Cours 5 Descartes Le Discours de la méthode (première partie) 2

 

 

 

LE MONDE INCERTAIN

 

le scepticisme

 

Phases de la lunes dessinées par Galilée,1613

Coraline et Aurélien au Printemps en Septembre 2008

 

Pour comprendre le désarroi de l’homme du XVII° siècle, il faut revenir à l’époque qui précède Descartes. Le XVI° siècle est une époque capitale dans l’histoire de l’humanité, une époque possédée par une véritable passion de la découverte. On exhume les textes enfouis dans les vieilles bibliothèques monastiques, on fait revivre toutes les doctrines des vieux philosophes de la Grèce et de l’Occident. Les savants fondent une nouvelle physique et une nouvelle astronomie. Les voyageurs et les aventuriers sillonnent les continents et les mers, leurs récits de voyages construisent une nouvelle géographie et une nouvelle ethnographie.

.

la découverte du pacifique au XVII° siècle

 

 

Mais cet élargissement sans précédent des connaissances a pour conséquence la dissolution progressive des anciennes croyances, des anciennes conceptions, des anciennes vérités qui donnaient à l’homme la certitude du savoir et la sécurité de l’action. Rien n’échappe à ce raz-de-marée. L’unité politique, religieuse, spirituelle de l’Europe est ébranlée. La certitude de la science et de la foi sont remises en question.

Désormais privé de ses normes traditionnelles de jugement et de choix, l’homme se sent perdu dans un monde devenu incertain. Un monde où rien n’est sûr. Un monde où tout est désormais possible.

.

Le doute

Petit à petit le doute se fait jour. Car si tout est possible , c’est que rien n’est vrai. Et si rien n’est sûr, c’est que seule l’erreur est certaine.

 

 

             La philosophie de Montaigne (1533-1592) est révélatrice de l’époque.

Montaigne voulait détruire la superstition, l’erreur, le fanatisme de l’opinion particulière qui se donne pour vraie et se croit vraie sans raison. Mais son travail critique le laisse les mains vides.  Tout n’est qu’opinion dans un monde incertain.

La philosophie aristotélicienne partait du monde  (« qu’est-ce qui est? ») pour répondre à la question « qui suis-je », ou plutôt « que suis-je? », « qu’est-ce que l’homme? ». Désormais ce n’est plus possible. Le monde se désagrège, part en lambeaux. L’homme devient le seul point de départ possible pour la pensée.

 

Objet incertain d’une opinion devenue incertaine, Montaigne abandonne l’étude du monde extérieur et se replie sur lui-même, afin de trouver en lui-même le fondement de la certitude. Il s’observe, s’étudie. Mais là encore il ne trouve rien, rien que l’incertitude et le vide, la finitude et la mortalité. Sa conclusion est que l‘homme ne sait rien, parce que l’homme n’est rien.

 

 Que peut faire l’homme devant une telle situation. Pour Pierre Charron (1541-1603) le scepticisme nous conduit au désespoir, c’est insupportable. Si la raison ne peut nous guider, il nous reste la foi.  Mais cette théorie n’a que fort peut de succès à l’époque. Le « sentiment religieux » est encore une chose inconnue. Dieu est un Dieu prouvé, ce n’est pas un Dieu senti. La doctrine de Charron n’arrête donc pas le scepticisme, bien au contraire.

.

 

Cette digression historique est nécessaire pour comprendre quels sont les enjeux du Discours de la méthode. Les adversaires de Descartes, ce sont Aristote et les Scolastiques, qu’il s’agit désormais de remplacer par une science nouvelle. Mais l’adversaire c’est surtout Montaigne et le scepticisme.

Montaigne est en fait le véritable maître de Descartes. Descartes va prolonger l’oeuvre destructrice et libératrice de Montaigne, la menant à son terme,  réussissant là où le maître a échoué.

Le doute sceptique transformé en méthode devient un puissant intrument de critique, un moyen de discernement du vrai et du faux.

Affirmer la certitude de la vérité intellectuelle par delà le doute, telle est la tâche que se donne le Discours de la méthode. 

Dans la première partie du Discours, Descartes nous raconte l’histoire de sa première crise spirituelle, crise de jeunesse au sortir de l’école, crise de doute et de déception. Dans ces pages, on sent l’influence de Montaigne. Car ce n’est pas simplement une crise personnelle. L’histoire de Descartes résume l’état d’esprit d’une époque.

Que nous raconte-t-il ? Depuis son enfance il a été « nourri aux lettres »; il a été dans une des meilleures écoles, le grand collège jésuite de la Flèche ; il a eut les meilleurs professeurs ; il a été un très bon élève ; il a tout appris, tout ce que l’on a coutume d’apprendre pour être « reçu au rang des doctes« ; il a lu tous les livres qui ont pu lui tomber dans les mains…etc. Et voilà qu’il remarque à vingt ans, que tout cela ne vaut rien, ou du moins ne vaut pas grand chose.  Il se sent déçu, trompé. On lui avait enseigné qu’il fallait apprendre les arts et les lettres car « par leur connaissance on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie« . Il l’a cru. Or le voilà maintenant « embarrassé de doutes et d’erreurs » et « obligé de reconnaître « qu’il n’y [a] aucune doctrine dans le monde qui fût telle qu’on lui avait auparavant fait espérer« .

Les choses qu’on lui avait fait apprendre n’étaient certainement pas entièrement sans valeur. Ainsi « les langues…sont nécessaires pour l’intelligence des livres anciens…la gentillesse des fables réveille l’esprit…la théologie enseigne à gagner le ciel…la philosophie donne des moyens de parler vraisemblablement de toutes choses et de se faire admirer des moins savants…la jurisprudence, la médecine et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui les cultivent… » Tout cela n’est pas sans profit, mais on lui avait promis autre chose : on lui avait promis des connaissances claires et certaines ; on lui avait annoncé un savoir indispensable pour pouvoir sans erreur, juger et se diriger dans la vie. Et on ne lui avait donné ni l’une ni l’autre.

Rien de ce qu’on lui a enseigné n’est indispensable, ni même très utile. Et rien, en dehors des mathématiques, n’est certain. Aussi « sitôt que l’âge me permit de sortir de la sujétion de mes professeurs, je quittais entièrement l’étude des lettres ; et me résolvant de ne chercher plus d’autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même ou bien dans le grand livre du monde [ cela pourrait être écrit par Montaigne] , j’employais le reste de ma jeunesse à voyager…à recueillir diverses expériences, à m’éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposais…j’avais toujours un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai du faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie ».

Les voyages ébranlent ses dernières certitudes, tout en lui donnant une plus grande ouverture d’esprit : «  j’apprenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m’avait été persuadé que par l’exemple et par la coutume ; et ainsi je me délivrais peu à peu de beaucoup d’erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle et nous rendre moins capable d’entendre raison« .

 

Tags : ,

Les commentaires sont fermés.