Tous les billets de novembre 2010

note de lecture : Qu’apporte l’art ?

Samedi 20 novembre 2010

 

 

«Qu’apporte l’art ? L’art est propre à l’espèce humaine. Il est essentiel et vital. Il  répond à notre besoin primordial de partager avec les autres et il nous aide à comprendre notre condition humaine. Dans un concert, il y a des moments où la salle entend la musique d’une seule oreille et entend les mêmes vibrations. Comme si la musique contournait notre cerveau arrogant et allait directement à la source pour nous rappeler, en un millième de seconde, que nous faisons partie de cette famille qui s’appelle l’humanité».

Barbara Hendricks,cantatrice

Le Monde magazine, 20 novembre 2010

 

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« L’enfer c’est les autres » (J. P. SARTRE)

Samedi 13 novembre 2010

 

 « Les autres »

Ab al Malik rend hommage à Jacques Brel («Ces gens-là»).


INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE : Platon relu par Bernard Stiegler

Vendredi 12 novembre 2010

 Cours 1 : L’invention de la philosophie

 

 » Il faut faire très attention aux philosophes qui ne sont pas prêts à mourir pour leurs idées ». B. Stiegler

 

Bernard Stiegler met Platon au vert

LEMONDE | 11.11.10 | 17h47  •  Mis à jour le 11.11.10 | 17h47

Perdu aux confins du Cher et de l’Allier, le petit bourg d’Epineuil-le-Fleuriel, décor mythique du Grand Meaulnes, séduisait jusqu’à présent surtout les aficionados du roman d’Alain-Fournier. Depuis quelques semaines, il attire aussi les amateurs de… Platon. Le philosophe Bernard Stiegler, 58 ans, installé dans le village depuis un an, y présente « un cours public de philosophie, ouvert à toute personne motivée » et consacré à l’étude du Banquet, à raison d’une à deux séances par mois.

Un beau samedi de fin octobre, ils sont ainsi une soixantaine, jeunes et moins jeunes, à se presser dans une salle de classe improvisée à deux pas de la maison-école du Grand Meaulnes, dont les bancs, au grand regret de Bernard Stiegler, étaient trop inconfortables. « J’ai un vieux bac de philo de 1971, j’ai un peu révisé avant de venir. Vous croyez que ça ira ? », s’inquiète Françoise, venue en voisine « pour faire travailler sa tête ». Antoine, lycéen à Montluçon, la rassure : « J’ai assisté au premier cours. C’était captivant ! Il a une manière géniale de présenter les choses qui parle à tout le monde ! »

Images à l’appui, Bernard Stiegler énonce les objectifs de son enseignement : mettre en question sa façon de vivre, ses idées, ne plus être « grégaire et pulsionnel », bref, redevenir un individu et se mettre à… penser. « Les gens s’aperçoivent que ce qu’ils font est devenu toxique, que leurs enfants s’empoisonnent. Ils paniquent, ils sont prêts à changer. Et c’est là qu’il faut expérimenter », explique ce penseur hyperactif aux multiples casquettes.

Ecrivain, enseignant, directeur de l’institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou, fondateur de l’association Ars Industrialis, il défend un processus de « reterritorialisation » en s’appuyant sur les réseaux numériques qu’il considère comme le « pharmakon » de notre temps, c’est-à-dire le poison ou le remède selon l’usage que l’on en fait, au même titre que l’écriture à l’époque de Platon. « Je souhaite former de jeunes philosophes qui aient une vraie pensée de la technologie contemporaine. C’est par de nouvelles pratiques sociales que les choses changeront, et c’est sur eux que je compte, sur les mômes de Moulins, de Montluçon, et d’ailleurs ! »

« Un vrai lieu de recherche »

Mais son ambition va plus loin, puisqu’il veut créer au moulin d’Epineuil une école de philosophie qui soit « un vrai lieu de recherche ». Projet de l’association Ars Industrialis, elle pourrait accueillera une douzaine de doctorants issus d’universités étrangères, qui participeront, en visioconférence, à un séminaire sur le cours d’Epineuil et dialogueront avec les élèves.

