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Carte de l’évolution du chômage par bassin d’emploi

Jeudi 19 janvier 2012

UN BEAU DOCUMENT INTERACTIF, qui vient d’être mis à jour, sur le site du quotidien Le Monde. En cliquant sur chaque bassin d’emploi, on peut voir l’évolution du taux de chômage depuis 2003 ; on peut aussi sélectionner les bassins d’emploi selon l’importance de leur taux de chômage.

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La France au bord de la récession

Vendredi 16 décembre 2011

DANS « LE MONDE », le 16 décembre :

L’Insee prévoit une baisse du PIB pour les six mois à venir. Avec augmentation du chômage.

La France devrait connaître une brève récession au quatrième trimestre 2011 et au premier trimestre 2012 et il sera « difficile » d’atteindre l’an prochain la prévision de 1% de croissance sur laquelle le gouvernement a basé son deuxième plan de rigueur, a estimé jeudi l’Insee.

L’activité économique redémarrera faiblement au deuxième trimestre mais l’acquis de croissance pour 2012 sera alors fin juin de 0%.

Pour atteindre 1% de croissance, il faudrait que le produit intérieur brut (PIB) croisse de 1,3% sur chacun des deux derniers trimestres, ont indiqué les experts de l’Institut national de la conjoncture et des études économiques au cours d’une conférence de presse jeudi.

« Il est clair que cela est difficile, au vu de notre scénario » qui prévoit un lent redémarrage de l’activité en France, a déclaré Sandrine Duchêne, chef du département de la conjoncture de l’Insee.

« Pour la France, les enquêtes de conjoncture montrent actuellement un fort ralentissement de l’activité », a-t-elle fait remarquer, prévoyant un recul du PIB de 0,2% au quatrième trimestre par rapport aux trois mois précédents, suivi d’une contraction de 0,1% au premier trimestre 2012.

Il s’agirait donc d’une brève récession, dont la définition technique est un recul du PIB pendant deux trimestres consécutifs au moins. La France était sortie au printemps 2009 d’une année de récession.

Une timide reprise de 0,1% est attendue sur avril-juin.

Hausse forte du chômage

« Notre scénario prévoit beaucoup d’inertie », a résumé Sandrine Duchêne. « Pourquoi cette inertie ? Parce que les moteurs de la reprise française pendant deux ans, l’investissement et l’emploi, calent ».

« Et quand un tel phénomène se produit, redémarrer la machine économique prend beaucoup de temps », a-t-elle expliqué.

Pour 2011, l’Insee a revu en baisse sa prévision d’expansion de l’activité économique, à 1,6% contre une prévision de 1,7% dans sa précédente note de conjoncture en octobre. Le gouvernement table sur 1,75%.

Sur le front de l’emploi, la situation continuerait de se détériorer. Le chômage, qui était de 9,3% en France métropolitaine au troisième trimestre atteindra 9,6% en juin, selon l’Insee. Pour la France entière, il devrait être alors de 10%.

Et de ce fait, les ménages maintiennent un bas de laine de précaution et leur taux d’épargne, de 17,1% au deuxième trimestre 2011 (un record depuis 1983), restera élevé à 16,8% en moyenne en 2011.

Pour la première fois depuis le premier trimestre 2010, l’investissement des entreprises non financières a baissé (-0,3%) au troisième trimestre et devrait continuer de chuter jusqu’à l’horizon de la prévision, soit fin juin.

Autre élément de la demande interne, les dépenses de consommation des ménages en produits manufacturés ont reculé au 2e et 3e trimestres.

« L’élan de la demande interne semble donc s’être grippé », estime l’Insee.

(AFP)

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Jeudi 20 octobre 2011

Face aux périls écologiques, les urgences d’une planète surpeuplée

LEMONDE | 20.10.11

La Terre souffre de l’homme qui lui demande de plus en plus de ressources pour survivre et combler ses aspirations à la consommation. Les progrès technologiques permettront-ils d’éviter un épuisement total de notre planète ?

MANGER

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la croissance démographique nécessitera une augmentation de la production agricole de 50 % d’ici à 2030 et de 70 % d’ici à 2050. Pour la majorité des experts, la Terre a le potentiel pour répondre à ces objectifs et nourrir les 9 milliards d’habitants qu’elle devrait compter en 2050.

Mais à quel prix ? En 2009, l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) se sont livrés à un petit exercice prospectif. Dans le cadre de l’enquête Agrimonde, leurs chercheurs ont imaginé deux scénarios : dans le premier, les tendances actuelles se prolongent d’ici à 2050, et priorité est donnée à la croissance économique et au « bien-être immédiat des hommes » ; le second privilégie « la durabilité des systèmes agricoles et agroalimentaires ».

Le premier cas de figure entraîne une hausse de 590 millions d’hectares des surfaces cultivées ou utilisées pour l’élevage (un milliard et demi d’hectares sont exploités aujourd’hui), une perte de biodiversité, une montée des problèmes environnementaux et une accélération du changement climatique.

Autant de phénomènes évités par le scénario alternatif. Mais celui-ci suppose une convergence mondiale vers un nouveau mode de consommation : les disponibilités alimentaires seraient alors de 3 000 kilocalories par jour et par personne (dont 500 d’origine animale), soit une diminution de 25 % en moyenne pour les populations des pays riches par rapport à leur régime actuel, mais une augmentation d’autant pour les habitants d’Afrique subsaharienne.

La nécessité d’une transition vers un nouveau modèle agricole mondial est de plus en plus évoquée, y compris au sein des institutions internationales : « Il faut garantir une transition des systèmes alimentaires et agricoles vers des systèmes moins gourmands en énergie fossile et moins polluants », écrivent ainsi les experts du Comité de la sécurité alimentaire, plate-forme des Nations unies, dans un rapport présenté lundi 17 octobre.

Dans 9 milliards d’hommes à nourrir (François Bourin, 432 p., 22 euros), livre qu’ils ont récemment cosigné, Marion Guillou et Gérard Matheron, qui président respectivement l’INRA et le Cirad, concluent sur six recommandations : accentuer les efforts de recherche ; mettre l’accent sur les partenariats internationaux et le partage d’informations ; réinvestir dans l’agriculture ; limiter la volatilité des prix des denrées alimentaires ; faire évoluer les modes de consommation ; repenser la gouvernance mondiale en matière de sécurité alimentaire.

« On peut gagner énormément, rien qu’en travaillant sur les irrationalités du système, affirme Olivier De Schutter, le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation. On insiste beaucoup sur la nécessité de produire plus pour répondre à une demande en croissance. Mais on oublie les gaspillages alimentaires ou les biocarburants qui entrent en concurrence avec les cultures alimentaires… »

Selon une étude parue en 2009, 40 % de l’alimentation disponible aux Etats-Unis est gaspillée chaque année.

HABITER

Une personne sur deux vit en ville. Chaque année, le nombre de citadins augmente de 60 millions. En 2050, ils seront 6,3 milliards, soit 70 % de la population. Ces chiffres font tourner la tête. Il y a deux siècles, seules deux villes, Londres et Pékin, dépassaient le million d’habitants. En 1950, elles étaient 75 ; en 2008, 431. La planète compte désormais 21 villes de plus de 10 millions d’habitants.

L’urbanisation n’est plus un phénomène lié aux pays riches : alors que, dans les années 1950, Tokyo, New York, Londres et Paris occupaient les premières places dans le classement des villes, seule la capitale japonaise conserve désormais son titre de première agglomération mondiale, avec ses 36 millions d’habitants. Les grandes villes occidentales ont été supplantées par les mégacités indiennes et brésiliennes. Dans les trente prochaines années, le processus d’urbanisation proviendra surtout des pays en voie de développement, mais à une vitesse plus rapide que celle que connut l’Europe.

