Le mythe d’Eros dans le Banquet de Platon – L’amour comme initiation au Beau.

Vendredi 24 septembre 2010

Cosmonautes, Pierre et Gilles, 1991

Le mythe d’Eros est un extrait tiré du texte de Platon, Le banquet ou de l’Amour.

Il faut rappeler ici que l’amour dont il est question est un amour homosexuel, amour qui possède une valeur éducatrice. Dans la Grèce de Socrate, l’amour masculin est une survivance de l’éducation guerrière archaïque, dans laquelle le jeune noble se formait aux vertus aristocratiques, sous la direction d’un aîné (cf. H. I. Marrou, Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, 1971)

A cette époque, la relation maître/disciple est conçue sur le modèle de cette relation archaïque et s’exprime volontiers dans une terminologie érotique. En lisant le Banquet, il ne faut jamais oublier la dimension littéraire de l’oeuvre de Platon .

Le Banquet est le récit d’un festin donné en l’honneur d’Agathon, un poète ami de Socrate. Platon imagine que, selon la coutume, tous les convives prononcent à tour de rôle l’éloge d’Eros, le personnage qui incarne l’Amour dans la mythologie grecque.

Les convives se prêtent au jeu. Chacun a vécu l’expérience de  l’amour. Chacun s’y adonne et s’y perd….Chacun croit le posséder et pouvoir en parler. A l’exemple de Phèdre qui prend la parole le premier et se lance dans un discours érudit foisonnant de références et de citations. Ou d’Aristophane, le poète comique qui, à partir d’une mythologie burlesque (le mythe des androgynes), construit une déduction de l’érotique qui justifie toutes les passions, toutes les amours qu’elles soient hétérosexuelles ou homosexuelles.

Mais parlent-ils vraiment de ce qu’est l’amour ? Ne se contentent-ils pas de jouer avec les mots ou de meubler la pauvreté de leur discours par la référence à tout un attirail culturel?

 Quand vient le tour de Socrate, celui-ci ne prononce pas directement l’éloge de l’Amour. Socrate ne veut pas vexer Agathon qui a pris la parole juste avant lui et a dit des bêtises. De toute façon une démonstration n’aurait que peu d’effet sur l’opinion d’Agathon. Il vaut mieux user d’ironie, de faux-semblant. Socrate ne sait qu’une seule chose c’est qu’il ne sait pas.

Il se contente donc de rapporter l’entretien qu’il eut jadis avec Diotime, prêtresse de Mantinée, qui lui raconta le mythe de la naissance d’Eros et l’initia aux mystères de l’Amour.

Avant de commencer Socrate effectue une mise au point. Ceux qui ont parlé avant lui reprennent l’opinion commune et décrivent l’amour comme un dieu. Or la divinité implique la béatitude, l’absence de désir. Mais en même temps tous conviennent que l’amour est désir. Il vise un autre que soi. Il faut donc remettre l’amour à sa place : l’amour n’est pas un dieu, un immortel. Car l’immortalité signifie l’immutabilité, la permanence. L’amour sera donc un daïmon, un intermédiaire entre les dieux et les hommes. Il participe des uns et des autres car il doit assurer leur communication.


 

David Lachapelle

 

D’où vient l’amour ? Qui l’a engendré ? Quelle est la « cause » de l’amour ?

le mythe 

Pour fêter  la naissance d’Aphrodite (la beauté), les dieux organisent un banquet. Poros (la richesse, la ressource), fils de Métis (l’invention , l’intelligence), qui lui-même n’est pas un immortel, a l’honneur d’être invité au banquet. Mais bouleversé par la grâce qui lui est faite et séduit par l’assemblée, Poros boit plus que de raison. Il s’enivre tant qu’après le repas, il doit aller se reposer dans le jardin. 

Comme il est de coutume, à la fin du Banquet, Pénia (la pauvreté, la privation)- qui n’est pas elle non plus une immortelle –  vient mendier à la porte les restes du festin. C’est alors qu’elle voit Poros, ivre et endormi dans le jardin de Zeus. Pour remédier à son dénuement, Pénia décide de profiter de la situation et d’avoir un enfant de Poros. Elle s’étend alors près de Poros endormi et c’est ainsi qu’est engendré l’amour.

 

L’INTERPRETATION

Cette généalogie d’Eros va permettre à Platon de définir ce qu’est l’Amour. Progressivement, à travers cette généalogie, une autre conception de l’Amour se fait jour, conception  qui se distingue de la vision idéalisée de l’Amour qu’avaient donné les autres convives.

