère ? Il n’est fait nulle mention de la concurrence pure et parfaite. Il s’agit de montrer aux élèves comment le raisonnement économique essaye d’établir une représentation (nécessairement insuffisante) de la réalité et de découvrir des lois. C’est comme en sciences physiques : on étudie en 2de les mouvements sans frottements, sans forces, puis en terminale on introduit les frottements. Les élèves de seconde font la différence. Ne dites pas que l’étude du marché est l’apanage du Medef.