La physionomie de la planète est en pleine mutation, le Sud s’urbanise tandis que le Nord stagne. Dans les pays en développement, la population urbaine devrait doubler d’ici à 2050, alors que celle des pays développés, sous l’effet notamment de la baisse de la natalité, devrait diminuer. En un siècle, la population de New Delhi, en Inde, est passée de 238 000 habitants à 22 millions.

Dans un rapport de 2009 sur les 19 megacités de plus de 10 millions d’habitants, l’ONU souligne que ces géantes urbaines aggravent les inégalités sociales. Près d’un milliard d’habitants vivent dans des bidonvilles. Dans dix ans, selon les projections des Nations unies, ils seront 1,5 milliard, soit 40 % des citadins. La Chine et l’Inde – les deux pays les plus peuplés au monde – concentrent à elles seules 40 % des taudis de la planète.

Sur le plan écologique, tout reste à faire : les villes qui dévorent jour après jour de nouveaux espaces sont responsables de 80 % des émissions mondiales de CO2 et de 75 % de la consommation mondiale d’énergie. Les transports représentent un tiers des émissions de gaz à effet de serre.

APPROVISIONNER

En 2011, à en croire les calculs de l’ONG californienne Global Footprint Network (GFN), 270 jours ont suffi aux habitants de la planète pour consommer les ressources annuelles de la Terre. Il aura donc fallu moins de dix mois – le jour J est le 27 septembre – pour épuiser notre budget mondial. Ce seuil à partir duquel il faut vivre « à crédit » en puisant dans notre capital est franchi de plus en plus tôt. En 2000, il se situait début novembre.

Depuis 2003, GFN veut marquer les esprits en publiant chaque année l’empreinte écologique des milliards d’humains. L’indicateur est pionnier, et sa conception méthodologique souffre de biais, nul ne le conteste. Mais il a le mérite de souligner combien la croissance démographique pèse de plus en plus sur nos ressources naturelles, rendant leur accès de plus en plus conflictuel et destructeur.

Tous les jours, les effets de cette vie « à découvert » se font connaître : déforestation ; surexploitation des ressources marines ; accumulation de CO2 dans l’atmosphère ; stress hydrique… Les chiffres sont là. Treize millions d’hectares de forêts disparaissent chaque année, soit l’équivalent d’un terrain de football toutes les deux secondes.

Le 28 juillet 2010, l’Assemblée générale des Nations unies reconnaissait l’accès à l’eau potable comme « droit de l’homme ». Une avancée historique. Pour autant, que va changer concrètement ce consensus mondial, pour les 2,9 milliards de personnes qui ne disposent pas d’un robinet chez elles ou à proximité ? Et les 2,6 milliards privées d’un assainissement de base ?

Les terres agricoles sont, elles aussi, de plus en plus disputées. Rognées par l’étalement urbain, elles sont également lorgnées par les promoteurs des biocarburants et les investisseurs privés. Selon des chiffres publiés fin septembre par l’ONG britannique Oxfam, 227 millions d’hectares, soit la superficie de l’Europe de l’Ouest, ont été vendus ou loués dans les pays en développement depuis 2001, principalement à des groupes internationaux. La majorité de ces terres ne devraient pas être exploitées. Les acquéreurs préfèrent jouer la carte de la spéculation foncière.

SE SOIGNER

Soigner, mais aussi renforcer les systèmes de santé et développer une prévention des maladies pour 7 milliards d’êtres humains, ne constitue pas le moindre des défis posés à notre planète. Que ce soit du côté des maladies transmissibles, à commencer par l’infection par le VIH/sida, la tuberculose et le paludisme (responsables à eux trois d’environ 5 millions de décès par an dans le monde) ou bien de celui des maladies non transmissibles, qui ont tué 36 millions de personnes en 2008, selon les Nations unies, la réponse internationale demeure en deçà des besoins.

Les progrès accomplis en termes d’espérance de vie moyenne, passée de 52,5 ans en 1950 à 69,2 ans en 2009, sont menacés par les taux élevés de mortalité infantile et le poids des maladies transmissibles et non transmissibles dans les pays en développement. De même, l’épidémie mondiale de diabète et d’obésité, qui touche de manière prépondérante les populations les moins favorisées dans les pays développés, représente un facteur de risque qui alimente tant les maladies cardiovasculaires que les cancers.

Les maladies cardiovasculaires arrivent en tête des causes de mortalité dans le monde : 17,3 millions de morts en 2008, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), soit 30 % de l’ensemble des causes de décès. Contrairement à une idée reçue, 80 % des décès dus à des maladies cardiovasculaires surviennent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire, et ils concernent autant les hommes que les femmes. Le cancer, quant à lui, est responsable de 7,6 millions de décès annuels, soit environ 13 % des causes de disparition. Ce nombre pourrait s’élever à 11 millions en 2030.

Le sida a révélé le fossé grandissant entre la santé dans les pays riches et les pays pauvres. Une mobilisation internationale massive a été enclenchée depuis dix ans pour tenter de le combler. Si des succès majeurs ont été obtenus, avec la mise sous traitement de 6,6 millions de personnes infectées par le VIH, l’Onusida calcule que 9 autres millions d’individus auraient, eux aussi, besoin de médicaments antirétroviraux.

Au-delà des efforts ponctuels et des structures permanentes, comme le Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme, la question posée est celle du développement de la prévention et du renforcement des systèmes de santé. Les échecs passés montrent à quel point il est indispensable de développer l’accès aux soins et à des conditions d’hygiène décentes pour freiner la propagation des maladies infectieuses et casser la dynamique croissante des maladies chroniques.

APPRENDRE

C’est une bombe à retardement. Provoquée par la crise économique, la baisse des aides et des investissements dans l’école risque d’être lourde de conséquences. Selon l’Unesco, il ne sera pas possible de généraliser d’ici à 2015 la scolarisation des enfants dans le primaire, pourtant l’un des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD).

Si les chiffres montrent (en trompe-l’oeil) une croissance assez nette d’un milliard de dollars (724,7 millions d’euros) entre 2008 et 2009, « une bonne partie de cette hausse provient des prêts de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), des prêts – et non des dons -, qui devront donc être remboursés », explique Elise Legault, chercheuse à l’Unesco.

Aggravant la situation, les Etats les plus influents dans les programmes d’aide bilatérale – qui représentent 67 % de l’aide à l’éducation de base en 2009 – réviseraient leurs dons à la baisse. « Certains pays, comme les Pays-Bas ou les Etats-Unis, prévoient des coupes importantes dans leur budget à l’éducation, or chacun d’entre eux donne environ 10 % de l’aide totale », estime l’Unesco. Principales victimes de cette moindre générosité ? Les pays les plus pauvres. Pour scolariser tous leurs enfants de moins de 10 ans d’ici à 2015, ils auraient besoin, chaque année, de 11,6 milliards d’euros. Ils n’en reçoivent que deux aujourd’hui.

La planète compte aujourd’hui 1,85 milliard d’enfants de moins de 15 ans, soit 26 % de la population mondiale. Demain, cette proportion ne devrait pas sensiblement varier. Mais une grande partie de l’humanité vivra en 2050 dans les régions du monde où la proportion d’enfants non scolarisés sera la plus importante. Actuellement, 30 millions d’enfants non scolarisés vivent déjà en Afrique subsaharienne et 16,3 millions en Asie du Sud et de l’Est. En 2008, le taux de scolarisation en Afrique subsaharienne était de 73 % alors qu’il atteignait 95 % en Amérique du Nord et en Europe occidentale.