A partir de juin, ils viendront sur place pour une « académie d’été » de six semaines, en partenariat avec l’abbaye de Noirlac, et suivront une série de conférences transdisciplinaires dont certaines seront ouvertes au public. « J’y crois beaucoup, mais je sais qu’il faut être modeste et patient », ajoute le philosophe. Et pour ceux qui ne peuvent venir à Epineuil – un séminaire est prévu jeudi 11 novembre -, les cours sont mis en ligne et en différé sur Pharmakon.fr. (Cliquez ici pour avoir le cours de Bernard Stiegler)

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EXPLICATION DE TEXTE : introduction à la méthode de l’explication d’un texte philosophique

Dimanche 7 novembre 2010

 

On pose la question de savoir si l’homme est par nature moralement bon ou mauvais. Il n’est ni l’un ni l’autre, car l’homme par nature n’est pas du tout un être moral ; il ne devient un être moral que lorsque sa raison s’élève jusqu’aux concepts du devoir et de la loi. On peut cependant  dire qu’il contient en lui-même à l’origine des impulsions menant à tous les vices, car il possède des penchants et des instincts qui le poussent d’un côté bien que la raison le pousse du côté opposé. Il ne peut donc devenir moralement bon que par la vertu, c’est-à-dire en exerçant une contrainte sur lui-même, bien qu’il puisse être innocent s’il est sans passion.

La plupart des vices naissent de ce que l’état de culture fait violence à la nature et  cependant notre destination en tant qu’hommes est de sortir du pur état de nature où nous ne sommes que des animaux.

 Emmanuel KANT

 

1) Travail en groupe

Déterminer

- le thème

- la question posée par le texte

- la thèse du texte

- les étapes de l’argumentation

2) Correction

Thème : l’homme

Question posée par le texte : L’homme est-il un être moral par nature ?

Thèse : Si l’on entend par « nature » l’ensemble des caractères innés de l’homme, l’homme n’est pas un être moral par nature. Cependant c’est l’exercice de la moralité qui permet à l’homme d’atteindre la condition humaine.  

Thèses adverses :Ici Kant s’oppose à la fois à Thomas Hobbes pour qui l’homme est mauvais par nature et à Jean-Jacques Rousseau pour qui l’homme est naturellement bon. Pour Kant, l’homme n’est ni mauvais, ni bon par nature.

Plan du texte :

Remarque – Il ne faut pas  se contenter ici de « saussissonner » le texte.

 1) Nous découpons le texte en plusieurs parties.

 2) Nous résumons chaque partie par une phrase. Ce qui nous permet de vérifier que nous maîtrisons le texte. Si nous ne pouvons faire ce travail de résumé (une idée par partie) c’est que notre découpage n’est pas satisfaisant. « cependant » est une articulation logique du texte. Il relie la première et la deuxième partie. La présentation du plan doit mettre en évidence cette articulation.

I° partie - lignes 1 à 4 : Kant présente la thèse du texte : l’homme n’est ni bon ni mauvais par nature.

II° partie – lignes 4 [on peut cependant...] à 10 : Kant explicite sa thèse. L’homme est un être paradoxal par nature. S’il n’est « instinctivement »  ni bon ni mauvais, il possède la capacité de s’élever à la moralité : la raison. La moralité est donc le résultat d’une pratique,  d’un apprentissage. 

III° partie- lignes 11 à 13 :  La moralité est le destin de l’Humanité (ce qui guide son évolution). Bien que  la vie en société soit source de vices et que les hommes que  nous observons autour de nous soient pour la plupart guidés par leurs intérêts, la destinée de l’homme est de se réaliser dans la moralité.