Conformément au mythe, nous reconnaissons dans Eros les traits de son père et des traits de sa mère. Engendré par deux « non-immortels » il ne sera pas de la race des dieux ou des « nantis ».Habité par le manque et le désir, Eros ne peut être un dieu. Car les dieux n’ont besoin de rien. Il sera donc seulement un daïmon, un intermédiaire entre le divin et l’humain.

Du côté paternel, Eros tient son esprit inventif et rusé, calculateur. Poros son père étant lui-même le fils de la déesse Métis qui représente l’intelligence. Du côté maternel, il tient son état de pauvre et de mendiant (son aporia). Il sera douleur et souffrance.

Eros est donc condamné à un mode de vie harassant. Il est pauvre, c’est un mendiant errant. Montant la garde à la porte de l’aimé, il passe ses nuits à la belle étoile. Mais c’est aussi un habile discoureur, un magicien, il est lui aussi plein de ressources car l’Amour rend ingénieux. Pour lui l’espoir et le découragement se succèdent sans interruption selon l’alternance de ses succès et de ses échecs.

L’Amour a été engendré dans le jardin des dieux sous le signe de la beauté. Mais  s’il est en relation avec la beauté et s’il recherche la beauté,ce la ne signifie pas pour autant qu’il soit beau comme le voulait le poète Agathon. Car alors il ne serait pas l’Amour.

En effet Eros est essentiellement désir. Or on ne peut désirer que ce dont on est privé.

Eros ne peut être beau car il est le fils de Pénia. Il est donc privé de la beauté. Mais étant également le fils de Poros (celui qui est « plein de ressources), il sait remédier à cette privation. L’amour est dans le dénuement mais il connaît son dénuement. C’est pour cela qu’il veut constamment sortir de soi et tendre à la beauté et à l’immortalité. L’amour est philosophe.

Ainsi en affirmant qu’Eros ne pouvait être que Beau, Agathon a confondu l’Amour et son objet, c’est-à-dire l’aimé. Pour Socrate l’Amour est l’amant qui recherche le beau, c’est pour cela qu’il ne peut être lui-même beau car on ne désire que ce que l’on ne possède pas.

Or dans cette description d’Eros, de façon très habile, Platon fait surgir les traits de Socrate, c’est-à-dire du « philosophe » (celui qui aime la sagesse) car le philosophe lui aussi est né sous le signe de la divinité. Il est ignorant et se sait ignorant. sans arrêt, dans une quête que rien n’arrête, il essaie de sortir de cet état intermédiaire pour atteindre la beauté du savoir impérissable.

Eros, nous dit Diotime, qui est ici le porte-parole de Platon, est loin d’être délicat et beau comme le suggère Agathon. Au contraire, il est toujours pauvre, mal-propre, va-nu-pied. On retrouve ici le portrait de Socrate, pied nus et vêtus d’un vieux manteau, celui dont se moquent à cette époque les poètes comiques.

On retrouvera plus tard cette figure du philosophe mendiant  avec Diogène le Cynique, errant sans feu ni lieu, avec pour seuls biens,  son manteau et sa besace.

Cette pauvreté et cette laideur qui caractérisent Socrate sont le signe d’un renversement des valeurs qu’introduit la démarche socratique dans une culture qui vénère la beauté des apparences sensibles. En effet pour celui qui prend souci de son âme, l’essentiel ne se situe pas dans les apparences, dans le costume ou dans le confort. L’essentiel se situe dans la liberté de l’esprit .

Généralement nous définissons l’amour comme  »le désir de posséder et de garder ce qui est bon ou nous semble bon ». Or cette définition n’est pas satisfaisante. Car si on observe l’athlète ou le banquier, eux aussi cherchent à posséder ce qui est bon, cependant on ne les tient pas précisément pour des amoureux. Pour comprendre ce qu’est l’essence de l’amour, il faut modifier la perspective et considérer non pas le but  du désir mais la manière dont l’amoureux s’efforce de réaliser ce désir.

L’ amour est engendrement. Il veut « procréer et enfanter dans le beau ». C’est ainsi qu’il cherche l’immortalité. Dans sa forme la plus ordinaire, il utilise la fécondité des corps et engendre des enfants de chair. Lorsqu’il se connaît, il s’approfondit, se « purifie ». Il recherche l’engendrement par l’âme. On le trouve dans l’oeuvre des poètes ou des des artisans. A un autre niveau, on le retrouve àà l’oeuvre dans la volonté d’organiser des cités, de régler les rapports des hommes de façon durable selon la justice.