Les guerres n’arrangent rien. Les deux tiers environ des enfants non scolarisés vivent dans des pays en conflit. Selon l’Unesco, une réduction de 10 % seulement des budgets militaires dans les pays en développement qui dépensent plus pour leur armée que pour l’enseignement primaire, parmi lesquels le Pakistan, l’Angola, le Tchad ou encore l’Afghanistan, permettrait de scolariser 9,5 millions d’enfants.

Rémi Barroux, Marie-Béatrice Baudet, Paul Benkimoun, Sophie Landrin et Gilles van Kote

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Le tsunami au Japon a créé une mer de déchets dans le Pacifique

Lundi 20 juin 2011

SUR UN BLOG DU « MONDE » consacré à une « économie sociale et durable »…

Lundi 20 juin 2011

Le tsunami au Japon a donné naissance à une mer de déchets

Ce sont des centaines de milliers de carcasses de voitures et de camions, d’épaves de bateaux et d’avions, de débris d’habitations ou d’installations industrielles que le tsunami du 11 mars, qui a dévasté la côte nord-est du Japon, jusqu’à 10 kilomètres à l’intérieur des terres, a emportés sur son passage. Conséquence : une « gigantesque décharge » d’objets de toute sorte s’est formée en pleine mer et est entrée « dans un infernal cercle océanique, la boucle du Pacifique Nord, dont le tour complet se fait en dix ans », assure l’association Robin des Bois, qui appelle à la prise en charge internationale de ces millions de tonnes de déchets.

Si les déchets les plus lourds ont coulé, ils n’en continuent pas moins à rejeter en mer des hydrocarbures, solvants, acides, pesticides et autres polluants toxiques, comme des PCB ou des composés bromés. « L’océan n’est pas seulement contaminé par la radioactivité, loin de là », alerte l’association de défense de l’environnement. Et d’ajouter : « Les risques de collision entre des gros déchets, conteneurs maritimes et troncs d’arbres, et les navires de surface et les sous-marins ne sont pas négligeables. » Ainsi, après le typhon Morakot qui avait dévasté Taiwan en 2009, 170 000 tonnes de bois avaient été récupérées dans les eaux territoriales du sud du Japon, mais la majorité des bois flottés avaient été entraînés par les courants du Pacifique.

Les détritus les plus légers, eux, comme des dizaines de milliers de bouteilles en plastique ou d’emballages alimentaires, flottent désormais dans le Pacifique. « Ils seront en partie captés et piégés par un courant circulaire et formeront l’Eastern Garbage Patch, une zone d’accumulation où la densité de déchets est élevée », explique l’association. Portés par les courants, ils devraient atteindre les côtes de l’archipel d’Hawaï au printemps prochain. Ils poursuivront ensuite leur course vers les côtes américaines, de l’Alaska à la Californie, d’ici deux ans.

Entre temps, c’est autant de pollution et d’atteintes à la faune et la flore que redoute l’association. Car ces déchets flottants ont tendance à leurrer les oiseaux, les poissons, les mammifères marins qui risquent de s’étouffer en les avalant. Sans compter que, selon Robin des Bois, « les milliers d’engins de pêche arrachés aux quais et aux épaves de bateaux de pêche par le tsunami japonais ne manqueront pas de se livrer pendant des décennies à la ‘pêche fantôme’, capturant par milliers des mammifères marins, des oiseaux, des espèces menacées d’extinction ».

Photos : AFP/YOMIURI SHIMBUN et Robin des Bois

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L’oligarchie financière, selon les Pinçon-Charlot

Vendredi 17 juin 2011

ARTICLE DANS « LE MONDE » par un couple de sociologues qu’on aime bien en SES, les Pinçon-Charlot, spécialistes de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie, et qui croient à l’existence des classes sociales, surtout dans les « beaux quartiers » :

Nous vivons sous le régime de l’oligarchie financière

LEMONDE | 17.06.11 | 14h06  •  Mis à jour le 17.06.11 | 17h45

La séparation des pouvoirs est institutionnelle, mais reste en grande partie théorique. Dans la pratique, la classe dominante cumule toutes les formes de pouvoir. Ses membres, au coeur de l’Etat, des grandes entreprises, des banques, de l’armée, des arts et des lettres, entretiennent des relations assez proches pour que chacun, dans sa sphère d’influence, puisse décider dans le sens des intérêts de la classe.

La France des héritiers ne peut avancer sous l’étendard de l’héritage. La culture, le mérite, le droit sont appelés à la rescousse. Les châteaux privés, classés monuments historiques, sont un exemple de cette alchimie à l’oeuvre. Les procédures de classement utilisent à la fois le juridique et l’esthétique pour asseoir la légitimité des propriétaires. Les intéressés sont persuadés d’être dans le domaine de la défense du bien commun. Un château classé a, comme une bourgeoise élégante, de la classe. Le classement est la sélection de ce qui, social matérialisé dans les bâtiments ou incorporé dans les personnes, mérite de survivre dans la mémoire des hommes et dans les paysages des villes et des campagnes.

Les faveurs fiscales de la loi en faveur du travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat de 2007 (TEPA), avec une baisse sans précédent de la fiscalité sur les successions et les donations, profitent aux plus aisés. Ces faveurs manifestent l’importance accordée aux dynasties familiales fortunées, qui inscrivent l’excellence sociale dans le temps long de la lignée et qui accaparent les privilèges sur plusieurs générations.

La notion de patrimoine, ensemble des biens transmissibles, est en phase avec les outils juridiques issus de la financiarisation. Ainsi la société holding, qui permet l’accroissement des richesses au sein de la famille, en même temps que le contrôle d’entreprises par celle-ci, organise la transmission générationnelle en lui assurant de solides avantages fiscaux. Les affaires des familles Bolloré, Arnault ou Pinault, pour ne citer que quelques amis du président, sont structurées de cette manière.

La famille Wildenstein a utilisé un outil juridique anglo-saxon, le trust, pour assurer la transmission d’un important patrimoine composé d’oeuvres d’art de grande valeur, avec des tableaux de Picasso, Bonnard, Van Gogh. Des trusts ont été créés dans des paradis fiscaux auxquels Daniel Wildenstein, mort en 2001, a confié une part importante de son patrimoine. Hervé Morin, alors ministre de la défense, a justifié l’existence de ces trusts par la volonté d’éviter la dispersion des collections. Les Wildenstein sont une dynastie de marchands d’art qui en est à la cinquième génération. Guy Wildenstein est un ami de Nicolas Sarkozy, l’un des fondateurs de l’UMP et l’un des généreux donateurs réunis dans le « premier cercle ».

Label d’utilité publique

Le petit monde des grandes fortunes a toujours été celui des collectionneurs. Ce goût pour l’art et le rôle de mécène ont permis de rendre légitimes des fortunes colossales sans commune mesure avec le travail dont elles étaient censées être le fruit. La culture donne aux grandes richesses le label d’utilité publique chargé de rendre supportable l’accumulation de l’argent à un seul pôle de la société en transformant l’arbitraire de l’héritage en mérite. Le capital symbolique lié à ces investissements artistiques vient parachever la force de la dynastie familiale dans une immortalité symbolique qui se concrétise, dans un musée comme le Louvre, par des plaques de marbre où sont gravés les noms des donateurs ou avec l’ouverture à la visite de leurs châteaux classés.