 

3) Rédaction de l’explication de texte à partir des éléments de correction donnés en classe.

 

L’introduction présente le texte et le travail effectué sur le texte. Dans l’introduction de l’explication de texte, il faut  présenter le texte (thème, thèse, étape de l’argumentation) et le travail de discussion effectué sur le texte. Le correcteur doit être en mesure de voir, dès la lecture de l’introduction , si l’élève à compris le texte et est en mesure de prendre un peu de recul par rapport au texte pour débattre avec l’auteur. L’introduction doit être assez courte et synthétique.

• Exemple  : Correction de l’introduction à partir du travail de Myriam :

 « Dans ce texte, Kant s’interroge sur la nature de l’homme. Il se propose de résoudre la question des origines de la morale chez l’homme. En effet si l’homme est pour Kant ni bon, ni mauvais par nature, nous verrons qu’il possède en lui la capacité de devenir un être moral. Le texte se divise en trois parties : de la ligne 1 à 4, Kant pose la thèse du texte qu’il explicite ensuite dans les lignes 4 à 10, en s’appuyant sur la nature paradoxale de l’homme. Dans la dernière partie (lignes 11 à 13) Kant,  fait preuve d’optimisme en affirmant que,  même si nous observons le mal autour de nous, le destin de l’humanité est de se réaliser dans la moralité» [présentation de l'explication de texte]. Nous nous interrogerons sur la thèse de Kant. Philosophe des Lumières, il pensait que le progrès des sciences et des techniques ne pourrait que conduire au bonheur et au progrès moral de l’humanité. Aujourd’hui, face aux catastrophes qui ont marqué l’histoire du XX° siècle,  nous nous demanderons si au contraire, le destin de l’humanité n’est pas plutôt dans la destruction et la barbarie. [ développement et discussion des thèses de l'auteur]

Remarque : L’explication d’un texte philosophique n’est pas un exercice facile. D’une part il faut comprendre le texte sans trahir la pensée de l’auteur et en même temps il ne s’agit pas de le paraphraser. D’autre part, la discussion du texte nécessite de posséder des connaissances philosophiques (ici il est important par exemple de montrer comment Kant se positionne par rapport à ses prédecesseurs Hobbes et Rousseau) et culturelles en général ( on peut opposer à la vision humaniste de Kant les catastrophes humaines et technologiques – les camps d’exterminations de la seconde guerre mondiale, les génocides perpétrés au XX° siècle, la bombe atomique lâchée sur Hiroshima, la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, la catastrophe écologique et environnementale due au réchauffement de la planète du fait de la production de gaz à effet de serre…). Lorsque les élèves se précipitent le jour du baccalauréat sur cet exercice en pensant qu’ils pourront toujours tirer quelque chose du texte alors qu’ils n’ont aucune connaissances, le résultat est souvent très décevant. On ne choisit jamais l’explication de texte par défaut

 

 

Correction : Explication détaillée du texte

[Phrase 1] Dans la première phrase du texte Kant pose le problème à résoudre : L’homme est-il un être moral par nature ? Est-il spontanément bon ou mauvais ? Le sens moral est-il inné en l’homme ? Kant s’adresse ici au public éclairé de son époque (« On ») qui suit la polémique opposant les thèses de Jean-Jacques Rousseau et de Thomas Hobbes. En effet pour J.J Rousseau l’homme est spontanément bon et témoigne de la pitié lorsqu’il voit son semblable souffrir. Par contre pour Hobbes l’homme est naturellement mauvais vis-à-vis de son semblable  : il est «un loup pour l’homme». Uniquement préoccupé par la satisfaction de ses  besoins et de ses intérêts, l’homme est prêt à tout pour les satisfaire, au détriment de ses congénères si cela est nécessaire. L’enjeu de cette polémique est important car de la conception (bonne ou mauvaise) de la nature de l’homme, découle pour chacun de ces auteurs, une conception de l’Etat et du pouvoir politique. Pour Hobbes les hommes sont incapables de se gouverner par eux-mêmes et ne peuvent que se soumettre à l’autorité d’un despote, alors que pour Rousseau, même si la société tend à corrompre la nature originaire de l’homme, le corps social aspire fondamentalement à l’autonomie et à la liberté politique. Nous verrons que Kant, tout en critiquant l’insuffisance de la conception de Rousseau, partage avec celui-ci l’idée d’une émancipation de l’humanité dans la réalisation de la liberté. Dans cette conception, l’éducation de l’homme occupe une place centrale.

