Une mise en abyme dans la peinture :

Johannes Gumpp, Autoportrait, 1646

Dans une mise en abyme, l’oeuvre principale (que j’appellerai « A« ) et qui est ici le tableau intitulé Autoportrait, enchâsse un fragment (« a« ) [ici ledit fragment est le tableau que l’artiste de dos est en train de peindre sous nos yeux], et ce fragment a semble être une sorte de reflet miniature de l’oeuvre principale A…

Vous êtes un peu perdus ?  

Alors faisons plus simple avec des exemples du quotidien…

C’est le principe des poupées gigognes, emboîtées les unes dans les autres :

 

 Parfois, le procédé se répète à l’infini (comme lorsque vous mettez deux miroirs l’un en face de l’autre et qu’ils se renvoient leur reflet à l’infini). L’exemple habituel est la boîte de « vache qui rit » : y est représentée une vache qui a pour boucle d’oreille une boîte de « vache qui rit », dans laquelle une vache a pour boucle d’oreille etc…

 

Vous pouvez aussi cliquer ici et vous comprendrez rapidement  que le procéde de mise en abyme entraîne souvent une sensation de vertige

 

 

Le principe de la mise en abyme est encore magnifiquement illustré par Norman Rockwell (1895-1978) dans ce Triple autoportrait

… Un triple autoportrait où l’on voit bien encore une fois que la mise en abyme joue sur un effet miroir et sur des échos qui se répondent.

 

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  >>> Et dans Cyrano de Bergerac ?

  

Au théâtre, la mise en abyme peut fonctionner ainsi : à l’intérieur de la pièce de théâtre (A) est jouée une autre pièce de théâtre (a), une sorte de fragment miniature qui fonctionne comme un miroir :

c’est le théâtre dans le théâtre

 hôtel de bourgogne vignette

 

Dans l’acte I de la  pièce qui nous intéresse, c’est un phénomène évident : Rostand a enchâssé dans Cyrano de Bergerac une scène de La Clorise de Baro. L’effet est frappant : le spectateur qui vient assister à une représentation de Cyrano voit le rideau se lever sur… d’autres spectateurs attendant dans l’Hôtel de Bourgogne le début d’une autre pièce !

 

Coup de génie de Rostand, ces autres spectateurs, qui attendaient avec impatience Montfleury, vont d’ailleurs eux-mêmes être redirigés vers un autre spectacle, celui de Cyrano.

© cyranodebergerac.fr

Un Cyrano dont l’entrée en scène est habilement ménagée puisqu’elle se fait en deux temps. On n’entend d’abord que sa voix, puis les didascalies nous donnent les indications suivantes :

Cyrano, surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés, le feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible.

Ah ! Je vais me fâcher ! …

Sensation à sa vue

 

Cyrano se met littéralement en scène, en montant sur cette chaise, et il signifie à tous que le spectacle, c’est lui.

> Allons plus loin : cette même scène de l’acte I, scène 3 est reprise en écho et en miniature un peu plus loin dans la pièce : l’acte II, scène 9 apparaît comme une réplique de la confrontation entre Cyrano et Montfleury ; les cadets forment le public (un public acquis) et Cyrano qui devrait être l’acteur principal entame son récit du combat à la Porte de Nesles, tel Montfleury attaquant les premiers vers de La Clorise devant le public de l’Hôtel de Bourgogne…

 

 © cyranodebergerac.fr

 Mais Cyrano se fait souffler la vedette par celui qui l’interrompt avec esprit, Christian. La mise en abyme est plus subtile, mais elle reste délicieuse : Cyrano avait les tirades du nez, Christian sait aussi faire de l’esprit. Notons d’ailleurs au passage que lui aussi a pour accessoire une chaise dans les indications scéniques de Rostand, accessoire que n’a pas gardé Jean-Paul Rappeneau dans son Cyrano.

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Pour le plaisir, voici les vers :

PREMIER CADET, à Cyrano
Maintenant, ton récit !

TOUS
Son récit !

CYRANO, redescendant vers eux
Mon récit ?…
Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui,
tendent le col. Christian s’est mis à cheval sur une chaise.
Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
S’étant mis à passer un coton nuager
Sur le boîtier d’argent de cette montre ronde,
Il se fit une nuit la plus noire du monde,
Et les quais n’étant pas du tout illuminés,
Mordious ! on n’y voyait pas plus loin…

CHRISTIAN
Que son nez.
Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano
avec terreur. Celui-ci s’est interrompu, stupéfait. Attente.

CYRANO
Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?

UN CADET, à mi-voix
C’est un homme
Arrivé ce matin.

CYRANO, faisant un pas vers Christian
Ce matin ?

CARBON, à mi-voix
Il se nomme
Le baron de Neuvil…

CYRANO, vivement, s’arrêtant
Ah ! c’est bien…
Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur
Christian.
Je…
Puis, il se domine, et dit d’une voix sourde.
Très bien…
Il reprend.
Je disais donc…
Avec un éclat de rage dans la voix.
Mordious !…
Il continue d’un ton naturel.
que l’on n’y voyait rien.
Stupeur. On se rassied en se regardant.
Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
J’allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
Qui m’aurait sûrement…

CHRISTIAN
Dans le nez…

Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.

CYRANO, d’une voix étranglée
Une dent,-
Qui m’aurait une dent… et qu’en somme, imprudent,
J’allais fourrer…

CHRISTIAN
Le nez…

CYRANO
Le doigt… entre l’écorce
Et l’arbre, car ce grand pouvait être de force
A me faire donner…

CHRISTIAN
Sur le nez…

CYRANO, essuyant la sueur à son front
Sur les doigts.
– Mais j’ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois !
Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
Quand, dans l’ombre, quelqu’un me porte…

CHRISTIAN
Une nasarde.

CYRANO
Je la pare et soudain me trouve…

CHRISTIAN
Nez à nez…

CYRANO, bondissant vers lui
Ventre-Saint-Gris !
Tous les Gascons se précipitent pour voir ; arrivé sur
Christian, il se maîtrise et continue.
avec cent braillards avinés
Qui puaient…

CHRISTIAN
A plein nez…

CYRANO, blême et souriant
L’oignon et la litharge !
Je bondis, front baissé…

CHRISTIAN
Nez au vent !

CYRANO
Et je charge !
J’en estomaque deux ! J’en empale un tout vif !
Quelqu’un m’ajuste : Paf ! et je riposte…

CHRISTIAN
Pif !

CYRANO, éclatant
Tonnerre ! Sortez tous !
Tous les cadets se précipitent vers les portes.

© cyranodebergerac.fr

Avant même le pacte qui sera conclu à la scène suivante, on devine alors que Christian est un double possible de Cyrano, et on se régale de ces mises en abyme, jeux de miroirs et effets d’écho que sait si bien mettre en scène Edmond Rostand (Pensons à un élément important de la pièce, le balcon, lieu idéal pour se mettre en scène ou être spectateur, comme l’est Roxane lorsque Cyrano lui « joue » une scène, d’abord comme « souffleur » de Christian, puis comme acteur principal).

Ajoutons à ces mises en abyme les allusions à d’autres pièces de théâtre, à d’autres dramaturges, dont Molière, excusez du peu !

Le théâtre dans le théâtre est un exercice de virtuosité littéraire. C’est une façon de démonter les rouages de l’art dramatique et d’y réfléchir grâce à une mise à distance, c’est aussi un clin d’oeil du dramaturge qui titille agréablement l’esprit :)

 

 > Pour aller plus loin

Philippe Bisson, Cyrano de Bergerac, Collection Balises, Edition Nathan (Analyses, repères, critiques)

 

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