Malgré la mondialisation, l’oligarchie continue à coopter des dynasties. Les familles de l’aristocratie de l’argent gèrent leurs dynasties dans une forme de collectivisme pratique qui met ensemble les ressources de chacun pour décupler une force commune qui permet de maintenir et de développer un libéralisme économique toujours plus déréglementé.


Ouvrage : « Président des riches » (éd. Zones, 2010).

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues Article paru dans l’édition du 18.06.11

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Pour l’égalité réelle

Mercredi 8 juin 2011

UN TEXTE DU JEUNE SOCIOLOGUE CAMILLE PEUGNY, spécialiste des inégalités :

Plaidoyer pour l’égalité réelle*

L’actuelle réception des propositions du Parti socialiste sur “l’égalité réelle” a de quoi laisser rêveur. Il y aurait d’un côté les idéalistes, irresponsables, promettant tout, tout de suite, et de l’autre les réalistes, hiérarchisant et finançant les priorités, rendant ainsi à la gauche sa crédibilité auprès des classes populaires.

Certes, on sait bien depuis Amartya Sen, économiste indien, que l’égalité ne peut se réaliser que par un traitement à la racine des poches d’inégalités sociales, ce qui suppose bien sûr politiquement de hiérarchiser des urgences sociales.

Mais, il n’en reste pas moins que l’égalité réelle est une fin en soi pour une démocratie, le financement de la politique permettant d’y parvenir est un moyen. Or un moyen, aussi important soit-il que le chiffrage d’une politique, ne tient pas lieu de politique. Le temps des projets n’est pas celui de leur réalisation. Pour cela nous avons un gouvernement. Que fait-il aujourd’hui en la matière ? Personne ne semble se poser la question. Mais il faut aller encore plus loin que cette simple question des moyens et des fins et rappeler que nous sommes une société ravagée par les inégalités de tout genre. Si certains ont pu parler autrefois de fracture sociale et si aujourd’hui tout le monde s’accorde sur le fait que le sarkozysme est un inégalitarisme particulièrement implanté (depuis la réforme sur le bouclier fiscal), alors le grand défi de la gauche est bien d’apporter une réponse crédible aux effets terribles de la montée des inégalités.

S’attaquer à cette question et faire un diagnostic de tout ce qui met en péril l’égalité n’est pas manquer de réalisme ; les femmes et les hommes politiques ne retrouveront pas de crédibilité durable s’ils en restent à la rhétorique des valeurs républicaines qui nous rend tous abstraitement égaux et ne masque même plus les situations d’inégalité, d’injustice, ainsi que la violence de la reproduction sociale.

L’égalité n’est pas un mot abstrait. Elle est liée à des contenus précis sur lesquels des bilans peuvent être portés. En un quart de siècle, les enfants d’ouvriers ont gagné quatre années de scolarisation, et pourtant, la reproduction sociale n’a diminué que de quelques malheureux points. Dans notre pays où la cohésion sociale s’est historiquement structurée autour de l’école et du mérite républicain, le système éducatif est impuissant à enrayer des inégalités sociales de réussite, déjà présentes à l’école maternelle, et qui ne font que croître jusqu’à l’entrée dans l’enseignement supérieur.

Au final, notre système éducatif est un de ceux en Europe dans lequel l’origine sociale pèse le plus sur les résultats scolaires, alors même que les diplômes, délivrés à l’issue d’une compétition socialement biaisée, exercent une emprise étroite sur les carrières professionnelles. L’égalité réelle, dans le domaine de l’école, c’est constater l’échec des politiques d’égalité des chances. Toutes les énergies sont mobilisées pour tenter de rendre moins injuste socialement le recrutement des grandes écoles, qui ne scolarisent que quelques dizaines de milliers d’étudiants, tandis que l’on ignore totalement les 700 000 élèves des lycées professionnels.

Croit-on vraiment que l’on aura lutté contre la reproduction sociale lorsque 30 % de boursiers peupleront les classes préparatoires ? L’égalité réelle, c’est affirmer que le chemin vers la démocratisation scolaire commence dès les premières années de la scolarité et que, au niveau de l’enseignement supérieur, il se poursuit dans les premiers cycles universitaires, loin des politiques de saupoudrage consistant à offrir à quelques jeunes issus des quartiers populaires la possibilité de tenter leur chance dans des filières prestigieuses, qui par définition ne concerneront jamais qu’une étroite minorité d’étudiants.

Autre exemple, celui de la place que la société refuse à sa jeunesse. Alors que les poches de pauvreté s’étendent chez des moins de 25 ans, largement exclus de la solidarité nationale, l’Etat se défausse sur les familles, chargées de prendre en charge une précarité grandissante. La gauche peut-elle se satisfaire d’une situation qui fait exploser les inégalités entre ceux qui peuvent dépenser le patrimoine de leurs parents lors de semestres d’études à l’étranger et ceux qui doivent étudier tout en travaillant trente heures par semaine ? N’est-il pas temps au contraire de permettre à tous les jeunes d’accéder à une réelle autonomie ?

On le voit, l’égalité réelle est plurielle. Elle ne concerne pas que la question des revenus mais tout autant les possibilités d’accéder à l’éducation, au travail, aux soins, au logement, autant de droits malheureusement oubliés. La captation croissante des richesses par une minorité est accompagnée de plus en plus par une privation des biens communs pour beaucoup et une vision absurde du monde du travail structurée par une fiction, l’individu performant, consommateur et inconscient face aux risques écologiques.

L’égalité réelle ne se départit pas d’une politique réaliste puisqu’elle suppose d’établir des priorités, de reconnaître des urgences sociales, de déterminer des périmètres de lutte contre les inégalités. Elle suppose également un esprit des institutions à l’opposé des politiques publiques qui sont développées actuellement autour du très mal nommé “new management” public, bras armé de la privatisation de l’Etat au service des grands groupes financiers et non des citoyens, usagers des services publics.

Il faut des institutions au service de la tradition républicaine (celle de l’intérêt général) qui puissent répondre (défi français dans un pays à l’étatisme autoritaire renforcé aujourd’hui) au caractère profondément différencié du tissu social, tout en étant suffisamment neutres pour ne pas humilier les gens. Il faut remettre de l’Etat mais d’une façon nouvelle : en collaboration avec la société civile, en ayant le souci de favoriser les capacités d’agir et non la reproduction sociale. Préconiser l’égalité réelle revient à défendre une démocratie des parcours de vie contre toutes les stigmatisations et les discriminations.

Or, repartir des parcours de vie, c’est reconnaître que certains territoires sont actuellement abandonnés par l’Etat par cynisme et par laxisme, que les compétences réelles des gens au travail ou leur capacité d’inventer sont généralement sous-estimées ou non reconnues.

Des pans entiers de la société sont menacés par l’explosion des inégalités qui avive les tensions entre les groupes sociaux et sape les fondements de la cohésion sociale. L’importance de l’enjeu mérite bien un projet à quinze ou vingt ans. Face à cela, certains préfèrent regarder ailleurs : ne cherchons pas plus loin les raisons du manque de crédibilité du Parti socialiste auprès des classes populaires.

* Cette tribune, rédigée avec Fabienne Brugère, philosophe, a été publiée dans le Monde du 30 novembre

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L’OCDE crée un nouvel indicateur de « bien-être »

Jeudi 26 mai 2011

DANS « LE MONDE » :

A la Une > Economie

La difficile mesure du bien-être des populations

LEMONDE.FR | 25.05.11

Le produit intérieur brut a désormais son pendant subjectif, ciblé sur le bien-être et le progrès social : l'indice "vivre mieux", élaboré par l'OCDE.