 [Phrase 2, 1°partie] Aussi Kant répond en affirmant, à la fois contre Rousseau et Hobbes, que l’homme n’est à son origine ni bon ni mauvais, « car l’homme par nature n’est pas du tout un être moral ». L’origine peut être considérée ici en deux sens, selon que l’on se place sur le plan de l’individu ou de l’espèce humaine dans son ensemble. « L’origine » désigne  d’une part l’origine de chaque individu, la naissance ; d’autre part, elle désigne l’origine de l’humanité. Quoi qu’il en soit, Kant considère l’humanité ou la condition humaine comme le produit d’un développement individuel et comme le produit d’une évolution historique par lequel l’homme quitte progressivement le stade « sensible » dans lequel il est uniquement porté  à satisfaire passivement les besoins de sa sensibilité pour s’élever au stade « moral » où l’homme se réalisera comme une volonté qui choisit , comme une liberté.

 

[Phrase 2, 2° partie] – Que l’homme ne soit pas spontanément un être moral tient à la  définition même de la moralité. En effet, pour Kant, l’attitude morale consiste à agir selon la raison en comprenant la signification du devoir et de la loi. Celui qui agit bien ne se contente pas d’obéir à la règle ou à la loi. S’il obéit c’est parce qu’il comprend le pourquoi et la légitimité de la règle ou de la loi. Il choisit donc volontairement d’obéir. Il n’est pas contraint. La loi ou le devoir ne sont donc pas incompatibles avec l’exercice de sa liberté. Ici Kant ne fait que reprendre la thèse de Rousseau selon laquelle la liberté consiste dans l’obéissance à la règle que l’on se donne. Cette compréhension et ce choix nécessitent la faculté de juger, autrement dit la faculté d’user de sa raison avec discernement. Or cette faculté de juger , l’homme ne peut l’acquérir que par l’instruction et l’éducation. Elle ne lui est pas immédiatement donnée.Kant reprend les thèses de Rousseau en matière d’éducation. Etymologiquement éduquer, vient du latin educere, conduire hors de. L’éducation vise à conduire l’homme hors de la condition animale pour l’amener à la condition humaine, où il se réalise comme un être moral, libre et responsable. De même si l’on se place sur le plan due l’histoire de l’humanité,  les réalisations de la raison humaine (les connaissances scientifiques, les techniques, le droit) ne peuvent que conduire l’espèce humaine  sur la voie du progrès technique, économique et social, réalisant ainsi les conditions d’une vie meilleure pour tous les hommes ( ce que Kant désigne sous l’expression « paix perpétuelle »).

 