Par paliers successifs, on découvre dans l’exposé de Diotime ce à quoi vise l’amour : former et éduquer l’âme selon la beauté.

L’irruption d’Alcibiade, ivre, dans le banquet vient illustrer cette conception de l’amour.

Alcibiade, béni des dieux, beau, riche de tous les talents, déclare son amour pour Socrate, qui lui est laid, pauvre et n’a pas d’autre renonmmée que celle que lui assure sa vertu et  exigence de  sa parole. Il raconte à l’assemblée comment Socrate n’a pas consenti à être son amant.

Eros incite d’abord au désir d’un beau corps, beauté physique qui rassemble les appétits et mobilise l’affectivité. Mais au sein de cette passion,  l’amoureux s’interroge sur la beauté corporelle et découvre une motivation plus large. Dans la relation qu’il entretient avec l’aimé, l’amoureux s’aperçoit que sa satisfaction ne résulte pas seulement de la réponse que celui-ci donne à son désir physique, mais qu’elle vient aussi de la réussite de la relation qu’il entretient avec un autre être, avec une autre âme. Dès lors il apprend à considérer comme plus précieuse le beauté des âmes que celle qui appartient aux corps.

Au cours de cette initiation ce qui n’était au départ qu’un attribut adjoint à un corps, acquiert progessivement le statut de sujet. Ce que cherche l’amoureux c’est l’absolu du Beau.

 » Celui qui, en effet, sur la voie de l’instruction amoureuse, aura été par son guide mené jusque là, contemplant les beaux objets dans l’ordre correct de la gradation, celui-là aura la soudaine vision d’une beauté dont la nature est merveilleuse ; beauté en vue de laquelle justement s’étaient déployés tous les efforts antérieurs : beauté dont, premièrement, l’existence est éternelle, étrangère à la génération comme à la corruption, à l’accroissement comme au décroissement, qui, en second lieu, n’est pas belle à ce point de vue et laide à cet autre…; pas davantage encore cette beauté ne se montrera à lui pourvue par exemple, d’un visage, ni de mains ni de quoique ce soit d’autre qui soit une partie du corps ; ni non plus sous l’aspect de quelque raisonnement, ni de quelque connaissance; pas davantage comme ayant en quelqu’être distinct quelque part son existence, en un vivant par exemple, qu’il soit de la terre ou du ciel…; mais bien plutôt elle se montrera à lui, en elle-même, par elle-même, éternellement unie à elle-même dans l’unicité de sa nature formelle, tandis que les autres beaux objets participent tous de la nature dont il s’agit en une telle façon que, ces autres objets venant à l’existence ou cessant d’exister, il n’en résulte dans la réalité dont il s’agit aucune augmentation, aucune diminution, ni non plus d’aucune sorte d’altération. »

Le Banquet 210e -211b

 

Traitant de l’amour, Le Banquet nous expose en fait le principe de la pratique philosophique : la philosophie comme amour de la sagesse, est une discipline de l’âme grâce à laquelle celle-ci parvient à se détourner du sensible, à se libérer de ses appétits, à user de sa dynamique pour aller plus loin et plus haut.

Pour se préparer à philosopher, il faut, nous dit Platon, penser autrement la relation de l’homme aux choses, il faut s’exercer à se conduire d’une manière différente. En s’exerçant aux « droites » amours, l’homme se découvre et se connaît comme son âme et s’exerce à l’immortalité.

 

 Pour approfondir sur France Culture : Eros et la naissance de la philosophie

http://www.franceculture.com/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-de-l-amour-15-eros-et-la-naissance-de-la-philosophi

 

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Qu’est-ce que la sexualité humaine ?

Jeudi 11 février 2010

Peut-on ou doit-on parler de l’homosexualité aux
 
 enfants dans les écoles primaires ?
 

On ne peut pas répond le Ministre de l’Education Luc Chatel.

 L’homosexualité reste aujourd’hui taboue dans les écoles.

 

 

l'homosexualité dans les écoles

l’homosexualité dans les écoles

 

Martin Vidberg, l’actu en patates

blog, lemonde.fr

 

Exercice

Quel évènement a entraîné cette déclaration du Ministre ?

Examiner les arguments du Ministre, sont-ils satisfaisants ?

Pourquoi ne devrait-on pas au contraire parler d’homosexualité et plus largement

 de sexualité aux élèves dans les écoles ?

 

  

 

 

mannnn

David Lachappelle

 

Aimer s’apprend, comme le reste.