Le produit intérieur brut a désormais son pendant subjectif, ciblé sur le bien-être et le progrès social : l’indice « vivre mieux », élaboré par l’OCDE.ASSOCIATED PRESS/Edmond Terakopian

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a mis en ligne, mardi 24 mai, un indicateur destiné à mesurer le bien-être des habitants de ses trente-quatre pays membres. Cet indicateur, qui regroupe dix-neuf variables réparties en onze critères, comme le logement ou l’éducation, est la première traduction concrète du rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009.

Commandé par Nicolas Sarkozy à l’économiste américain Joseph Stiglitz, ce rapport avait pour objectif de réfléchir aux limites du baromètre privilégié qu’est le produit intérieur brut (PIB : somme des valeurs ajoutées produites en un an par l’économie d’un pays). « Le PIB, ce n’est pas un indicateur suffisant » pour mesurer l’évolution d’une société, explique Jean-Paul Fitoussi, professeur d’économie et coauteur du rapport. Un tremblement de terre et les reconstructions qu’il implique, une augmentation de la violence qui pousse les gens à s’équiper de systèmes d’alarmes, « tout cela accroît le PIB mais sûrement pas le bien-être », constate-t-il. Même en matière de revenus, « lorsque l’on vous dit que la croissance est de 3 %, eh bien, elle n’est de 3 % pour personne, elle est de 3 % en moyenne ». Dans ses conclusions, le rapport de 2009 préconisait de modifier les systèmes de mesures statistiques mais également de réfléchir à de nouveaux indicateurs pour compléter le PIB. C’est dans cette optique que s’inscrit le projet présenté par l’OCDE.

L’INDICATEUR DE L’OCDE, « UN PREMIER ESSAI D’APPLICATION »

Partant des recommandations du rapport, l’OCDE établit une liste de onze critères : logement, revenu, emploi, communauté, éducation, environnement, gouvernance, santé, satisfaction, sécurité et l’équilibre vie professionnelle-vie familiale. Ces critères, notés de 1 à 10, comprennent plusieurs indicateurs, renvoyant à des mesures statistiques objectives, comme le taux d’emploi ou l’espérance de vie, et subjectives, comme la satisfaction, établie à partir de sondages. Le poids accordé à chaque critère dépend de l’internaute, qui peut lui donner une importance de 1 à 5 pour établir son indicateur personnel. Pour Jean-Claude Fitoussi, « c’est un premier essai d’application ; [...] pour l’instant, on tâtonne ».

Jean Gadrey, professeur d’économie et animateur du Forum pour de nouveaux indicateurs de richesse (FAIR), salue « une bonne initiative« , mais se montre réservé sur certains points. « C’est un indicateur orienté vers le bien-être individuel, et pas du tout vers ce que l’on pourrait appeler la ‘qualité d’une société’ », regrette-t-il. Selon lui, cet indicateur manque de mesures de « santé sociale », comme le pourcentage de personnes pauvres, de personnes couvertes par l’assurance maladie ou encore, le revenu des dix pour cent les plus riches divisés par le revenu des dix pour cent les plus pauvres, un indicateur d’inégalité utilisé par les Nations unies. Ces manques expliquent en partie les mauvais résultats de la France, et les bons résultats des Etats-Unis : « Si on avait tenu compte d’indicateurs plus sociaux, la France serait remontée [dans le classement]« , constate-t-il. Autre réserve, la faible place réservée à l’écologie, qui n’est représentée que par une seule des dix-neuf variables : la pollution de l’air en ville.

« UN THÈME QUI FAIT FLORÈS PARMI LES DÉCIDEURS POLITIQUES »

A court terme, les effets politiques de ce type d’indicateur restent limités. Mais « les décideurs politiques s’aperçoivent qu’ils sont parfois en porte-à-faux avec la société quand ils se ‘vantent’ d’une croissance du PIB élevée alors qu’une très grande fraction de la société n’en bénéficie pas », estime Jean-Paul Fitoussi. « Cela va influencer leur discours », nuance Jean Gadrey, qui compte davantage sur le débat public pour faire avancer cette question. Du côté des statisticiens, Stefan Lollivier,  directeur de la direction des statistiques démographiques et sociales de l’Insee, explique que la réflexion sur les indicateurs de bien-être avance : « c’est un thème qui fait florès parmi les statisticiens et les décideurs politiques ».

L’Insee s’est associé à Eurostat, l’organisme statistique de la Commission européenne, et à l’OCDE pour mettre en place de nouvelles mesures. En effet, l’indicateur de l’OCDE se fonde sur des données déjà existantes, auxquelles s’ajoutent quelques enquêtes d’opinion. « Nous sommes plus ambitieux côté européen, parce que nous voulons modifier le système de mesures. C’est-à-dire modifier les enquêtes européennes pour les adapter aux recommandations du rapport Stiglitz et pour que la statistique publique ajoute des questions qui n’existent pas forcément, notamment sur la sociabilité, les liens entre vie familiale et vie professionnelle », détaille M. Lollivier. L’Insee expérimente une collecte où différentes activités, comme travailler ou s’occuper des enfants, sont évaluées sur une échelle de 1 à 10, allant de l’agréable au désagréable. L’institut cherche également à identifier les populations fragiles, qui cumulent les indicateurs de mauvaise qualité de vie.

L’autre chantier majeur, c’est la pondération des différents critères et leur agrégation. Le rapport Stiglitz était très réticent à l’idée de proposer des indicateurs synthétiques. « Nous n’aurons jamais de pondération satisfaisante, c’est clair et net, parce qu’il y a autant d’avis que de personnes », reconnaît Stefan Lollivier. Mais, « parce que en termes de communication, c’est un message qui passe beaucoup mieux », un indicateur synthétique lui semble tout de même nécessaire. « L’OCDE a fait un très bon travail, mais ce n’est vraiment qu’un début, résume Jean-Paul Fitoussi. Avant que nous aboutissions à quelque chose d’achevé, il faudra du temps. »

Thomas Baïetto

Mesure du bien-être

Les clés Comment mesure-t-on le PIB et le bien-être ?

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Une sociologue à propos de l’affaire DSK

Lundi 23 mai 2011

UN TEXTE D’UNE GRANDE SOCIOLOGUE SPECIALISTE DE LA FAMILLE, IRENE THERY, pour prendre du recul face à l’événement, et réfléchir…

La femme de chambre et le financier, par Irène Théry

LEMONDE.FR | 23.05.11

Ce matin du dimanche 15 mai, la surprise, l’incrédulité et la consternation nous ont littéralement saisis. Face à une forme inédite d’adversité politique et morale, on a senti partout le besoin de se hausser à la dimension de l’événement comme pour conjurer, dans l’union sacrée d’un silence suspendu, l’image salie de notre pays. Passé ce moment d’étrange stupeur, le débat a repris ses droits pour explorer ce qu’on nomme désormais «  l’affaire DSK  ». Dans le maelstrom des commentaires, comment s’y retrouver ? Si l’on se souvient que l’enjeu de tout cela n’est pas de jeter aux chiens la vie privée ou la personnalité d’un homme à terre, mais une inculpation sexuelle précise dans le cadre d’une procédure criminelle définie, on aperçoit qu’un clivage nouveau est apparu dans le débat français. Evident d’une certaine façon, tant on s’accuse mutuellement aujourd’hui de n’avoir de considération que pour un maître de la finance mondiale ou de compassion que pour une pauvre femme de chambre immigrée, il n’est pourtant pas si simple à comprendre.