[Phrase 3] Si l’homme n’est ni bon ni mauvais à l’origine, cela tient à sa nature duale. L’homme est double : Comme l’animal il possède un corps et une sensibilité dont il subit les inclinations et les penchants. C’est-à-dire qu’instinctivement l’homme est porté à agir en satisfaisant en priorité ses intérêts et les besoins de son corps et de sa sensibilité. Pour Kant de tels penchants conduisent l’homme au vice dans le sens où ils maintiennent l’homme du côté de l’animalité. Mais l’homme possède aussi une faculté que ne possède pas l’animal, la raison qui va porter l’homme à satisfaire des besoins qui sont à l’opposé de ceux du corps : il s’agit ici du désir de connaître le vrai, de chercher le bien, besoins spirituels dont la satisfaction nécessite que l’on dépasse les intérêts de la sensibilité. [Phrase 4] Mais, comme le remarquait un siècle plus tôt Descartes, dans la mesure où l’homme n’est pas spontanément porté vers le vrai, le bien, le juste, l’acquisition de la moralité va demander à l’homme un effort « contre nature ». Ce n’est que par la pratique et en exerçant une contrainte sur lui-même, sur sa nature sensible soumise aux passions du corps, que l’homme pourra donc devenir vertueux. Pour Kant l’innocence ne suffit pas à définir l’attitude morale. En effet la moralité suppose d’agir conformément à la raison et de choisir délibérément le bien. L’enfant innocent qui ne connaît ni le bien ni le mal n’est pas un être moral, comme le serait un être dépourvu de passion qui n’aurait pas à choisir de lutter contre les appétits de son corps.

[Phrase 5] Kant reprend à nouveau une thèse de Rousseau selon laquelle le développement de la culture et de la civilisation tendent à corrompre la nature de l’homme en créant de faux besoins comme le goût du luxe, des honneurs, du pouvoir, en suscitant l’envie et la jalousie. Mais pour Kant l’humanité ne peut se développer que dans la culture qui est le produit de la raison humaine. Car  tel est le destin de l’espèce humaine : sortir de l’animalité pour s’élever à la condition humaine et, loin de la nécessité et du besoin, réaliser sur terre  la paix et le règne de la liberté. Kant est un philosophe des Lumières. Bien qu’il observe autour de lui le jeu des égoïsmes et la misère de la condition humaine, il est convaincu que le progrès des sciences et des techniques conduiront au bonheur matériel et moral de l’humanité.

 

Pour l’instant, nous ne développerons pas dans la correction, le débat autour des thèses contenues dans le texte. Pour l’instant l’objectif de l’exercice consiste d’abord à amener les élèves à comprendre et s’approprier les techniques de l’explication détaillée d’un texte philosophique. De plus, au premier trimestre les connaissances des élèves sont encore limitées. L’exercice a été fait en classe, les élèves n’avaient pas les moyens de se documenter.

 (Page en cours de réalisation )                                    

 

 

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Opinion et démocratie

Dimanche 7 novembre 2010

 

 

Pour comprendre comment se fabrique l’opinion dans nos démocraties:

  

LA FABRIQUE DU CONSENTEMENT

Une présentation des thèses de Noam Chomsky

 

 Première partie :

http://video.google.com/videoplay?docid=-8506025126009141326

 

Deuxième partie :

http://video.google.com/videoplay?docid=-8506025126009141326#docid=-6422835073569633416

 

 

 

Pour approfondir les thèses de Noam Chomsky

http://www.chomsky.fr

 

 

LA RAISON COMME ARME POLITIQUE, NOAM CHOMSKY ET SES CALOMNIATEURS

 

Jacques Bouveresse

Philosophe (né en 1940)

Aujourd’hui professeur au Collège de France

Ce texte est extrait de sa préface au livre de Noam Chomsky, Raison & liberté. Sur la nature humaine, l’éducation & le rôle des intellectuels, Agone, Marseille, 2010.

A ceux qui l’accusaient de se comporter, envers son pays, comme « l’oiseau qui salit son propre nid », Karl Kraus a répondu qu’on peut très bien, dans certaines circonstances, se sentir au contraire sali par son propre nid et éprouver le besoin légitime de le rendre, si possible, un peu plus propre ; ce qui a eu pour conséquence qu’il s’est « attiré la haine des gens sales à un degré qui pourrait être sans égal dans l’histoire de la vie intellectuelle  ».