  Dans le débat qui divise l’opinion autour de la projection du film d’animation « le baiser de la lune » dans les classes de CM1 et CM2, pour sensibiliser les jeunes aux discriminations homophobes, nous avons l’impression de revenir aux débats du XIX° siècle, qui ont accompagné la présentation faite par Freud de son concept de sexualité infantile. Cette thèse fit alors scandale dans les mêmes termes : les enfants n’ont pas de sexualité parce que leurs organes génitaux ne sont pas arrivés à maturité, à quoi bon en parler.

Pour dire les choses simplement,  Freud démontrait que si l’on peut dire que « l’enfant a une sexualité », cette sexualité infantile, n’a rien à voir avec la sexualité active de l’adulte.[1] Dire qu’il existe une sexualité infantile, cela ne renvoie pas à l’acte sexuel tel qu’on l’entend habituellement,  cela signifie simplement que, dès le plus jeune âge, nos actions ne sont  pas mues par un instinct de reproduction, mais par la recherche du plaisir, laquelle est d’ailleurs souvent contrariée par le principe de réalité. C’est cette quête du plaisir qui  donne à nos actions une dimension « sexuelle ».  Cette sexualité dite « infantile » nous permet alors de comprendre les grands principes de la sexualité humaine.

Ainsi depuis la découverte de Freud, on ne peut plus dire que la sexualité se réduit aux fonctionnement des organes génitaux (au rapport sexuel), mais elle englobe toutes les activités par lesquelles l’enfant, puis l’homme adulte , vont rechercher une satisfaction. La sexualité humaine possède donc cette spécificité de ne pouvoir être réduite à l’assouvissement d’un instinct animal ou à la reproduction mécanique  d’une norme, qui serait hétérosexuelle et qui viserait la perpétuation de l’espèce humaine.

La sexualité est créativité. Elle transforme le vivant en une vie proprement humaine. C’est pour cela qu’elle ne réduit pas l’homme à une partie de son corps (comme le font certains films qui se contentent de montrer des gros plans d’organes génitaux en action), au contraire, elle est la  construction d’une totalité qui excède sa personne. En effet, pour satisfaire ses désirs, l’homme seul ou en groupe, sera obligé de mettre en œuvre des stratégies. Il devra réfléchir, construire des outils, travailler une nature fait obstacle à la réalisation de son désir, une nature qu’il faut connaître et domestiquer. Mais il devra aussi  apprendre à tenir compte du désir de l’autre, à l’accepter, à le reconnaître, à l’aimer. Pour cela il devra apprendre à renoncer, quitte à rester insatisfait, ou a trouver une satisfaction dans une activité qu’il juge alors plus haute. C’est donc dans la recherche du plaisir, mais attention, nous dit la philosophie, d’un certain plaisir, celui que procure une « vie bonne » nous dit Aristote, une vie qui n’est pas centrée sur l’utilité que l’on peut retirer d’autrui, que les hommes vont construire ce qu’ils sont, vont construire leur humanité.

 Le problème n’est pas d’accepter que coexistent des normes  hétérosexuelle et homosexuelle, autremant dit de limiter le débat à la question de la discrimination. Le problème c’est d’abord d’apprendre à aimer. Pour Jacques Derrida, il n’y a pas de différence entre l’amour et l’amitié. Chaque histoire d’amour est le résultat d’un trajet où s’entremêlent une histoire personnelle, unique, qu’il s’agit de comprendre et d’assumer, et un apprentissage culturel. Dans cet apprentissage, la famille mais aussi l’école ont un rôle déterminant à jouer.

A l’école l’enfant va découvrir ce que l’on appelle les Humanités : l’Art, la littérature, la philosophie. Ces Humanités vont lui permettre de donner une forme culturelle à son désir, à sa sexualité. Ainsi lorsqu’on parle de la place que doit prendre l’éducation sexuelle à l’école, il ne s’agit pas simplement d’expliquer dans le cours de biologie l’anatomie humaine, le fonctionnement des organes génitaux de l’homme et de la femme, ou de se contenter de dire que la sexualité ce n’est pas le catalogue d’obscénités que l’on voit dans les films pornographiques en entretenant le mystère d’une grande découverte à venir, mais d’expliquer que la sexualité c’est la spécificité du désir humain qui se construit dans une humanité épanouie  et créative, qui fonde notre estime de soi et nécessite la reconnaissance de l’autre et des autres. La sexualité serait alors la première fondation du politique ou du vivre- ensemble.  



 

 


[1] Freud utilise les mêmes termes que ceux du langage courant, mais il en remanie le contenu.

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