D’un côté, il y a ceux qui soulignent avant tout la valeur fondamentale de la présomption d’innocence à laquelle a droit l’auteur allégué des faits. Ils ont semblé, dans les premiers jours, si majoritaires parmi les ténors qui font l’opinion en France et si indifférents au sort de la victime présumée qu’on n’a pas manqué de les traiter de défenseurs patentés de l’ordre patriarcal. Il est vrai que des réflexes machistes assez cognés ont fleuri ici et là pour défendre à leur manière l’innocence virile : « il n’y a pas mort d’homme », « un troussage de domestique »… Mais on aura peine à nous faire croire que ces insanités d’un autre âge soient le révélateur providentiel d’un complot masculin caché sous la défense intransigeante des droits des justiciables. Ce n’est pas la défense des mâles dominants qui est préoccupante chez ceux qui croient trouver dans la présomption d’innocence la boussole unique guidant leurs réactions; c’est plutôt un certain aveuglement mental aux défis nouveaux surgis du lien social contemporain.

Car de l’autre côté, il y a ceux – au départ plus souvent des femmes, féministes et engagées – qui s’efforcent de porter au plus haut des valeurs démocratiques une forme nouvelle de respect de la personne, qui n’a pas encore vraiment de nom dans le vocabulaire juridique, et qu’on pourrait appeler son droit à la présomption de véracité. C’est la présomption selon laquelle la personne qui se déclare victime d’un viol ou d’une atteinte sexuelle est supposée ne pas mentir jusqu’à preuve du contraire. Le propre des agressions sexuelles, on le sait, est qu’à la différence des blessures ou des meurtres, leur réalité «  objective  » ne s’impose pas d’elle-même aux yeux des tiers. Ont-elles seulement existé ? Avant même qu’un procès n’aborde les terribles problèmes de la preuve et de la crédibilité des parties en présence, la question spécifique que posent ces affaires judiciaires s’enracine très exactement là : ce qui est en jeu au départ n’est jamais seulement la présomption d’innocence du mis en cause, mais la possibilité même qu’une infraction sexuelle  alléguée prenne assez de réalité aux yeux de tiers qualifiés pour ouvrir la procédure. Cette possibilité passe en tout premier lieu par la possibilité donnée à une victime présumée d’être vraiment écoutée. On accueille de mieux en mieux, dans nos commissariats, les victimes sexuelles qui déposent plainte. Mais sommes-nous prêts, dans la culture politique française, à considérer la présomption de véracité  comme un véritable droit ? Rien n’est moins sûr.

C’est pour cette raison que nombre de nos concitoyens ont eu le sentiment pénible qu’en France, on n’avait pas accordé à Madame Diallo un respect égal à celui qui fut témoigné à son agresseur présumé, Dominique Strauss-Kahn. Cette situation choquante n’est pas d’abord un problème de morale personnelle, mais de justice et d’institutions communes. On l’entrevoit bien : présomption d’innocence et présomption de véracité sont aussi cruciales l’une que l’autre pour bâtir une justice des crimes et délits sexuels marchant sur ses deux pieds. Mais pour le moment, nous ne les distinguons pas clairement et savons encore moins comment les faire tenir ensemble. Tout se passe alors comme si on ne pouvait choisir l’une que contre l’autre. En se targuant de respecter les grands principes pour DSK au moment où il était cloué au pilori, les partisans sincères de la présomption d’innocence n’ont pas vu qu’ils bafouaient au même instant la présomption de véracité à laquelle avait droit la jeune femme qui l’accuse de l’avoir violentée.

C’est pourquoi il est vain de croire que nous échapperons aux questions de plus en plus fortes que nous posera dans l’avenir la lutte sans merci du coupable allégué et de la victime présumée du Sofitel de New-York, en faisant le procès de la procédure accusatoire américaine. Au moment le plus dramatique de l’affaire d’Outreau on avait, face aux mêmes dilemmes, fait le procès symétrique : celui de la procédure inquisitoire à la française. L’aurait-on déjà oublié ? Pour construire un jour une façon de tenir ensemble les deux présomptions opposées, le premier pas est d’accepter de penser la spécificité des questions sexuelles, et d’élargir le champ de nos réflexions pour reconnaître les responsabilités collectives nouvelles que nous confère, à nous citoyens des démocraties occidentales, les mutations profondes qui ont lieu aujourd’hui.

La France donne souvent aux autres pays le sentiment d’être politiquement «  en retard  » sur les questions de sexe, de genre, de sexualité. Sans aborder ici cette vaste question, soulignons simplement que le procès de New-York ne doit pas nous enfermer dans une frilosité défensive au prétexte des clichés anti-français qui pleuvent sur nous depuis quelques jours. Au contraire, il devrait être l’occasion de nous emparer collectivement des grande questions sociales, historiques et anthropologiques qui sont l’horizon de sens commun à tous les procès pour crimes ou délits sexuels, en France comme ailleurs. En général, nous n’avons d’yeux que pour les ressorts psychologiques des transgressions sexuelles comme si nous ne voulions pas voir qu’elles ont lieu dans le contexte de mutations profondes des valeurs et des normes censées faire référence pour tous. Or, sous l’égide de l’égalité croissante des sexes, nous vivons aujourd’hui des bouleversements sans précédent du permis et de l’interdit sexuels. Les procès pour viol, qui se multiplient partout aujourd’hui, sont à la fois l’expression de ces mutations démocratiques et le symptôme de leur caractère inassumé.

Considérer le viol comme un crime, prendre au sérieux les atteintes sexuelles, participe directement du refus contemporain de l’ordre sexuel matrimonial traditionnel, construit sur la condamnation de la sexualité hors mariage, la diabolisation de l’homosexualité, la double morale sexuelle et la division des femmes en deux catégories : épouses honorables et filles perdues, mères de famille légitimes et filles-mères parias, maîtresses de maison respectées et domestiques qu’on «  trousse  ». Comme l’a montré Georges Vigarello dans son Histoire du viol, celle-ci se déploie toujours à la croisée de l’appartenance sociale des individus et des statuts respectifs des hommes, des femmes et des enfants dans une société. Notre attachement à punir ce crime est la trace en creux de la valeur centrale que nous accordons non plus au mariage mais au consentement dans le grand partage entre le permis et l’interdit sexuels.

Mais les procès pour viol d’aujourd’hui sont aussi symptomatiques des ambiguïtés du changement, tant ils donnent à voir le vide sidéral que nous avons laissé se développer en lieu et place d’une civilité sexuelle renouvelée, capable d’irriguer la vie ordinaire de nos sociétés et d’inscrire la sexualité au sein d’un monde humain certes pluraliste, mais qui demeurerait un monde commun. C’est la rançon de l’idéologie individualiste et mercantile, qui transforme ce monde en une collection insignifiante d’individus autarciques bons à consommer. Le consentement, coeur de la nouvelle normalité sexuelle, est ainsi à la fois la solution et le problème. Consentir, oui, mais à quoi ? Pourquoi ? Et quand le refus de tout consentement s’est exprimé loin des regards, comment passer à sa dimension publique, sociale, juridique ? Concentrant toutes ces questions, nous interrogeant directement sur la solidité de nos valeurs communes, le procès de New-York incarne à sa manière le changement démocratique. Mais il peut devenir aussi un de ces moments périlleux où, pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet,  la démocratie se retourne «  contre elle-même  » .