C’est, à bien des égards, dans une situation tout à fait semblable que se trouve aujourd’hui Noam Chomsky. Aux yeux d’une bonne partie du monde intellectuel, qui s’accommode, somme toute, assez bien de la saleté qu’il dénonce, il est, lui aussi, l’oiseau dont l’activité principale consiste à souiller le ou les nids dont il est matériellement, et devrait être spirituellement, un occupant : en premier lieu, bien entendu, les Etats-Unis, mais également l’Europe, les démocraties occidentales en général, l’Etat d’Israël, les élites intellectuelles, le monde scientifique, l’université, le système d’enseignement, etc.

Celui qui, comme c’était déjà le cas de Kraus, pense et agit en fonction de l’idée qu’un intellectuel doit balayer d’abord devant la porte de son propre pays, en espérant que les autres feront la même chose de leur côté, peut être pratiquement certain de se heurter à la protestation violente de gens qui réagissent à peu près comme si cela revenait ipso facto à affirmer que la vérité, le bon droit et la justice se trouvent toujours entièrement du côté de l’ennemi.

C’est un problème que Chomsky connaît sûrement mieux que personne. S’il dénonce, en choisissant de les appeler par leur nom, les abus de pouvoir, les injustices, les violences et les crimes commis par son propre pays contre d’autres, c’est censé signifier qu’il trouve normales les actions de cette sorte quand ce sont les ennemis qui s’y livrent. S’il qualifie de « terrorisme international d’Etat » ou de « terrorisme de gros » ce que les Etats-Unis et les Etats clients qu’ils soutiennent se considèrent comme autorisés à faire, en toute impunité, dans certains pays, cela implique, affirme-t-on, qu’il nie la réalité pourtant peu contestable et l’atrocité bien réelle du « terrorisme de détail » que représente l’activité des groupes islamistes et autres. Etc.

De la même façon, si, comme le fait Chomsky, on utilise l’expression « modèle de propagande » pour décrire le fonctionnement des médias dans une démocratie comme les Etats-Unis, où la presse est réputée entièrement libre et indépendante, cela ne peut constituer qu’une calomnie et une injure, alors qu’il est tout à fait normal et naturel de l’appliquer à d’autres, sans se poser la moindre question sur le degré auquel son usage peut être justifié.

Voilà quelques années, Chomsky soulignait que les intellectuels de gauche peuvent très bien être victimes, par rapport aux gens ordinaires qu’ils prétendent représenter et défendre, d’un retard inquiétant qui s’est aggravé récemment de façon très perceptible. Déplorant ce qu’il appelle une tendance de la gauche à l’autodestruction, dont la conversion d’une bonne partie de ses représentants aux idées postmodernes constitue un symptôme caractéristique, il constatait qu’« il existe une base populaire pour affronter les problèmes humains qui font partie depuis longtemps du “projet des Lumières”. Un des éléments qui lui font défaut est la participation des intellectuels de gauche. (…) Leur abandon de ce projet est le signe (…) d’une nouvelle victoire de la culture du pouvoir et des privilèges, et il y contribue ».

Accuser les médias, comme le fait Chomsky, de ne pas représenter la réalité telle qu’elle est et de déformer ou de passer régulièrement sous silence certains faits importants n’aurait évidemment pas grand sens si l’on devait accepter l’idée qu’il n’y a pas vraiment de faits, mais seulement des représentations de diverses sortes. Tout comme George Orwell, Chomsky trouve difficilement compréhensible et inquiétant le peu d’empressement que les intellectuels de gauche mettent à défendre des notions comme celles de « vérité » et d’« objectivité », quand ils ne proposent pas ouvertement de les considérer désormais comme réactionnaires et dépassées.

Pour un mode de pensée qui était déjà, par nature ou par tradition, fortement enclin à procéder de cette façon, l’annonce faite par les théoriciens de la révolution postmoderne qu’il n’y a pas vraiment de « faits », ni par conséquent de « monde des faits » dont nous pourrions avoir à nous préoccuper sérieusement, est arrivée évidemment à point et ne pouvait être accueillie autrement que comme une justification philosophique et un encouragement à continuer dans la même voie.

