3. Acte I, scène 5  « J’aime… mais c’est forcé ! … la plus belle qui soit ! » : l’aveu à LE BRET

La version de Daniel Sorano

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Magnifique !

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LE BRET
Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
Quel système est le tien ?

CYRANO
J’errais dans un méandre ;
J’avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ;
J’ai pris…

LE BRET
Lequel ?

CYRANO
Mais le plus simple, de beaucoup.
J’ai décidé d’être admirable, en tout, pour tout !

LE BRET, haussant les épaules
Soit !- Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !

CYRANO, se levant
Ce Silène,
Si ventru que son doigt n’atteint pas son nombril,
Pour les femmes encor se croit un doux péril,
Et leur fait, cependant qu’en jouant il bredouille,
Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !…
Et je le hais depuis qu’il se permit, un soir,
De poser son regard, sur celle… Oh ! j’ai cru voir
Glisser sur une fleur une longue limace !

LE BRET, stupéfait
Hein ? Comment ? Serait-il possible ?…

CYRANO, avec un rire amer
Que j’aimasse ?…
Changement de ton et gravement.
J’aime.

LE BRET
Et peut-on savoir ? Tu ne m’as jamais dit ?…

CYRANO
Qui j’aime ?… Réfléchis, voyons. Il m’interdit
Le rêve d’être aimé même par une laide,
Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me précède ;
Alors moi, j’aime qui ?… Mais cela va de soi !
J’aime -mais c’est forcé !- la plus belle qui soit !

LE BRET
La plus belle ?…

CYRANO
Tout simplement, qui soit au monde !
La plus brillante, la plus fine,
Avec accablement
La plus blonde !

LE BRET
Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ?…

CYRANO
Un danger
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
Un piège de nature, une rose muscade
Dans laquelle l’amour se tient en embuscade !
Qui connaît son sourire a connu le parfait.
Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !…

LE BRET
Sapristi ! Je comprends. C’est clair !

CYRANO
C’est diaphane.

LE BRET
Madeleine Robin, ta cousine !

CYRANO
Oui, -Roxane.

LE BRET
Eh bien ! mais c’est au mieux ! Tu l’aimes ? Dis-le-lui !
Tu t’es couvert de gloire à ses yeux aujourd’hui !

CYRANO
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
Pourrait bien me laisser cette protubérance !
Oh ! je ne me fais pas d’illusions ! -Parbleu,
Oui, quelquefois, je m’attendris, dans le soir bleu ;
J’entre en quelque jardin où l’heure se parfume ;
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
L’avril, -je suis des yeux, sous un rayon d’argent,
Au bras d’un cavalier, quelque femme, en songeant
Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
Aussi moi j’aimerais au bras en avoir une,
Je m’exalte, j’oublie… et j’aperçois soudain
L’ombre de mon profil sur le mur du jardin !

LE BRET, ému
Mon ami !…

CYRANO
Mon ami, j’ai de mauvaises heures !
De me sentir si laid, parfois, tout seul…

LE BRET, vivement, lui prenant la main
Tu pleures ?

CYRANO
Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
Si le long de ce nez une larme coulait !
Je ne laisserai pas, tant que j’en serai maître,
La divine beauté des larmes se commettre
Avec tant de laideur grossière !… Vois-tu bien,
Les larmes, il n’est rien de plus sublime, rien,
Et je ne voudrais pas qu’excitant la risée,
Une seule, par moi, fut ridiculisée !…

LE BRET
Va ne t’attriste pas ! L’amour n’est que hasard !

CYRANO, secouant la tête
Non ! J’aime Cléopâtre : ai-je l’air d’un César ?
J’adore Bérénice : ai-je l’aspect d’un Tite ?

LE BRET
Mais ton courage ! ton esprit ! -Cette petite
Qui t’offrait là, tantôt, ce modeste repas,
Ses yeux, tu l’as bien vu, ne te détestaient pas !

CYRANO, saisi
C’est vrai !

LE BRET
Hé ! Bien ! alors ?… Mais, Roxane, elle-même,
Toute blême a suivi ton duel !…

CYRANO
Toute blême ?

LE BRET
Son coeur et son esprit déjà sont étonnés !
Ose, et lui parle, afin…

CYRANO
Qu’elle me rie au nez ?
Non ! -C’est la seule chose au monde que je craigne !

LE PORTIER, introduisant quelqu’un à Cyrano
Monsieur, on vous demande…

CYRANO, voyant la duègne
Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !

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