Pour prendre la mesure du ressort proprement sociologique de ce risque, il faut revenir à la sidération initiale qui fut la nôtre, et qu’une semaine de débat a déjà recouverte. L’image première qui nous a saisis ne s’arrêtait pas au seul DSK. C’était le choc de deux figures, deux symboles, deux incarnations si extrêmes des inégalités du monde contemporain, que la réalité semblait dépasser la fiction. Elle, une femme de chambre immigrée d’origine guinéenne, pauvre, vivant dans un logement social du Bronx, veuve, mère de famille monoparentale. Lui : un des représentants les plus connus du monde très fermé de la haute finance internationale, une figure de la politique française, de l’intelligentsia de gauche, une incarnation aussi, de la réussite sociale, de l’entre-soi des riches et de la jouissance facile. La femme de chambre et le financier, ou le choc de celui qui avait tout et de celle qui n’était rien.

Dans ce face à face presque mythique, les individus singuliers disparaissent, absorbés par tout ce qu’incarnent les personnages. C’est pourquoi il y a quelque chose d’épique dans ce qui s’est passé. En prenant en considération la parole d’une simple femme de chambre et en lui accordant la présomption de véracité, la police new-yorkaise n’a pas seulement démontré qu’elle pouvait en quatre heures renverser l’ordre du pouvoir et saisir au collet le puissant financier. Elle a aussi mis en scène une sorte de condensé inouï des incertitudes, des injustices et des espoirs de notre temps, et engagé un processus où vont venir s’engouffrer toutes les passions qui meuvent les sociétés démocratiques. Au risque de transformer tragiquement deux individus, inégaux à l’extrême, en boucs émissaires de nos désirs frustrés, de nos peurs ancestrales, de nos haines inassouvies.

Irène Théry, directrice d’études à l’EHESS

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Les idées reçues sur l’ »assistanat »

Mercredi 11 mai 2011

Le quotidien LE MONDE analyse les idées reçus liées aux déclarations du ministre Laurent Wauquiez sur les prétendues « dérives de l’assistanat » : un thème important du programme de terminale (dans le chapitre « Intégration et solidarités »)

Cinq idées reçues sur « l’assistanat »

LEMONDE.FR | 10.05.11

Laurent Wauquiez a jugé anormal que le système de protection social français, "le plus généreux d'Europe", permette "très facilement aux étrangers de bénéficier de nos différents outils de solidarité".

Laurent Wauquiez a jugé anormal que le système de protection social français, « le plus généreux d’Europe », permette « très facilement aux étrangers de bénéficier de nos différents outils de solidarité ». AFP/PIERRE VERDY

L’assistanat est un « cancer de la société française ». Si on lui a reproché les mots employés, Laurent Wauquiez, en s’attaquant au revenu de solidarité active (RSA), a surfé sur un cliché bien implanté. Quelque 80 % des classes moyennes sont d’accord avec l’idée qu’il « y a trop d’assistanat et [que] beaucoup de gens abusent des aides sociales », selon une étude menée par l’IFOP en octobre 2010, citée par Le Post.fr.

Peut-être le ministre des affaires européennes pensait-il à cet électorat quand il a émis l’idée, dimanche 8 mai, de plafonner les minima sociaux à 75 % du smic et d’obliger les personnes au RSA à effectuer des travaux « d’intérêt civique » ? Malgré les protestations suscitées dans l’opposition comme dans la majorité, cette proposition s’inscrit dans une longue tradition d’attaques contre « l’assistanat ». Un thème cher à des figures de droite, comme Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy,  mais aussi de gauche, comme Ségolène Royal. Cela n’empêche ce discours de reposer en partie sur des clichés trompeurs. Décryptage.

1. La France distribue plus d’aides sociales que les autres pays d’Europe ?

C’est faux. La France est dans la moyenne européenne pour sa protection sociale. En 2005, elle se classait, selon l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes), au deuxième rang des pays de l’OCDE quant au poids de ses dépenses de protection sociale par habitant. Mais ce chiffre recouvre à la fois la couverture maladie, les retraites et les minima sociaux.

Or, ces derniers ne sont pas distribués à tort et à travers. En France, il existe une dizaine de minima sociaux (voir encadré) qui répondent à des critères très précis d’attribution. Au total, selon l’Insee, 3,5 millions de personnes ont perçu une de ces allocations en 2009. Soit 6,2 % de plus qu’en 2001, où elles étaient 3,28 millions. Une hausse imputée par le gouvernement à la mise en place du RSA et à la crise.

Mais, en ce qui concerne le seul revenu minimum – équivalent du RSA ou du RMI –, on se rend compte que la France n’est pas plus généreuse que ses voisins européens. Selon l’Irdes, les allocataires du revenu mimimum ne représentaient que 2 % de la population active française en 2006. Une proportion qui monte à 6 % en Finlande, 3,4 % en Allemagne ou 5,6 % au Royaume-Uni. « Nous sommes dans la moyenne européenne », confirme Henri Sterdyniak, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). « Les pays scandinaves dépensent bien plus que nous. Plus étonnamment, l’Angleterre et l’Irlande aussi ont des systèmes très généreux, certes avec un contrôle social plus fort des bénéficiaires, un suivi serré. »

2. Les montants des minima sociaux sont plus importants en France ?

C’est une autre idée reçue. Les montants des aides sociales françaises sont plutôt bas, par rapport à ceux d’autres pays européens. Suivant l’allocation, le montant mensuel peut varier de 324 euros (allocation d’insertion) à 711 euros (allocation adulte handicapé), comme le montre ce barème de l’Insee. On note l’exception de l’allocation équivalent retraite : 994 euros.

Selon une étude du ministère de la santé, en 2003, les minima sociaux versés en France équivalaient, pour un célibataire, à 44 % du salaire médian. C’était plus qu’en Belgique (39 %) mais moins qu’en Allemagne (46 %), qu’au Royaume-Uni (51 %), qu’en Irlande (62 %) ou qu’aux Pays-Bas (77 %).

« Les montants ne sont pas généreux en France, affirme M. Sterdyniak, de l’OFCE. Les minima ne sont pas revalorisés depuis longtemps. Des gens qui étaient juste au-dessus du seuil de pauvreté se retrouvent maintenant en dessous. Etrangement, bien qu’averti de ce fait, le gouvernement n’a touché qu’au seul minimum vieillesse. » Ce dernier est revalorisé chaque année depuis le début du quinquennat.

Une politique de baisse volontaire, selon l’économiste. « Depuis Jospin, la grande idée, c’est d’inciter à travailler, donc creuser l’écart entre le RMI, puis le RSA, et le smic. Il y a deux stratégies : augmenter le smic ou laisser stagner le RSA. Le gouvernement a choisi la seconde. »

3. On peut gagner davantage en touchant les minima sociaux qu’en travaillant ?

Encore un cliché qui a la vie dure. Il n’est pas possible en pratique de cumuler les minima sociaux pour atteindre des revenus supérieurs à ceux d’un smicard. Le RSA, qui remplace depuis 2009 le RMI, est conçu pour ne pas dépasser 62 % du smic, avec un bonus en fonction du nombre éventuel d’enfants.

Et toucher une autre aide, par exemple, des allocations familiales (auxquelles toute famille a droit quels que soient ses revenus) entraîne mécaniquement une diminution du montant du RSA. Toute autre allocation provoque le même effet.

« M. Wauquiez raconte des choses fausses quand il dit qu’on peut gagner plus en minima sociaux qu’en salaires. Il n’y a aucun problème : on gagne plus en travaillant que dans l’assistanat, toutes les études le prouvent », assure M. Sterdyniak.