Ayant eu à expérimenter, au cours de la guerre civile espagnole et dans les années qui ont suivi, l’efficacité redoutable et difficilement imaginable de la propagande franquiste, Orwell a exprimé la crainte de voir le concept de vérité objective lui-même menacé de disparaître purement et simplement. « Ce genre de choses m’effraie, écrit-il, car cela me donne souvent le sentiment que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de notre monde. Après tout, le risque est grand que ces mensonges, ou des mensonges semblables, finissent par tenir lieu de vérités historiques. Comment sera écrite l’histoire de la guerre d’Espagne ? »

On aurait pu, semble-t-il, s’attendre à ce que l’expérience du degré auquel les dictatures du XXe siècle ont été capables de remplacer les vérités objectives par des vérités fabriquées de toutes pièces pour leurs propres fins, avec les conséquences monstrueuses que cela a produites, renforce les intellectuels dans la conviction que la vérité, même s’il faut souvent inventer pour avoir une chance de réussir à la découvrir, ne peut justement pas être elle-même le résultat d’une création ou d’une invention. Mais c’est à un résultat bien différent que l’on semble avoir abouti finalement, à savoir à l’idée que les faits eux-mêmes et la vérité sont, de toute façon, bel et bien fabriqués d’une manière ou d’une autre dans tous les cas. En plus d’une « fabrication du consentement », on peut donc parler désormais d’une « fabrication de la vérité », à moins que justement la production de la vérité ne doive être considérée comme tout simplement impossible à distinguer de la production du consensus sur ce qui doit être reconnu comme une vérité.

On peut facilement être tenté de croire que, si les scientifiques ne peuvent pas (ou pas encore) renoncer à utiliser un concept comme celui de vérité objective, les littéraires peuvent, après tout, très bien envisager de s’en passer, dans la mesure où ce qui compte pour eux est uniquement la liberté. Mais c’est une illusion dangereuse. Orwell soutient que, si l’on prétend défendre la liberté, on ne peut pas ne pas se sentir tenu en même temps de défendre la vérité objective et, inversement, que ceux à qui la vérité objective tient à cœur ne peuvent pas considérer comme secondaire la défense de la liberté.

Aux yeux de Chomsky, les humanités et les sciences sociales ne peuvent pas plus se permettre d’ignorer ou de traiter à la légère le concept de vérité objective que ne le font les sciences exactes. Et il n’y a pas de raison de croire qu’un enseignement objectif ne peut pas être aussi subversif que les enseignements réputés par nature et officiellement « radicaux » : « On admet communément qu’une recherche objective est souvent capable de remettre en cause le cadre de pensée dominant. C’est seulement dans les sciences sociales qu’un tel point de vue est considéré comme le symptôme d’un esprit aliéné. (…) Mais la tâche de développer une recherche objective, libérée des contraintes imposées par le consensus politique américain, est tout à fait réelle, cruciale ; et je pense personnellement qu’elle mènera à des conclusions radicales. »

Etant donné le degré de sophistication des théories sociologiques, politiques, philosophiques ou autres que l’on se croit généralement tenu de proposer pour le traitement de problèmes comme ceux auxquels Chomsky a choisi de s’attaquer, il est bien possible qu’une bonne partie de ce qu’il dit soit jugé un peu trop direct et, du point de vue des gens qui savent, passablement naïf. S’il avait besoin d’être défendu sur ce point, ce que je ne crois pas, je dirais que le savant de renommée mondiale qu’il est par ailleurs a justement le mérite assez inhabituel de ne pas chercher à se présenter, sur ce type de question, autrement que comme quelqu’un qui sait très peu de chose, mais qui est convaincu en même temps qu’il n’est probablement pas possible et heureusement pas non plus nécessaire d’en savoir beaucoup plus pour être en mesure d’agir et d’obtenir des résultats.