4. Les personnes aidées ont en plus des petits avantages que n’ont pas les smicards ?

C’est un autre angle d’attaque du ministre, qui exagère la réalité. Les « droits connexes » sont ciblés et s’adressent à des populations suivies. Les bénéficiaires de minima sociaux ont certes droit à des avantages souvent attribués par les communes ou les départements : transports en commun gratuits ou à tarif réduit, cantine moins chère pour les enfants, services de garde, tarifs sociaux de l’électricité…

Mais une mission parlementaire de 2009 a montré que, si ces droits étaient très variables en fonction du lieu d’habitation, leur attribution était plutôt accompagnée et ciblée (familles monoparentales, publics volontaires). Et que leur distribution, tout comme celle du RSA, s’accompagnait d’un suivi de la personne bénéficiaire.

Point important : la plupart de ces aides ne sont souvent pas attribuées en fonction d’un statut (par exemple, être au RSA) mais selon un niveau de revenu. Une famille de deux enfants vivant avec un seul salaire au smic – exemple pris par M. Wauquiez – peut ainsi bénéficier de la couverture médicale universelle (CMU).

5. Les étrangers peuvent profiter facilement de ces minima sociaux ?

C’est un autre stéréotype qui revient régulièrement. Pourtant, en France, les conditions d’accès aux minima sociaux pour les étrangers sont complexes.

Dans sa sortie controversée, M. Wauquiez a proposé de réserver le RSA aux étrangers travaillant depuis cinq ans minimum en France. Il ignorait visiblement que la loi instaurant le revenu de solidarité active prévoit déjà exactement la même chose : il faut être en possession d’un titre de séjour et d’une carte de travail depuis au moins cinq ans pour bénéficier du RSA si on est natif d’un pays extérieur à l’Union européenne. Pour les ressortissants de l’UE, ce délai est de trois mois, et ceux-ci ne peuvent prétendre au RSA s’ils sont entrés en France pour y chercher un travail. Les conditions sont tellement restrictives que des associations comme le Gisti avaient protesté lors de la mise en place du revenu de solidarité active.

« Notre drame, c’est ce délitement des classes populaires, qui ont connu le plein emploi et dont le monde s’effondre avec le chômage de masse, résume Henri Sterdyniak. Ils voient des travailleurs immigrés dont ils ont l’impression qu’ils les tirent vers le bas, et ils ont l’impression que les aides vont vers ces populations plutôt que vers eux, ce qui n’est pas vrai. Laurent Wauquiez ne fait que soutenir cette idée reçue pour tenter de capter un électorat déboussolé, qui est passé du vote communiste au vote FN. »


Samuel Laurent

Les minima sociaux français

- Le RSA (revenu de solidarité active) a remplacé le RMI (revenu minimum d’insertion) et l’allocation de parent isolé en 2009 : 466 euros mensuel maximum pour une personne seule.

- L’allocation aux adultes handicapés (AAH) : 727,61 euros maximum

- L’allocation supplémentaire d’invalidité (ASI) : 388,05 euros maximum

- L’allocation de solidarité spécifique (ASS) pour les chômeurs en fin de droits : 460,51 euros maximum

- L’allocation d’insertion remplacée par l’allocation temporaire d’attente (ATA) pour les demandeurs d’asile et les ex-détenus : 324,55 euros maximum

- L’allocation supplémentaire de vieillesse et l’allocation de solidarité aux personnes âgées (ce qu’on nomme « minimum vieillesse ») : 708,95 maximum

- L’allocation veuvage (AV) : 565,13 euros maximum

- L’allocation équivalent retraite-remplacement (AER) : 995,40 euros maximum

- Le revenu de solidarité (RSo) pour les personnes sans emploi de plus de 55 ans outre-mer : 860,72 euros maximum, en fonction des revenus

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La finance disqualifiée par ses escroqueries

Mardi 10 mai 2011

Un chercheur spécialiste des marchés financiers, PAUL JORION – l’un des rares auteurs à avoir prévu la crise de 2008 -, rappelle dans Le Monde que le secteur financier a volontairement trompé ses clients, et ne peut plus inspirer confiance aux autorités publiques. On peut ajouter qu’aucun de ces quelques dizaines de spéculateurs, qui par leurs agissements frauduleux ont coûté chacun des milliards de dollars au système financier mondial, n’est allé en prison…

Lloyd Blankfein, PDG de la banque d’affaires Goldman Sachs, lors d’une audience devant une commission d’enquête du Sénat américain en avril 2010.

La finance s’est disqualifiée

LE MONDE ECONOMIE | 09.05.11

Tous les efforts menés en vue d’une nouvelle régulation de la finance recourent à une même stratégie : consultation du monde financier par les autorités, puis négociation pour que se dégage un compromis entre les exigences des uns et des autres.

Mais la condition essentielle pour qu’une telle stratégie réussisse est que l’industrie financière s’identifie à l’intérêt général, qu’elle reconnaisse et promeuve la nécessité de garantir un cadre qui maintienne la pérennité des institutions financières sans affecter pour autant la bonne santé de l’économie.

Existe-t-il des éléments pour étayer l’hypothèse que chaque établissement financier fera prévaloir l’intérêt général sur son intérêt particulier ?

Hélas, non : le déroulement de la crise en 2007 et 2008 suggère au contraire qu’il s’agit d’une croyance infondée.

Le rapport du Sénat américain rendu public le 13 avril confirme ce qu’avaient déjà mis en évidence les auditions de dirigeants de la banque Goldman Sachs en avril 2010.

CONFIANCE DES MEILLEURS CLIENTS TRAHIE

A savoir qu’elle – et plusieurs autres, dont, au premier rang, la Deutsche Bank – a non seulement trahi la confiance de certains de ses meilleurs clients en leur vendant des produits financiers (les « collateralized debt obligations » – CDO) structurés de manière à être de la plus mauvaise qualité possible, mais qu’elle a mis au point de nouveaux produits dérivés (les CDO « synthétiques ») pour parier sur la perte de l’ensemble du secteur du crédit hypothécaire américain.

Elle a ainsi précipité la chute de tous ceux qui eurent la naïveté de se positionner sur l’autre versant du pari, mais aussi celle du système financier mondial dans sa globalité !

Le rapport du Sénat décrit le responsable du crédit hypothécaire chez Goldman Sachs promettant à son équipe de commerciaux des primes « ginormous » – une contraction des mots « gigantic » et « enormous » – s’ils parvenaient à vendre ces produits.

Dans un mail, l’un des dirigeants de la banque en Australie dit, à propos de la découverte d’un gogo à qui l’on pourra vendre ces produits avariés : « Je crois avoir trouvé un éléphant blanc, un cochon volant et une licorne, tout en un ! »

Les établissements financiers en question poursuivent aujourd’hui leurs activités en toute quiétude.

Aucun de leurs dirigeants n’a été inculpé. Mieux, on les retrouve assis aux tables de négociation, faisant objection aux propositions des régulateurs qui représentent la communauté dans son ensemble.

Il faut donc changer de méthode. Le régulateur doit rédiger les règles qui permettront de réduire de manière drastique le risque systémique.

Alors que les positions de couverture neutralisent un risque existant dans une perspective assurantielle, les positions spéculatives, du fait de leur nature de pari, créent, elles, un risque là où il n’existait pas préalablement.

L’apport en liquidité du spéculateur, qu’il invoque en général pour justifier sa présence, doit être ignoré : un apport en liquidité à des niveaux de prix spéculatifs est sans objet et, a fortiori, ne compense pas l’accroissement du risque systémique qu’il apporte avec lui.

Une fois définies les mesures à prendre, celles-ci doivent être mises en application, sans négociation avec l’industrie financière : l’incapacité de ses principaux représentants à s’identifier à l’intérêt général a été amplement prouvée au cours de ces trois dernières années.

Paul Jorion, économiste et ethnologue.

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