Après avoir répondu à une question concernant les raisons pour lesquelles les gens qui occupent le pouvoir sont obligés de recourir à la représentation fausse, au dénigrement et aux différents mécanismes dont le pouvoir dispose pour se protéger, Chomsky n’hésite pas à conclure : « Tout cela peut sembler naïf, et ça l’est ; mais je n’ai encore entendu aucun commentaire sur la vie humaine et la société qui ne le soit pas, une fois dépouillé de ce qu’il comporte d’absurdité et d’égoïsme. »

La naïveté, sur des questions comme celles dont il s’agit, peut être aussi une forme d’honnêteté intellectuelle. J’ai toujours admiré celle dont Chomsky fait preuve sur ce point et dont beaucoup de philosophes pourraient s’inspirer avec profit, s’ils étaient un peu plus sensibles à la crainte de faire preuve d’absurdité et d’égoïsme. Je ne suis pas certain de pouvoir partager tout à fait son optimisme et l’espoir qu’il met en l’avenir. Mais c’est peut-être parce que j’ai le sentiment qu’il faut être aussi combatif qu’il l’est pour avoir réellement le droit d’être optimiste.

Georg Henrik von Wright a répondu à la critique selon laquelle l’expression du pessimisme crée de l’inquiétude et a pour effet de paralyser l’action : « Il en est bien ainsi dans une certaine mesure. Mais je trouve beaucoup plus irresponsable et en même temps plus paralysant pour l’action un optimisme qui pense qu’on peut tranquillement laisser l’évolution se poursuivre, en grande partie comme auparavant, dans la certitude que davantage de recherche, une nouvelle technique et le libre jeu des forces du marché remettront finalement tout à la bonne place. J’ai l’impression que c’est dans un tel optimisme de l’impuissance que les gouvernements ont sombré, et c’est en lui qu’ils essaient d’endormir les masses humaines qu’ils dirigent . » C’est aussi dans une forme d’optimisme de l’impuissance qu’a sombré aujourd’hui une bonne partie du monde intellectuel.

Chomsky est évidemment un optimiste d’une tout autre sorte. Son optimisme est un optimisme de la volonté et de l’action. Il repose sur l’idée que, si l’avenir peut devenir meilleur, c’est seulement parce que nous aurons fait, pour ce qui dépend de nous, tout ce qui est possible et nécessaire pour qu’il le devienne effectivement.

 

 

A lire absolument:

 

PROPAGANDA, comment manipuler l’opinion en démocratie, Edward BERNAYS, 1928  (traduction française, ed. La découverte, 2007)

Comment imposer une nouvelle marque de lessive ? Comment élire un président ? Dans la logique des « démocraties de marché « , ces questions se confondent.

• Ce texte expose les grands principes de la manipulation mentale de masse, ce que Edward Bernays appelle « la fabrique du consentement« . Il nous apprend qu’au XX° siècle, la propagande politique n’est pas née dans les régimes totalitaires, mais au coeur même de la démocratie libérale américaine. 

En effet, la démocratie moderne qui ne peut utiliser la violence ou la peur pour établir le consententement nécessaire pour fonder la légitimité du pouvoir dirigeant, implique une nouvelle forme de gouvernement : la propagande. Dans ce livre,  l’auteur se propose d’en perfectionner et d’en systématiser les techniques à partir des acquis de la psychanalyse pour les rendre plus efficaces.

 

• Edward Bernays (1891-1995), neveu de S. Freud émigré aux Etats-Unis, fut l’un des pères fondateurs des « relations publiques ».

Conseiller pour de grandes compagnies américaines, Edward Bernays a mis au point les techniques publicitaires modernes. Au début des années 1950, il orchestra des campagnes de déstabilisation politique en Amérique latine, qui accompagnèrent notamment le renversement du gouvernement du Guatemala, main dans la main avec la CIA.

 

 

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